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Enseigner dans lécole de lautre :
regards croisés dinstituteurs |
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Motifs et Motivations Les observations qui suivent nont pas la prétention dêtre une étude «scientifique» sur les motivations qui poussent des instituteurs/institutrices/maîtres du premier degré, français(es) et allemand(e)s 1) En dépit des consignes de la «political correctness», les termes Allemand, "animateur", "formateur", "Français", "enseignant", "éducateur", "instituteur", "participant", "stagiaire", "le malheureux"
seront utilisées pour dénoter des personnes des deux sexes. à quitter leur pays dorigine pour sinstaller, pendant un an ou deux ans voire quatre ou cinq, dans le pays partenaire afin dy enseigner leurs langues maternelles respectives à des enfants de lécole élémentaire, plus rarement à ceux dâge préscolaire. Et pourtant, des observations, il y en avait à faire
Tom Rist
des grands flux de migration.
Le programme déchange fondé, organisé et financé par lOFAJ, même un lecteur peu attentif laura compris, existe depuis plus de trente ans. De 1980 à 1995, je suis intervenu dans des stages dinitiation pédagogique qui avaient pour vocation de préparer les échangistes français au travail qui les attendait en Allemagne. Membre de léquipe des formateurs-animateurs, ensuite co-coordinateur et co-organisateur, jai plus tard été associé aux stages bi-nationaux dinformation et daffectation qui précédaient léchange proprement dit, ce qui ma permis de connaître les postulants des deux pays. Finalement, que ce soit en tant quinterprète doublé de simple citoyen détenteur de passeport allemand, de contrepoids à un francocentrisme escompté mais jamais vécu, jétais régulièrement invité aux stages bi-nationaux à thématique interculturelle proposés aux échangistes pendant leur séjour dans lautre pays. Jacques Demorgon et Marion Perrefort, universitaires et experts ès matières interculturelles, nous ont, mont apporté maintes lumières.
Ma présence et ma collaboration, sous quelquétiquette que ce soit, mobligeaient bien sûr à fournir un certaine quantité de travail, à regarder et à écouter, mais mont rarement permis de poser la question: «Pour quel motif voulez-vous partir en France/en Allemagne? Pourquoi êtes-vous ici?» - surtout pas de façon si directe et en termes si crus. Mes conclusions sont donc plutôt des impressions glanées ci et là: Dans des conversations avec des participants ou avec des petits groupes, qui avaient, de temps à autre, le don de mamuser, plus rarement de mexaspérer prodigieusement, des réflexions en aparté qui ne métaient peut-être pas destinées, des cris de joie ou de volupté, des exclamations déçues voire frustrées.
Mais dans tous les cas de figure, il métait, il maurait été impossible de faire ce quil y avait à faire et de poursuivre, en parallèle, une «recherche» sur les motivations dexpatriement. Et même sil mavait été possible de trouver un créneau, je ne crois pas que çaurait été honnête. Il est rare que le dilemme entre léthique du travail anglo-saxonne 2) Notion stéréotypée, je sais. Mais - laïcité oblige il sagit déviter le mot tabou "protestante". et la déontologie (Sitten- und Pflichtlehre) de chercheur se pose de manière si pertinente et cruelle.
«Mais quest-ce qui fait donc marcher Tapie??» Voilà une question qui, il y a quelques années, était censée intriguer des millions de téléspectateurs. La réponse était banale, dautant plus que le vidéoclip en question, comme tout clip qui se respecte, et à linstar de nimporte quel mauvais enseignant, posait les questions et donnait en même temps la réponse. Cétait, bien sûr, la pile Wonder.
Mais quest-ce qui les fait se précipiter outre-Rhin?
Doucement lami, qui est-ce qui se précipite? Les Allemands, rêvant de joie et volupté, dune vie wie Gott in Frankreich, étaient toujours plus nombreux à répondre à lappel de sexpatrier. En revanche, la République Une et Indivise avait parfois des difficultés à lever ses troupes pour la longue marche vers lest. Les Allemands qui candidataient étaient majoritairement des Allemandes; certaines années («promotions») ont vu défiler une importante majorité de participantes âgées de plus de 45 ans: Dans beaucoup de Länder, ladministration scolaire ne laissait partir que des fonctionnaires titularisés, et par les temps qui couraient au début des années 80, une titularisation «tombait» souvent bien tard. Un ministériel cynique (allemand) avait trouvé une explication toute autre: «Elles sont titularisées, elles ont réussi à se débarasser de leur mari, pour leurs enfants le plus dur est fait [sie sind ihren Mann los, die Kinder sind aus dem Gröbsten raus], elles ont envie de voir autre chose». Nexagérons rien. Dabord, elles navaient que rarement des difficultés dadaptation. En plus, figuraient toujours parmi les candidats un certain nombre déducatrices (et quelques éducateurs)[ErzieherInnen] jeunes et dynamiques, pour qui ces raisons-là ne comptaient pas: Elles, Berlinoises, Bavaroises, Rhénanie-Palatinoises, donnaient leur préavis, cédaient leur poste sans aucune garantie de le retrouver ou den trouver un autre en rentrant, et partaient en France, sans un sou et quelques rares fois sans un seul mot de français - contribuant ainsi à faire baisser considérablement la moyenne dâge du contingent allemand. Cela nempêche pas que pendant plusieurs années le nombre de participants allemands tournait autour de 50-60: Femmes 50-60, hommes: zéro; moyenne dâge: bien au-dessus de 36 ans.
Mais revenons à nos Français avec qui, de par mes fonctions, javais davantage de contacts. Là aussi, comme, bien sûr, dans lenseignement en général, les femmes dominent en nombre. Mais sur les 50-60 par an, il y a toujours eu quatre ou cinq hommes, «quatre ou cinq garçons» en ofajien. La moyenne dâge était, surtout au début, nettement inférieure à celle des Allemands. Une des raisons étant que la candidature de ceux qui débutaient dans le métier, même de ceux fraîchement sortis de lEcole Normale était possible voire encouragée. De nos jours, avec les conditions dadmission aux IUFM, la différence entre la moyenne dâge des deux pays sestompe
un peu.
Ces Françaises et Français (Aidez-moi!) étaient, à une très grande majorité, plutôt jeunes, polyvalents, flexibles, prêts à sadapter et à sarranger avec une multitude de situations inattendues, enthousiastes et hautement motivés pour sexpatrier, ce qui dans bien des cas, relevait de laventure. Bref, ils étaient très sympathiques.
Quest-ce qui les fait donc se précipiter à lest? Disons-le tout de suite:
Lappât du lucre, la ruée vers lor ne jouent guère.
Le salaire dun instit, dun professeur des écoles souvent jeune voire débutant, se trouve terriblement amputé dès quun bail est signé, quun premier loyer plus Nebenkosten plus Kaution a été payé et que la patte dun agent immobilier [Wohnungsmakler] a été enduite de billets croustillants et soyeux. Mais je me souviens aussi davoir plusieurs fois assisté à des discussions épiques où un responsable de lOFAJ sévertuait à expliquer au frustré de service que, oui, mettons 3.500 francs convertis en DM, donc divisés par 2,5 (eh oui, il fut un temps) ou par 3 ou par 3,5 faisaient bien 1.400 DM, l.l66 DM ou 1.000 DM respectivement, mais que son salaire nétait pas «coupé en trois» ni «réduit de deux tiers» pour autant.
Et lamour de la langue et de la culture allemandes?
Cest un mobile de premier ordre, mais autant que je me souvienne il na jamais été celui donné par le plus grand nombre. Il y a chaque année des germanistes, des germanophiles qui souhaitent partir en Allemagne pour se perfectionner dans la langue, pour renouer avec leurs souvenirs de jeunesse dus aussi bien à des échanges scolaires quà un ou deux ans de leur enfance passées en Allemagne ou au sein des Forces Françaises stationnées en Allemagne avec leur parents. Dautres arrivent avec un niveau langagier ou des connaissances dallemand et de lAllemagne remarquables, avec une licence ou une maîtrise. Il y avait aussi, avant 1989, quelques rares spécimens, membres de lassociation France - RDA ou de quelque organisme syndical apparenté, qui, ne trouvant aucun moyen pour un séjour prolongé en RDA se rabattaient sur la république germanique ennemie. Cétait déjà ça de pris.
Mais enfin lhistoire fut au rendez-vous: Après la chute du mur, à partir de 1990-1991, les nouveaux Länder devenaient demandeurs de français et de Français - et il ne fallait surtout pas les décevoir. Certains échangistes, alors quils ne connaissaient ni la RFA ni la RDA, se sont, sans qu«on» les pousse exagérément, portés volontaires pour ce travail de pionniers. Dautres, généralement des personnalités hautes en couleurs, ont sauté sur loccasion pour renouer avec un passé nostalgico-géographique
et passionnel. Un grand merci retentissant aux courageux défricheurs.
Divers frustrés
Pratiquement toutes les promotions OFAJ nous ont apporté quelques participants à problèmes. Quil ny ait pas de malentendu: Je névoque pas des personnes avec de graves problèmes de santé ou dont lexistence était endeuillée par un décès récent. Je parle de gens qui ont des problèmes dordre psycho-pratique: déception sentimentale, insatisfaction professionnelle, qui vivent en instance de divorce ou qui viennent de divorcer, avec ennuis financiers concomitants. La personne décide donc de changer de «décor», de lieu, de mode de vie - décision courageuse et censée laider à en finir avec toutes «ces salades» - elle se résout à sexiler, serait-ce en Allemagne. Cest la fuite, mais pas forcément la fuite en avant. Dans bien des cas les problèmes subsistent et prennent de plus en plus de place, et les soucis suivent le malheureux jusquau stage dinitiation pédagogique et au-delà. Léquipe constituée de lefficace agent OFAJ plus ses gentils animateurs-intervenants, ont eu, de tous les temps, une vocation curative-salvatrice-maternante qui, hélas, na pas toujours été à la hauteur des difficultés importées. Il est plusieurs fois arrivé quune seule personne avec ses tracas prenne tous ses collègues à témoin - et en otage. Il sensuivait que le rythme de travail dun groupe extrêmement motivé sen trouvait cassé, lambiance ruinée. Faut vivre avec.
Travail - Histoire - Famille
Daucuns partaient (le cas se fait plus rare aujourdhui) sans parler lallemand et sans connaître lAllemagne; ils voulaient la connaître ou connaître autre chose, voir et expérimenter une autre façon denseigner, de vivre. Maintes remarques, quelques rares confidences me font même penser que, germanophiles ou non, parfaits germanophones ou piètres germanobredouillants, un petit nombre de stagiaires ne «passe» en Allemagne pas uniquement par intérêt ou motivation personnelle mais pour ainsi dire par procuration: «Deux de mes arrière-grand-pères sont morts à la guerre de 14-18
». «Mon grand-père a été prisonnier de guerre en Allemagne
». «Ma grand-mère a été déportée à Ravensbrück
». «Mon grand-père maternel a travaillé dans une ferme allemande; il sen est échappé et a été fait prisonnier en camp de concentration
». Et qui de ceux qui lont connu ne se souvient pas de G., joueur de vielle et de cornemuse, nous raconter comment il avait annoncé à son grand-père quil allait demander un poste en Allemagne. Et le grand-père, que jimagine sec, franc, le regard sévère, et roulant les R, de senquérir, perplexe: «Volontaire??»
«Voir limpondérable ardeur
Naître du changement de pays»,
cela se conçoit. En revanche, quand on na que lamour, cest rarement lamour des langues et culture allemandes. Nombreuses sont les Françaises qui déclarent aller en Allemagne «retrouver» leur «copain». Le «re» ma dailleurs toujours intrigué. Le «copain» en question devenant, souvent en moins de trois jours, quelquun de beaucoup plus concret: Quand il sagissait de briguer et obtenir un poste particulièrement intéressant du point de vue géographique 3) Rappelons que jusquen 1985, la répartition/lattribution de tous les postes en RFA se faisait pendant le stage dintroduction pédagogique, fin août/début septembre. Cest fini maintenant. De nous jours, les stagiaires savent en général au mois de mai où en Allemagne ils vont enseigner en septembre. Merci OFAJ, dit lex-coordinateur, et reprennent en choeur les stagiaires daujourdhui qui nont jamais connu rien dautre. , telle ou telle autre était bien capable de brandir loriflamme administratif (?), syndical (?) du «rapprochement de conjoints». Les «copains» sus-nommés peuvent dailleurs aussi bien être des Français travaillant en Allemagne ou dans les rangs des FFA que des Allemands de souche. Evidemment, si on entend dans les couloirs de lOFAJ, des Académies ou du MEN grommeler: «Nous ne sommes pas une agence matrimoniale», cela peut se comprendre aussi.
France-Allemagne, les deux mamelles de lEurope 4) Europe-Tirésias: Même combat , ou: Qui jouit 5) jouir de: bénéficier de, profiter de (Huguet: Dictionnaire de français du XVIe siècle). davantage ?
Les échangistes allemands partaient souvent pour plusieurs années de suite, ladministration de la plupart des Länder prônant les vertus dun séjour de deux ou trois ans, mais tolérant des expatriations pouvant aller jusquà dix ans. Quand on leur intima de revenir définitivement en Allemagne, ce fut, parfois, très dur. Ceci tient en partie à la moyenne dâge: Un changement souvent radical de leurs habitudes avant le départ en France - et voilà quun autre, tout aussi énorme, se dessine à lhorizon. Un travail de réintégration à faire. Je connais des enseignantes qui, ayant frisé ou dépassé la moyenne dâge au début de leur séjour en France, sy sont installées ou comptent sy installer définitivement - pour leur retraite. Quand des Allemandes jeunes et dynamiques prennent racine en France, cest normalement pour dautres raisons.
Les échangistes français sont en principe envoyés pour un an, renouvelable une fois. Rares sont les cas où une personne peut rester, avec laccord de son Académie, trois ans ou plus. Mais il y a la mise en disponibilité [eine Art unbezahlten Urlaubs], et il y a la possibilité de «rempiler»: Une fois rentré en France, on peut, après un délai décent, retenter sa chance, reposer sa candidature.
Un bilan officieux semble indiquer que le nombre dexpatriations de femmes françaises qui se terminent par une union durable franco-allemande ou entreprises dans un tel but est légèrement supérieur au nombre dAllemandes installées en France et vivant avec un Français. De toutes les façons, les grommeleurs de toutes les administrations de part et dautre du Rhin trouveront toujours quelque chose à redire. Tant que ça grommelle des deux côtés, cest signe que les dés ne sont pas trop pipés, et quen somme, tout le monde rentre dans ses frais.
Par contre, je nai toujours pas répondu à la question posée en tête de ce dernier chapitre. Eh bien, ce sont, dans les deux pays, les enfants dans les écoles primaires et les jardins denfants, pardi!
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