Frühe Sprachvermittlung
Enseigner dans l’école de l’autre :
regards croisés d’instituteurs

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Football à Karlsruhe

Novembre 1995, 7h40, Karlsruhe. Tout juste s'il fait jour, il fait même plutôt gris, noirâtre par endroits, froid, lugubre ; un nuage hivernal est venu se soulager sur la ville pendant la nuit et envisage, d'après ce qu'en dit la météo, de se faire encore remarquer jusqu'à la fin du mois, peut-être pour annoncer que la neige n'est pas loin, qu’il va falloir se couvrir.

Un Français congelé descend du bus en tremblotant comme une feuille morte de trouille à l'arrivée de l'hiver et se dirige d'un pas lourd vers l'école qui l'attend en sonnant dans la rue d'en face. Il atterrit bientôt devant l'entrée de la salle où quelques maîtres attendent de photocopier en silence et se préparent à une dure matinée de labeur en déclinant les yeux sur leur courrier. La plupart ont déjà acheté leur casse-croûte de la pause de 10 h 10 chez le concierge qui les prépare avec une rigueur toute germanique chaque matin avant de prendre son service.

Quelques têtes se retournent lorsqu'il apparaît, salutations respectueuses, hochements de tête, zalut!, une bonne droite sur l'épaule, ça c'est le père Peter qui l'a plutôt joviale, toujours prêt à affronter les adversaires de sa 6ème classe en gardant le sourire et une saucisse au frais. Le Français transi jette un coup d'oeil dans son casier pour voir s'il n'y a pas quelque chose destiné à lui réchauffer le coeur, une invitation à un séminaire par exemple, un séminaire franco-allemand, ou franco-français, ou peu importe d'ailleurs, il serait même capable d'accepter une réunion pédagogique de la pire espèce pourvu que ça lui fasse des petites vacances avec ses collègues amateurs de Spaten Doppelbock qui participent comme lui au programme d'échange et qui, eux aussi, aimeraient certainement quitter leurs cours de langues parfois trop vivantes pour aller y retrouver leur latin et oublier leur quotidien en compagnie d'une belle blonde prête à se faire mousser dans un Biergarten quelconque. Mais non, il n'y a rien. Le touriste, un peu décongelé cette fois, un peu déçu aussi, s'en retourne, clef en main, des poches sous les yeux et son sac à dos sous le bras, en direction du couloir troisième porte droite où l'attend le troupeau de la première heure.
Deux brebis égarées sont déjà en train de se castagner, sans doute en vue de parer à l'ennui de ne rien faire pendant ces attentes interminables devant la porte fermée de leur classe. Faut bien tuer le temps... surtout quand il est si mauvais.

Lui, il a déjà compris. On ne va plus faire de morale, la morale en allemand c'est plus difficile à prononcer et ça provoque souvent l'hilarité générale. Il y a déjà goûté, pas pu s'empêcher de faire son travail d'instructeur civique, il lui en est finalement resté un goût plutôt amer. Alors en passant il leur dit simplement que quand ils auront fini de s’entre-tuer, qu'ils n'oublient pas de refermer la porte en entrant. Merci. Les autres se précipitent dans la classe en bousculant tables et chaises. D'autres encore trouvent plus drôle d'envoyer valser leur cartable à travers la pièce pour qu'il atterrisse directement sur la table. Quand ça marche, le professeur de français, un homme de caractère et d'esprit sportifs sachant apprécier les coups de maître, applaudit de deux doigts sur la paume et déclare sur un ton monocorde : "Tor!". Le gamin, vainqueur et fier de son but, aura peut-être à présent l'extrême amabilité de s'installer calmement à sa place pour participer à la mi-temps. Mais rien n'est sûr... Pour peu que le Karlsruhe Sporting Club ait joué en coupe la veille, on a des chances de repartir illico pour le match retour.

En ce moment les élèves ont l'air de gardiens de but sur le qui-vive, les yeux braqués sur le professeur, attendant sans broncher des propositions décentes de sa part et le coup d'envoi. Certains n'ont pas attendu pour sortir le thé rouge et les Brötchen malgré le règlement. Tant qu'ils restent tranquilles... la faim justifie les moyens. On évitera simplement de leur demander de répéter les mots la bouche pleine. Quant à lui, les deux fesses sur le bureau, il essaie d'engager la conversation avec sérénité dans sa langue natale dans laquelle il excelle et pour laquelle il est venu. Il parle doucement, chaleureusement, d'une voix claire, suave, mielleuse, comme s'il avait été désigné par une grosse boîte pour négocier un contrat important. Le but du jeu est de reconnaître les familles de mots d’après une liste élaborée scientifiquement pour les besoins physiologiques des élèves : nourriture, boisson, et les classer d’après le verbe correspondant. Cela peut donner : Che manche une foiture, mais c’est rigolo, le Fronzais. Tout se passe à merveille, les enfants participent avec vigueur, écoutent, réfléchissent, répètent en choeur, c'est la joie, tra la la, le professeur est aux anges, se sent pousser des ailes, jusqu'au moment où l'un des élèves monte sur sa table et lâche un pet sonore et trébuchant qui jette un sort à toutes ses espérances, un pet redoutable de première division qui fait un bruit caverneux et autant d'effet qu'une pleine lucarne de dernière minute.
Ecoeuré, consterné, l'arbitre n'a même pas l'idée de sortir ses cartons. La foule est en délire, il ne s'en était pas rendu compte tellement il était pris de cours, mais c'est déjà la fin de la mi-temps, les joueurs sont de nouveau sur le terrain, les supporters se lèvent, crient, se roulent par terre, sautent sur les tables, se précipitent vers les fenêtres, et c'est un vent glacial qui s'introduit brusquement dans les gradins, qui soulève les feuilles d'exercices inachevées, fait voler en éclat la défense française. Une petite fille modèle bien sage bien mignonne bien élevée se tourne fébrilement vers l'arbitre en le priant de siffler immédiatement la fin du match d'un air accusateur, "comme si j'y pouvais kekchose, moi!", les fesses du professeur se décollent soudain du bureau, en font le tour et viennent se poser sur la chaise afin de changer de point de vue, et puis les mains du professeur viennent prendre la tête du professeur et la serrent comme pour en faire ressortir le peu de jus qui y reste.

Ses oreilles bourdonnent, ses membres se raidissent ; l'arbitre est essoufflé, voit des ballons de foot partout. Qui le hantent. Le poursuivent sans cesse. Il a envie de piquer sa crise comme le font les gamins de 2 ans quand leur biberon est trop ou pas assez chaud. Il aurait même envie de se rouler par terre, hurler, et puis prendre la tête d'un élève et s'en servir pour marquer un penalty, la coller au mur entre deux posters. Mais non, mais non, oh la la!, qu'est-ce que tu racontes ? T'es pas un peu fou ? C'est dingue de penser des choses pareilles! "Les enfants, les enfants, s'il vous plaît, fermez les fenêtres. Les enfants, s'il vous plaît, les enfants..."

Un nuage passe, les fenêtres restent ouvertes, comme si personne n'avait entendu ses prières, ou bien comme si tout le monde s’en footait.

"Bon Sang! Vous allez les fermer, ces fenêtres, oui ou non!" Tout à coup silence total, silence de deuil, KSC vient d'encaisser un but, on entendrait une mouche voler. Les mômes regardent le professeur, immobiles, surpris, surpris qu'un adulte puisse péter les plombs en plein match. Ca ne se fait pas. Un adulte n'a pas le droit de s'énerver devant des enfants innocents qu'on a par ailleurs forcés à venir à l'école à une heure aussi incongrue. Il se doit de montrer l'exemple. Il n'a pas le droit d'agir ainsi.

On nous avait pourtant bien dit que le but de cet échange était destiné à motiver les petits Allemands, les intéresser à notre langue, à notre culture, pour qu'ils aient envie de continuer après leur instruction primaire. En faire des francophiles acharnés n’est sans doute pas l’objectif principal mais ma foi si on peut y parvenir... « Chers collègues, n’oubliez pas que vous êtes en Allemagne pour assurer la promotion de notre langue ». Ben oui, après tout. L’anglais gagne du terrain, à ce qu’on raconte. Du terrain, il n’en a jamais vraiment perdu, faut dire. Ca ne vaut pas le coup de se torturer les méninges pour comprendre qu’il est nécessaire de connaître l’anglais dans ce monde de penalties, de corners... Même les petits Allemands qui habitent à deux pas de notre bonne vieille France estiment qu’il est préférable d’apprendre l’anglais. Quand on leur pose la question « Pourquoi ? », plus utile, répondent-ils. Encore une chance que les plages de la côte d’Azur attirent davantage les peuplades nordiques que celles d’Angleterre, mais tout de même! Si leur français doit se limiter à la lecture d’un menu à la terrasse d’un café en bord de mer, autant leur offrir tout de suite un guide touristique. Vous me direz, le tourisme a du bon ; les parents qui ont encouragé leurs enfants à suivre les cours de français sont pour la plupart de fidèles visiteurs de nos contrées. Pour un peu ils rouleraient même en Renault.

En tout cas si on commence par énerver les gamins avec des principes qui font de l’école un système désuet, incompatible avec les PC d’aujourd’hui et les humeurs du moment, comment allons-nous réussir à les intéresser à la langue française ? Même si Auchan et Carrefour alimentent les frontaliers heureux de pouvoir équiper leur frigo en bon camembert bactériologique pour le week end, ça ne suffit quand même pas à enrichir leur lexique. Ponchour, merzi.

Il faudrait que les gamins se disent qu’ils viennent au cours de français parce qu’ils vont s’y amuser, pas avec cette idée affreuse qu’ils vont être obligés de répéter et aligner des mots bêtement comme ils le font encore trop souvent avec un bilan de fin de trimestre pour les dégoûter à tout jamais. Non. Pas bon tout ça. Mais pour certains entre s’amuser et bousiller un cours, la nuance est pour le moins nébuleuse : le verbe « s ‘amuser » correspond davantage à une notion destructrice qu’à une simple activité ludique. Alors que faire ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’erre ?

On se prend la tête et on réfléchit devant une bonne mousse.

Donner aux enfants l’envie d’apprendre, c’est un peu comme une maladie incurable : on soulage les maux de tête, on ne soigne pas la maladie. Simplement, il y a des jours avec et des jours sans. On trouve toujours des excuses, rarement des raisons.

Eviter d'abord les obligations : devoirs, tests, notes, livrets... punitions ! Eviter en fait tout ce qui fait de l'école une corvée pour les enfants, un passage obligatoire. D'autant qu'à Karlsruhe, attention!, ceux qui suivent les cours de français sont tous des volontaires... ou en tout cas les parents le sont. Alors franchement, si tu commences à martyriser ces jolies têtes blondes, tu vas perdre tes clients et tu auras bientôt l'air d'un arbitre sans sifflet et sans joueurs. Si tu ne veux pas finir sur un échec et mat à dialoguer avec le mur d'en face, reprends vite les rênes et avance tes pions. D'abord tu n'as qu'à aller les fermer toi-même, ces foutues fenêtres, si tu y tiens tellement. Ensuite, tu offres au public ton plus beau sourire commercial et tu embrayes avant l'enlisement. Un moment d’égarement n’est pas la fin du match. Il peut même y avoir certains avantages : le public d’en face a l’air plutôt décontenancé, il attend en silence le coup franc qui égalisera peut-être les scores.

"Qu'est-ce que vous diriez d'aller faire un match de foot avec arbitrage en français dans la cour ?"

Ca c'est une idée qu'elle est bonne. On reprendra cette feuille d’exercices à la prochaine séance, histoire de finir la semaine avec bonne conscience. Les enfants abandonnent leur casse croûte, leur thé, leur Coca et se précipitent vers la sortie en hurlant comme des bêtes sauvages qu'on vient de lâcher dans une boucherie. Seule, la petite mignonne ne bouge pas, elle boude.

– Tu ne viens pas avec nous ?
– Non, je ne viens pas.
– Pourquoi ?
– Il fait froid. Et puis d'abord je suis venue pour apprendre le français, pas pour aller jouer dans la cour.

– Bon. On ne va tout même pas reprocher à cette gamine d'avoir envie d'apprendre le français.
– Tu veux une feuille d'exercices ?
– Oui.

L'arbitre arrive dans la cour quelques minutes plus tard, ballon en main, l'oeil incognito fixé sur les aiguilles de sa montre qui n'ont pas l'air pressé d'avancer. Deux joueurs sont déjà en train de se castagner dans un coin en vue de parer à l'ennui de ne rien faire pendant ces attentes interminables à glander sur la touche.

"Les équipes sont faites ? Bien. Et les deux hooligans, là-bas, ils se joignent au match ou ils jouent les supporters ?"
Le coup d'envoi est donné, la balle lancée d'une main de maître en milieu de terrain. Voici les gamins qui s'élancent à présent sur le fruit de leur passion, tandis que la boudeuse arrive déjà avec sa feuille d'exercices terminée.

Elle en redemande, la petiote. Trop facile, qu'elle dit. Voudrait peut-être aussi un poème de Baudelaire à traduire ?... ou un roman de Balzac à lire ?... Décidément je vous jure, il y en a qui sont incorrigibles !

Philippe Mendel

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