| 1.3. LA COMMUNICATION VERBALE DANS LES RENCONTRES
1.3.1. ROLE DE LA LANGUE Si nous tirons les conséquences de ce qui a été dit plus haut, il nous faudrait reconnaître que la communication ne peut pas se passer de la dimension linguistique. Pour citer de nouveau Lipiansky : "la relation, la communication (...) sont au centre même de la rencontre" et "il n'y a pas de communication sans l'existence d'un code commun aux interlocuteurs". (cf. LIPIANSKY, 1987, p.70-71) Il s'agit cependant de voir si la communication ne peut pas revêtir d'autres formes que le linguistique. La communication non verbale joue en effet un rôle important dans les rencontres. Il existe pour cela toute une série de moyens de se faire comprendre sans avoir recours à la parole : le gestuel, le mime, les expressions de visage, les attitudes et postures, etc. Ces instruments non verbaux n'assurent pas forcément un code commun aux interlocuteurs puisqu'ils peuvent varier selon leur culture de référence. Cependant, il n'est pas sûr non plus que le linguistique soit exempt de toute ambiguïté : pensons aux faux-amis par exemple (die Garderobe : le vestiaire; die Kamera : l'appareil photo; der Automat : le distributeur), ou à tous les mots d'une langue dont la signification ne couvre pas le même champ sémantique que leur traduction "officielle" dans l'autre langue (à commencer par "animation linguistique" et "Sprachanimation"). (Le mot Animation est en effet connoté négativement en allemand : il renvoie d'une part au type d'animation proposée dans les voyages organisés, d'autre part aux entraîneuses (Animierdame) d'un certain type de bars.) Les connaissances scolaires ne garantissent pas non plus forcément une communication réussie : en effet, il existe une différence entre la compétence linguistique (qui correspond à la maîtrise théorique du savoir), et la performance linguistique (qui renvoie à la pratique de la langue et à l'acte effectif de parole). On constate bien souvent que les jeunes n'ont pas cette pratique. La communication verbale s'accompagne en outre de codes qui diffèrent selon les cultures, tels que les codes intonatifs et rythmiques, ou les codes conversationnels et narratifs (comment construire un récit, une argumentation, comment prouver son intérêt à l'autre, comment mener une conversation, etc.) ou même la distance sociale que maintiennent inconsciemment entre eux deux interlocuteurs pendant une conversation. (cf. HALL, 1971) Mais il faut même aller plus loin que cela dans l'analyse des rapports qui lient une langue à la culture à laquelle elle se rapporte : toutes deux peuvent être considérées comme indissociables. (cf. KLIER-CHAUMOND, 1976, pp.7-8, BESSE, 1993, pp.42-48) En effet, on considère que la langue est à la fois le produit d'une culture et sa condition. Elle est la condition de la culture car c'est à travers elle que la pensée se structure : elle représente donc l'outil principal de la socialisation de l'individu. Comme l'écrit Rudolf Herrmann : "La compréhension et la communication favorisent en permanence une émancipation et une socialisation individuelles." (cf. HERRMANN, 1976, pp.11-13) Cela vaut aussi pour les contacts qui s'établissent entre les jeunes des rencontres binationales. De plus, la langue assure la transmission de la culture de génération en génération. Ainsi, en France, un des critères de mesure de l'intégration des personnes d'origine étrangère est leur maîtrise de la langue française. La langue est également un produit culturel car elle reflète les caractéristiques d'une société donnée : les mots renvoient aux expériences et aux habitudes spécifiques de la société à laquelle ils se rapportent (ce qui explique notamment que certains soient "intraduisibles" dans une autre langue). Il apparaît comme important à ce titre de permettre aux participants d'acquérir au moins quelques notions de l'autre langue, celle-ci pouvant être considérée comme la clef du système de référence de l'autre : donner accès à la langue de l'autre, c'est donner accès à la compréhension de sa culture. Ce dernier point fait à nouveau référence au shéma de Kohls vu précédemment : la culture correspond chez un individu à différentes strates, dont certaines sont inconscientes. Elle se constitue entre autres, dans les couches les plus enfouies de notre inconscient, de représentations et de valeurs, différentes selon la culture en question, qui se traduiront par des comportements différents et donc aussi par des verbalisations différentes. Prenons l'exemple de la relation mère-enfant : en France, une mère qui se remet à travailler dès la fin de son congé maternité suscite des réactions d'incompréhension et de forte désapprobation auprès des femmes allemandes, qui considèrent qu'une séparation avant l'âge de trois ans sera vécue comme traumatisante par l'enfant. A l'opposé, la société française juge cette coupure plutôt bénéfique pour l'enfant : il entre très tôt au contact d'autres adultes et d'autres enfants et vit ainsi des expériences socialisatrices positives pour son développement. Une mère française gardant son enfant auprès d'elle jusqu'à l'âge de trois ans serait accusée de le materner, voire de l'étouffer. On s'aperçoit donc que les valeurs qui sous-tendent certaines positions sont fortement liées à une culture donnée et qu'elles sont "imprimées" à un niveau implicite de la culture concernée. Pour que la communication soit possible entre individus de cultures différentes, il convient donc de rendre conscients les contenus de ces niveaux culturels, d'expliciter des comportements, des systèmes de valeurs et d'instaurer de cette manière un code commun aux interlocuteurs. En cela, le linguistique aura un rôle à jouer puisqu'il permettra de verbaliser les strates implicites de la culture. La langue constitue ainsi un moyen de découverte, un outil grâce auquel des individus vont pouvoir faire connaissance et rentrer progressivement dans le système de référence de l'autre. L'existence d'un code commun ne veut cependant pas dire maîtriser parfaitement la langue dans son contexte culturel. Cela signifierait que seule une élite bilingue pourrait participer aux échanges franco-allemands, ce qui ne correspondrait pas aux objectifs de l'OFAJ. Ce qui est sûr, c'est que l'apprentissage linguistique doit faire partie intégrante de la pédagogie des rencontres interculturelles. De plus, il est évident que la langue reste le seul moyen d'accéder à un échange plus approfondi d'opinions et d'expériences et que les résultats de la communication non verbale au sein d'un groupe ne doivent pas être surestimés : la maîtrise de plus en plus grande de la langue, permet aux jeunes d'explorer plus loin dans la connaissance de l'autre et dans l'interculturel. Par ailleurs, l'expérience d'une communication réussie en situation de rencontre binationale va pouvoir éveiller ou renforcer l'intérêt pour la langue et la culture de l'autre et, par là-même, donner l'envie d'aller plus loin dans le désir d'apprendre.
1.3.2. LE MEDIATEUR DE COMMUNICATION
D'autre part, l'animateur-interprète est également chargé de la vie du groupe : il doit faire preuve de qualités pédagogiques et être à même, par la dynamique de groupe qu'il instaurera, de mettre en relation des personnes de langue et de culture différentes et de faire vivre la rencontre interculturelle. Ce type de traduction pratiqué dans les rencontres garantit certes une communication complète et appronfondie, mais présente également un certain nombre d'inconvénients. En effet, il est évident que la commmunication perd de sa spontanéïté. D'autre part, elle est moins flexible puisqu'elle dépend de la disponibilité du médiateur et qu'elle ne peut par conséquent avoir lieu à tout moment de la journée. C'est pourquoi l'animateur-interprète se voit attribuer une nouvelle responsabilité (cf. brochure OFAJ : Formation aux échanges interculturels, 1995, p.31) : celle d'encourager les participants à aborder l'autre langue et de développer une première sensibilisation linguistique. Cette initiative poursuit un double but : amener les jeunes à une certaine autonomie en rendant possible la communication verbale entre eux et les motiver à poursuivre l'apprentissage de l'autre langue. |