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Enseigner dans lécole de lautre :
regards croisés dinstituteurs |
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Parmi les nombreuses raisons pour lesquelles cet échange dinstituteurs a été institué il y 30 ans (et sest ensuite pérennisé jusqu'à devenir lun des piliers de la coopération franco-allemande dans le domaine de léducation), deux me paraissent ressortir plus particulièrement et avoir conservé, au fil des années actualité et pertinence : LEurope était il y a 30 ans, est encore aujourdhui, en construction. Les enfants ont besoin dun apprentissage précoce pour être sécurisés - par lacquisition de la maîtrise dau moins une langue étrangère - et pour être ainsi préparés à leur future confrontation avec dautres langues et dautres cultures. Rencontrant, dès le début de leur apprentissage, des locuteurs natifs, les enfants peuvent demblée faire la relation entre langue et culture. Il est important quun certain nombre denseignants puissent faire lexpérience dun séjour de longue durée dans un autre pays. Cela leur permet, outre un perfectionnement linguistique, une réelle approche de la culture étrangère. Ils se trouvent en fait dans une situation idéale pour entreprendre ou approfondir un apprentissage bien spécifique, qui est précisément celui que lOFAJ a pour mission prioritaire de promouvoir : à savoir lapprentissage interculturel. Sans doute nest-il pas inutile de rappeler ici que cest précisément par ce biais interculturel que lOFAJ a été amené à accompagner léchange. Le suivi pédagogique étant (ou devant être) assuré par lEducation Nationale et les Länder, restait à lOFAJ laccompagnement du programme sous langle du séjour de longue durée dans lun ou lautre pays. 1) celui qui consiste à trop fermer le dispositif du stage ou de la rencontre - par exemple en adoptant et en respectant des normes de vie et de travail extrêmement rigides, ou bien encore en faisant trop de place à la partie « institutionnelle », instituée et en limitant du même coup liberté dexpression et créativité potentielle. Il y a dabord, au premier niveau, un problème de vocabulaire. Les mêmes mots (ou les mots traduits) ne recouvrent pas toujours les mêmes réalités : les enfants seraient plus autonomes en Allemagne quen France - mais que signifie « être autonome » pour un enfant français ? pour un adulte allemand ? Je voudrais pour terminer souligner une dimension très importante de ces stages binationaux - à savoir leur dimension communicationnelle. J. Dupas
Vivre et comprendre, même combat
Cest dans cette perspective que lOFAJ a mis au point une formule bien spécifique de stage binational : une formule permettant aux enseignant(e)s tout à la fois déchanger sur leur vie en France / en Allemagne, de mieux comprendre leur propre vécu et celui de leurs collègues et dacquérir de nouvelles connaissances / compétences sur les cultures française, allemande, etc... De 1987 à 1998 il y eut en moyenne deux stages par an. Environ 750 instituteurs français et allemands y ont participé.
Il faut bien dire que lapprentissage interculturel ne fait pas (encore) lobjet de beaucoup dattention dans la formation des enseignants. La préoccupation première des institutions françaises et allemandes déducation et de formation nest pas la connaissance des autres cultures. Et ceci en dépit du fait que les médias contribuent à diffuser une certaine culture « planétaire » et du même coup lillusion ô combien trompeuse selon laquelle chacun(e) prendrait part, au-delà de ses intérêts égoïstes, au sort des autres...
Formés par nos systèmes scolaires et familiaux, nous voyons tous la réalité à travers nos lunettes nationales. Si nous voulons voir et comprendre autrement, accepter ce qui est autre, ceux qui sont différents, il nous faut faire une démarche dapprentissage. Car cette capacité de « tolérance » nexiste pas delle-même, il faut lapprendre.
On a longtemps cru quil suffisait de combattre stéréotypes et préjugés pour les vaincre. En réalité ces stéréotypes et préjugés restent ancrés, aussi longtemps que leur raison dêtre demeure, cest à dire aussi longtemps quils remplissent une fonction sécurisante ou stabilisante, en grande partie inconsciente, dans le psychisme individuel ou dans les relations interpersonnelles ou intergroupales.
Le seul moyen de dépasser ce stade consiste donc à faire en sorte que cette fonction vitale de sécurisation soit remplie autrement, par autre chose que stéréotypes et préjugés.
Le rapport aux autres, et plus particulièrement aux étrangers, est souvent marqué à la fois par la curiosité et par la crainte - ces deux réactions ayant dailleurs une même origine : lignorance. Cette ignorance redoublée dun à-priori hostile peut conduire au rejet de lautre, voire au racisme. Combinée à un à-priori plutôt favorable, elle aboutit fréquemment à lidéalisme ou à langélisme.
Il importe dans tous les cas de dépasser le stade de cette ignorance, et pour ce faire de comprendre dabord les raisons pour lesquelles chacun(e) ressent des sentiments mêlés de curiosité et de peur : ce sont en fait surtout les différences qui font problème, aussi longtemps en tout cas quelles demeurent inexpliquées. Stéréotypes et préjugés représentent un peu les lunettes grâce auxquelles notre regard peut se poser sur létrangeté, mais ce sont des lunettes de protection bien plus que des lunettes de vue.
Pour comprendre les différences - par exemple entre Français et Allemands - il est nécessaire de comprendre en profondeur les cultures, et pour ce faire de plonger dabord dans les racines historiques de ces cultures : cest le seul moyen dexpliquer le rapport existant en France entre centralisme et modes de communication, ou entre laïcité et éducation ; ou bien encore pour lAllemagne la corrélation entre fédéralisme et pragmatisme, entre protestantisme et rôle de largent...
Ces différences (et ressemblances) sont en effet pour lessentiel les produits dhistoires différentes. Mais elles ne sont pas réductibles à cette dimension historique, étant aussi des productions du présent : cest ainsi que lévolution actuelle du capitalisme tend à altérer sensiblement le contexte déjà très mouvant des relations internationales. Cela nest certes pas nouveau : par exemple les rapports de force entre la France et lAllemagne ont toujours existé et interfèrent en permanence dans le quotidien des relations (inter-étatiques, intergroupales ou interpersonnelles). Mais le phénomène sest amplifié ces dernières années, au point que léconomique étend peu à peu son hégémonie aussi bien sur lensemble de la vie sociale des états-nations que sur les relations internationales. Ceci rend désuets sinon caduques les habituels repères culturels « nationaux » grâce auxquels Français et Allemands pouvaient se reconnaître et sapprécier mutuellement.
Est-ce à dire que les éléments culturels hérités du passé - et parfois dun passé lointain, dune histoire ancienne - se trouvent « annulés » en quelques années de mondialisation ? Certainement pas. Mais avant daller plus loin, opérons un retour en arrière.
Lapprentissage interculturel aujourdhui à la mode (cf. le nombre de livres publiés sur le thème) fut longtemps laffaire exclusive de ceux et celles qui, pour des raisons économiques, se voyaient obligés de quitter leur pays, de sexiler pour chercher du travail dans un pays plus riche. Linterculturel dont ils avaient à faire lapprentissage en était souvent réduit à sa plus simple expression : la lecture des consignes de sécurité dans les usines.
Peu de recherches valables ont été faites, il faut bien le dire, sur cet interculturel-là, autrement plus tragique et plus interpellant que linterculturel des multinationales et de lEurope marchande. Il y eut par contre de nombreux témoignages impliqués, mettant en évidence le pathétique de beaucoup dexistences et constatant les dégâts humains causés par un invraisemblable désordre géopolitique (cf. le beau film de Yamina Benguigui « Mémoires dimmigrés »).
En fait les « nécessités économiques » font la loi depuis longtemps, mais lillusion a été longtemps entretenue, en particulier en Europe de louest, où les classes moyennes ont longtemps été aveugles et sourdes, se croyant pour léternité à labri dans une bulle socioculturelle confectionnée tout exprès pour elles, pendant que dautres, moins chanceux, peinaient à vivre ou agonisaient. Il y avait bien quelques « bavures », en Afrique en particulier, mais cela ne suffisait pas à insécuriser durablement la grande majorité des citoyens des nations européennes.
Il na pas suffi non plus que saccentue toujours plus le fossé entre pays pauvres et pays riches, que continue limmigration en provenance de ces pays pauvres lors même que le chômage saccentuait, pour que la problématique interculturelle soit prise au sérieux : la seule exception apparente est à trouver dans le cadre de lEducation Nationale en France, où des organismes et des personnels se sont, dans les années 70, spécialisés dans lenseignement destiné aux enfants de migrants ... avec des résultats pour le moins mitigés, à la mesure de lextrême difficulté de la tâche.
Par contre les difficultés de communication au sein des entreprises bi- ou multinationales, ou bien encore les dysfonctionnements dus, dans ces mêmes entreprises, à la sous-estimation des différences culturelles ont conduit, via le sponsoring rendant possibles recherches et enquêtes, au développement de ce qui tend à devenir aujourdhui une discipline universitaire : la communication interculturelle, qui a pour objet non plus lexilé et sa vie personnelle mais lentreprise et son fonctionnement.
Quel rapport avec les relations franco-allemandes ? Celles-ci paraissent obéir à une tout autre logique : celle dune volonté politique de réconciliation apparue dans les années 50 et ayant permis au fil des années le développement dune coopération « exemplaire ». Mais en fait, et dès les années 80 les nécessités économiques sont devenues déterminantes, et lOFAJ (institution symbole de la volonté de réconciliation) est devenu un élément parmi dautres du « couple franco-allemand locomotive de lEurope ». Dès lors limportant ne fut plus tant de comprendre et daméliorer la communication entre Français et Allemands, que de fonctionnaliser cet « apprentissage interculturel », de le mettre au service des enjeux économico-politiques.
Il serait absurde de prétendre que quelques rares programmes - dont déchange dinstituteurs - ont miraculeusement pu échapper à cette fonctionnalisation, à cette instrumentalisation. Ce programme a comme tous les autres « échanges », suivi (et subi) les aléas des politiques nationales, comme il a peu à peu intégré la conception utilitariste devenue dominante, y compris dans le domaine des langues - où la communication est à lévidence pourtant bien davantage un enjeu quun outil. Mais la structure-même de léchange, et la façon dont lOFAJ en a conçu le suivi ont en même temps permis de sauvegarder une dimension humaine, existentielle.
Plusieurs enseignant(e)s « échangistes » se définissent eux-mêmes comme des « exilés de luxe », vivant en France / en Allemagne comme des étrangers, mais dans une situation nullement comparable à celle des travailleurs migrants puisque caractérisée par une sécurité à la fois sociale, professionnelle et financière. Reste toutefois la part dincertitude, parfois dangoisse liée à la situation détranger ne possédant pas parfaitement tous les codes (linguistiques, communicationnels, etc...) régissant la vie sociale du pays daccueil.
Cette situation est à la fois quotidiennement inconfortable et potentiellement féconde : cest en ce sens une situation habituelle dapprentissage. Et cet apprentissage-là a, comme beaucoup dautres, peu de chances de démarrer et à fortiori de progresser sil nest pas dabord initié, déclenché, mis sur les rails : cest ce rôle de déclencheur, de démarreur que lOFAJ sefforce de jouer, et ce en donnant aux enseignants non seulement des occasions déchanger entre eux, mais aussi les bases théoriques indispensables au décryptage dexpériences interculturelles parfois vécues dans lincompréhension ou dans létonnement.
Dans les stages binationaux a pu se faire à cet égard un travail bien spécifique, dans la mesure où, la dimension interculturelle étant présente dans le stage-même, lhabituel clivage théorie / pratique se trouvait considérablement réduit, et lapprentissage pouvait se faire in situ.
Le déclenchement, chez un citoyen français ou allemand, dun processus dapprentissage interculturel cest à dire visant à la reconnaissance et à lacceptation de lautre dans toute son intégrité suppose que soient remis en cause, dune manière ou dune autre, les fondements sur lesquels repose sa propre identité sociale et nationale.
« Dune manière ou dune autre » est en loccurrence une expression plutôt malheureuse : car précisément la manière est loin dêtre indifférente. Il importe en effet déviter deux écueils :
2) celui qui consiste à trop insécuriser le participant - par exemple en allant trop loin et trop vite dans la remise en cause de sa personnalité ou dans la critique de son identité.
Dans ces deux cas, les participants ne sont pas mis en situation de faire des expériences nouvelles. Et ce quils vivent risque même dêtre négatif, de renforcer préjugés et idées fausses : car ou bien ils ne font que répéter purement et simplement des expériences antérieures et napprennent donc rien de nouveau, ou bien ils se trouvent tellement insécurisés quils refusent et rejettent davance les expériences quil pourraient faire.
Si lon parvient à éviter ces deux écueils - ce que nous avons bien sûr essayé de faire ! - alors il devient possible de faire en sorte que les stages binationaux soient effectivement des occasions pour les uns et les autres dacquérir une meilleure connaissance mutuelle. Mais le chemin est long, et la bonne volonté ne suffit pas.
Car le désir de comprendre ne se transforme pas automatiquement en capacités / compétences : il faut pour cela tout un apprentissage.
Il faut dabord apprendre ou réapprendre à interroger le réel et à poser les bonnes questions.
Un stage résidentiel (binational) offre à cet égard un champ infini dans l »ici et maintenant » : qui paie ce stage et pourquoi ? Quels sont les objectifs réels de la formation ? Comment sest constituée léquipe danimateurs / formateurs ? Comment sest fait le choix du lieu pour le stage ? Quel est limpact de ce lieu (en apparence souvent plus propice à la distraction quau travail) sur la formation ? Qui régit lespace et le temps du stage ? Comment circule la parole (en français, en allemand) ?
Ces questions (liste non exhaustive) nont certes pas toutes la même pertinence, mais en loccurrence cest le fait même de poser des questions qui est important. Ce qui se passe le plus souvent en effet, cest que lon ninterroge pas le dispositif dun stage : On le prend comme il est, comme sil faisait partie de la préhistoire du stage ou bien encore comme si cétait laffaire exclusive des « organisateurs »...
Cette propension à ne pas interroger ce qui dans une situation donnée (dans un stage ou dans la vie quotidienne) paraît aller de soi est en plus fréquemment alimentée par la peur de conflits susceptibles de survenir dès lors que des questions dérangeantes sont posées. Or - pour revenir à notre sujet - la capacité de questionner est indispensable si lon veut avoir une chance de décrypter une réalité étrangère, qui ne se livre évidemment pas sans voile ni sans mystère.
Ensuite, les questions une fois posées, il est bien rare que les réponses viennent delles-mêmes. Où donc les chercher / trouver ? Prenons un exemple : beaucoup denseignants français se posent des questions quant à la place de lenfant dans la société allemande : lenfant-roi, lenfant « autonome » ... mais aussi lenfant « insupportable » à lécole. Et beaucoup dAllemand(e)s sinterrogent quant à la capacité des enfants français de survivre en bon état au régime draconien quils auraient à subir dans leur cursus scolaire.
Les réponses à ces questions ne sont évidemment pas simples, dans la mesure où elles supposent que soit balayé un vaste terrain dinvestigation allant des observations aux explications, en passant par la confrontation dhypothèses et dinterprétations. Et ce dans un domaine où il ny a à lévidence pas de vérité « scientifique », mais tout au plus des vérités statistiques et des explications partielles.
Pour revenir à notre thème exemplaire - les enfants en France et en Allemagne - les observations (celles faites en tout cas par les enseignants ayant participé à léchange) sont vraiment très concordantes et quasiment unanimes.
Les choses se compliquent dès lors que lon passe aux tentatives dexplication.
Les enseignants français seraient beaucoup plus autoritaires que leurs collègues allemands - mais quest-ce que lautorité ? Le mot a-t-il le même sens pour les Français et les Allemands ? Comment lautorité est-elle perçue, vécue, exercée, intériorisée par les uns et les autres ?
Il y a ensuite une difficulté inhérente à la dimension binationale à savoir la propension qua chaque Français(e) / chaque Allemand(e) à souscrire à lexplication la plus flatteuse pour lui et ses compatriotes. Cest là bien sûr une attitude très compréhensible, mais qui ne manque pas de rendre plus difficile (voire, dans certains cas, impossible) la pourtant nécessaire recherche dobjectivité.
Il y a enfin - last but not least - linévitable imbrication de plusieurs grilles danalyse, et la hiérarchisation, en fonction de leur plus ou moins grande pertinence, des différents niveaux dexplication possibles (cf. sur ce point comme sur beaucoup dautres, les récentes publications de Jacques Demorgon).
Ces stages sont dabord, avant même dêtre des situations de travail, des rencontres. Et la condition de leur réussite est, plus encore que la compétence des intervenants ou la pertinence des thèmes, la qualité de la communication existante entre stagiaires comme entre stagiaires et animateurs / formateurs.
Cela sinscrit dans les préoccupations de lOFAJ, et ce depuis sa création en 1963 : le leitmotiv, le métathème de toutes les rencontres franco-allemandes est, aujourdhui comme hier, le dialogue. Ce dialogue fut dabord alimenté par la réconciliation (années 60) puis par la volonté de comprendre les différences (années 70). Il est aujourdhui à la fois sous-tendu et mis en danger par des enjeux économiques qui réduisent toujours plus la communication interpersonnelle ou interculturelle à son utilité / rentabilité.
Cest pourquoi il est important de tout mettre en uvre pour que ce dialogue garde ou retrouve un sens, pour que les rencontres permettent une communication réelle - dabord bien sûr entre Français et Allemands, mais aussi entre hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, etc...
Cela peut paraître simple, mais ne lest pas. La banalisation du mot « convivialité » est à cet égard un symptôme éclairant. Ce mot met en effet laccent sur la capacité quaurait, on ne sait trop pourquoi, un groupe ou une société « à favoriser la tolérance et les échanges réciproques » (définition du Larousse), et non sur les conditions susceptibles de rendre possible ou impossible un dialogue réel, cest à dire un dialogue entre partenaires égaux, sécoutant et se respectant mutuellement.
Un tel dialogue - condition sine qua non du plaisir dêtre ensemble - nest pas donné davance. Il ne peut pas non plus être décrété. Il est en fait le cur-même, lalpha et loméga de tout apprentissage interculturel.
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