Enseignement précoce des langues
In der Schule des anderen unterrichten:
Gekreuzte Blicke von Lehrern aus
Deutschland und Frankreich

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-ALLEMAND-

ALLEMAND : pas toujours été très copain avec l’allemand ; ses mots qui claquent sous la langue, vous raclent la gorge et croustillent comme des chips mais qu’il est parfois difficile de grignoter sans s’y casser les dents : Fischers Fritz fischt frische Fische, frische Fische fischt Fischers Fritz. Mais c’est pas tout… il y a aussi sa grammaire : stricte, sévère, brutale !, aussi nette et propre qu’un trottoir de Zürich, ses déclinaisons à coucher dehors, se rouler par terre, fumer la moquette, sucer son pouce… et si encore ce n’était que ça, mais c’est pas tout. Il y a aussi ses mots qu’on coupe en deux comme une tranche de pain et qu’on recolle à l’infini(tif), son datif, son neutre, et ses verbes qu’on est parfois obligé d’aller chercher en éclaireur jusqu’au bout du chemin pour connaître enfin le sens de la phrase… l’Allemand que je croyais si rigoureux, si rigide, voilà qu’il marchait à l’envers !

Pour abréger mes souffrances, je n’utilisais par conséquent que des phrases simples et des mots doux, évitant autant que possible les relatives et les acrobaties verbales, les subjonctifs ainsi que les verbes forts pour lesquels j’avais une faiblesse certaine. Le plus dur c’était d’avoir beaucoup à dire et d’en dire si peu. Je parvenais tout juste à faire comprendre aux gens que je ne comprenais rien dans un allemand douteux, lequel ne faisait aucun doute quant à mes origines et mon originalité parmi mes collègues allemands qui par ailleurs comprenaient ma peine et mon désarroi face à tant d'incompréhension et de chahut dans ma classe.

Parfois les gosses me demandaient d’un air surpris et souvent même amusé pourquoi je ne parlais pas correctement. J’avais beau contre-attaquer en leur faisant remarquer que leur français n’était pas non plus une merveille, ce n’était apparemment pas une raison valable, après tout on était bien en Allemagne et j’étais bien un professeur, même si ce dernier détail avait été difficile à faire admettre par certains gamins qui avaient tout l’air de se demander ce que faisait ce touriste français dans l ‘école. Encore très surpris lorsque je leur disais : « Je suis ici pour vous apprendre le français et pour que vous m’appreniez l’allemand ». Oui, bien sûr, il est rare qu’un professeur sollicite ses élèves pour s’instruire, mais cela peut donner aux enfants un rôle à jouer qu’ils n’auraient pas eu autrement. Le tout, c’est qu’ils le comprennent. D’ailleurs, ceux qui l’ont compris les premiers sont les étrangers qui avaient dû apprendre la langue un peu dans les mêmes conditions que moi : sur le tard et sur le tas. Ils m’aidaient à trouver les mots qui convenaient avec rigueur et respect, comme s’ils avaient trouvé en moi un associé et un maître à panser.


AMICALLEMAND : de temps en temps il est bon d’essayer de se mettre à la place d’un Allemand, même s’il est difficile d’oublier qu’on est français parce qu’on traîne derrière soi une tradition, une éducation, une culture et un camembert qui nous incitent parfois à penser que les autres sont différents mais qu’on n’est pas, nous, différents des autres. Simplement meilleurs, diront certains.

Il faut par exemple essayer de comprendre qu’une personne amicale que vous connaissez bien ne vous fera pas forcément la bise en vous accueillant chez elle. N’allez donc pas vous imaginer que vous sentez le bouc ou que l’on vous témoigne une amitié tout compte fait très limitée. Non, ne vous formalisez pas pour si peu, c’est qu’on ne s’embrasse pas à tout va dans ce pays. Peut-être estime-t-on avoir mieux à faire… Mieux à faire que de s’embrasser : impossible !, diront encore certains. Et à l’impossible nul n’est tenu.


BRUTALLEMAND : l’Allemand paraît parfois quelque peu brutal ou en tout cas très direct. Et un direct, qu’il soit du gauche ou du droit, ça fait toujours très mal. Si le Français n’en pense pas moins, il y met généralement les formes. Le résultat est sans doute le même, mais c’est une question d’esthétique : il y a du pour et du contre. En outre, l’impressionnisme français n’étant pas forcément compatible avec l’expressionnisme allemand, les malentendus sont fréquents.


CORDIALLEMAND : l’entente cordiale franco-allemande est une invention politique utile et agréable qui permet aux peuples de France et d’Allemagne de se tolérer, voire de se comprendre, …et parfois même de s’apprécier. Après avoir longtemps excellé dans l’art de s’entre-tuer, les deux « grands » de l’Union Européenne apprennent peu à peu à se connaître ailleurs que sur les champs de bataille, à vivre et travailler ensemble, à partager plutôt qu’à se départager, à construire plutôt qu’à détruire. Mais comme ont pu le faire remarquer quelques politiciens prudents, « la route sera longue »… oui, et dommage qu’il s’agisse d’une départementale plutôt que d’une autoroute.

Aujourd’hui, on dispose même d’une brigade franco-allemande qui est une des vitrines de la coopération entre les deux peuples. Disons bien « coopération » et non « collaboration » pour éviter de raviver certains souvenirs douloureux. Dieu merci, la langue française offre parfois des synonymes irréprochables qui adoucissent la gorge et soulagent les mots de tête.


FATALLEMAND : j’ai fini par m’y faire, par m’adapter, y compris aux appels de phares sur l’autoroute, aux portes que l’on ne retient pas, à la viande de porc à toutes les sauces, aux règlements et aux inspecteurs en civil dans les tramways, je suis même allé jusqu’à accepter le tri des ordures ménagères, notamment cette fameuse Bio Tonne infecte qui vous amène des asticots et des moucherons. Tout vient à point pour qui sait attendre, entendre, comprendre, observer. Ce qui me paraissait différent ou curieux ou même « inacceptable » devint peu à peu naturel, logique. Je fus surpris lors de mon retour en France de m’apercevoir à quel point j’avais changé. J’avais même parfois le sentiment de revoir mon pays avec les yeux d’un étranger. Un nouveau sens critique s’était développé, ou peut-être seulement un nouveau regard : après tout je connaissais les deux pays pour y avoir vécu, il y avait des choses à dire et… sans doute aussi des choses à redire, des choses que je trouvais mieux ici, moins bien là, mais cela n’engageait que moi.

Mon retour à l’école française fut sans aucun doute le plus significatif et le plus difficile. Moi qui revenais avec l’idée de réinvestir ce que j’avais appris en Allemagne, j’ai compris assez rapidement que non seulement je n’intéressais personne mais qu’en plus j’étais plutôt contesté. J’avais le sentiment d’être mis à l’écart, de fait je m’y mettais moi-même… il y avait finalement davantage de communication lorsque j’étais un étranger en Allemagne ! On pouvait au moins s’observer, se comparer, s’expliquer, sans être jaugé, sans être jugé, et avec cette conviction d’intéresser les uns et d’être soi-même intéressé par les autres.


FONDAMENTALLEMAND : les valeurs fondamentales inculquées à l’école primaire en France sont des monuments incontournables. Ne pas en tenir compte en tant qu’instituteur est généralement considéré comme une faute. Autant que deux et deux font quatre, il faut savoir dire merci. On peut penser qu’en Allemagne, les gens ne se formalisent pas pour si peu . Ce n’est pas obligatoirement de l’ingratitude, mais ça en a tout l’air aux yeux d’un Français. Le tout est de s’y habituer et se dire qu’après tout on peut aussi passer pour un peuple maniéré incapable de demander le sel sans faire des courbettes.


HORIZONTALLEMAND : Ah ! Oui. La position horizontale est une réputation que les Français ont bien méritée : les Français font l’amour et le revendiquent. Il est vrai qu’on a déjà beaucoup de mal à engager la conversation avec une jolie femme sans au préalable lui faire part de notre enthousiasme pour ses beaux yeux. Une stratégie que les Allemands ont peut-être tort de ne pas expérimenter. En ce qui nous concerne, à force de dire que nous sommes les meilleurs dans ce domaine, on a fini par le croire.


LITTERALLEMAND : quand on parle aux Allemands de discipline à l’école, ils ont souvent tendance à se représenter un régiment, les petits Français au garde à vous, attendant les ordres. Lorsqu’au contraire un collègue allemand vous demande de faire quelque chose ou de vous comporter de telle manière, il n’y va pas par quatre chemins. Cela peut heurter la sensibilité d’un Français en âge de savoir ce qu’il a à faire. Les mots ont un sens, certes, mais si les Français et les Allemands ne parlent pas la même langue, ils ne parlent pas non plus le même langage.


MACHINALLEMAND : lorsque j’ai traversé la frontière avec ma petite Peugeot 205 cabossée, je me suis immédiatement rendu compte que j’avais l’air d’un touriste. Les grosses machines allemandes qui me doublaient en vrombissant comme des frelons devaient parfois ralentir lorsque, me prenant soudain pour un conquistador, j’essayais de dépasser un poids lourd ou une caravane hollandaise. Je gênais.


MAGISTRALLEMAND : le maître parle à ses élèves, les élèves écoutent la voix du maître qui est la voie à suivre. Le « Lehrer » parle à des enfants, il est à l’écoute des besoins, des exigences de chacun parce qu’on ne respecte pas son instituteur simplement parce qu’il est instituteur. Le respect n’est pas une règle établie, il se gagne.


MENTALLEMAND : France-Allemagne : vous êtes pour qui ?


MORALLEMAND : on s’en prend pas mal, de tomates, quand on débute dans le métier. Lorsqu’on arrive dans une école allemande, on peut avoir l’impression de recommencer à zéro, ce qui n’est à priori pas très bon pour le moral. D’autant qu’on entre en scène avec ses idées reçues et qu’on se reçoit brusquement celles des autres comme de véritables tartes à la crème, un peu comme si on avait appris son texte par cœur pour se retrouver au milieu d’acteurs qui ne joueraient pas la même pièce. Déprimant…


NORMALLEMAND : normalement, un Allemand boit de la bière allemande et mange des saucisses allemandes. Il conduit aussi une grosse voiture allemande mais part en vacances à l’étranger, en direction des mers du sud. On le voit plutôt gras, opulent, bruyant et mal élevé, portant sur le dos les couleurs de son équipe de football et sur la calandre de sa Mercedes un gros fer à cheval de mauvais goût. Il fait la fête jusqu’à des heures incongrues. Vous parle en Deutschmarks et se déplace sur les plages en Birkenstock et survêtement Adidas : ça ce n’est pas un Allemand normal, c’est un beauf.


ORALLEMAND : mon petit accent français, même si je pouvais le perdre, serait-ce vraiment une bonne idée ? Les femmes trouvent cela si charmant… et tellement mignon. On a beau dépasser 1m80, on reste toujours un petit Français. A l’oral on joue déjà son rôle. A suivre…


RADICALLEMAND : radicalement différents ils peuvent l’être, les Allemands. Mais allez sortir un bon vieux Breton de sa terre natale pour le placer en Catalogne, vous aurez aussi des surprises !


ROYALLEMAND : il n’y a pas de roi en Allemagne, ou alors il est bien caché. En France, depuis qu’on lui a coupé la tête, la noblesse s’affiche en première page des magazines, les présidents s’installent sur leur trône et on a créé des grandes écoles… sans doute pour remettre un peu d’ordre et se faire pardonner.


SALLEMAND : en Allemagne, on a une certaine vision de la propreté. A tel point qu’on voit des poubelles fleurir un peu partout. Les règles sont strictes, le tri des ordures se fait déjà à la maison, un calendrier de ramassage des poubelles est mis à votre disposition et vous coupe l’appétit pour le reste de la journée. On lave ses pots de yaourt avant de les jeter, on balance le biodégradable dans une Biotonne qui finit par donner vie à quelques milliers de bestioles qui se trouvent à l’aise dans la pourriture. Vous ouvrez la Biotonne, une odeur pestilentielle vous fouette le visage.
« Chéri, tu peux aller mettre les restes de poisson dans la poubelle ? »
« Ah, ça tombe mal, j’allais passer un coup de fil. »
Quant au chewing gum, avant de savoir où vous devez le jeter, faites comme à l’école, collez-le donc sous une table.


SOCIALLEMAND : en Allemagne on se rencontre plus volontiers autour d’une bière qu’autour d’un repas.


SYNDICALLEMAND : il est puissant le syndicat en Allemagne, à tel point qu’on trouve toujours son train au départ. S’il n’est pas à l’heure, c’est qu’il y a forcément une catastrophe naturelle quelque part.


TOTALLEMAND : si les Allemands font les choses totalement, c’est qu’ils n’aiment probablement pas les faire qu’à moitié. Ainsi, quand les choses sont dites, décidées, votées, c’est toute la machine qui se met en branle, on se donne les moyens de mener les projets à terme et on s’organise de telle façon à ne plus revenir en arrière. Parfois, on peut se demander si les Français ne font pas tout le contraire. Le coup par coup manque peut-être de crédibilité, mais n’est-ce pas là un trait de caractère typiquement français ?


VERTICALLEMAND : un homme raide comme la justice, cela peut être un militaire, un juge ou un notaire, pas forcément un Allemand.


FINALLEMAND : il y a tant de choses à dire et tant de choses que l’on dit qui ne sont pas toujours bonnes à dire. Autant dire que les choses sont difficiles à dire simplement pour dire que les Allemands sont différents. Oui, différents ils le sont. Mais dire pourquoi, dire comment, revient souvent à dire qu’ils le sont tous, c’est mettre les Allemands dans un sac et les Français dans un autre. Mais alors que dire des Allemands qui ne réagissent pas tout à fait comme des Allemands ? Des exceptions ? Il faut donc beaucoup d’exceptions pour faire un Allemand.

Philippe Mendel

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