II. Le rapport à la nation et à l'histoire
De la définition du concept de conscience historique et de sa fonction
La conscience historique est l'une des composantes de la culture politique d'un peuple comprenant non seulement l'actualité politique, mais également l'expérience politique transmise par l'histoire. "C'est une sorte de mémoire collective : les traces laissées dans les esprits (et qu'ont transmises l'école, la famille, l'écrit et l'image) par les expériences ou plutôt par les traumatismes historiques. Ces pratiques, valeurs et expériences tendent à devenir une seconde nature" (Hoffmann, Sur la France, p. 19).
Un travail sur la conscience historique et politique ne va pas sans problèmes. De quelle image de l'histoire, de quelle conscience nationale peut-on parler quand il s'agit de la France ou de la République Fédérale ? Ni la France, ni la RFA ne sont des entités homogènes, et le fait d'hypostasier un Etat ou une Nation en tant que sujet porteur d'une conscience soulève des questions de méthode, et notamment celle d'une réduction de la réalité 8 . Car même en admettant l'existence d'une forte identification et intégration à des systèmes politiques, ce sont toujours des individus ou tout au plus des groupes sociaux qui en sont porteurs, quelle que soit la mesure dans laquelle cette conscience est déterminée de l'intérieur ou de l'extérieur. Ce n'est que sous cette réserve qu'il est possible de parler de conscience et en précisant que l'image et la réalité historique ne se recouvrent pas nécessairement.
Ajoutons encore une dernière restriction : les processus de prise de conscience et de leur expression échappent au moins partiellement à l'examen empirique et à l'observation rigoureuse. Leur analyse et leur interprétation sont également l'expression et le résultat de l'état de conscience de l'auteur et de la société vis-à-vis de laquelle il cherche à prendre une certaine distance d'appréciation à la fois analytique et subjective. Autrement dit : ce texte ne peut pré-tendre à rien de plus qu'à contribuer à la discussion de l'intérieur du processus par lequel se forment les prises de conscience de soi et de l'histoire d'une société donnée. Les déclarations de l'auteur quant à la conscience historique allemande sont en même temps l'expression d'une conscience historique bien précise à l'intérieur de laquelle l'auteur en tant que tel se trouve impliqué. Les réflexions sur la conscience historique française sont issues par contre d'un mélange d'héritage culturel allemand et d'acculturation vécue en France.
Dans l'exposé sur la conscience historique en Allemagne, l'auteur peut parler de sa propre expérience, il peut alors s'inclure - avec toute la distance nécessaire à la connaissance théorique d'un objet de recherche dans le processus de son analyse et de son interprétation. Par contre, en ce qui concerne la conscience historique française, il ne peut décrire son propre vécu, mais seulement partir de ses observations et de son interprétation. Cependant, un peu de circonspection envers ses déclarations sur la France paraît souhaitable. En effet, dans les échanges, nous avons dû trop souvent observer que les jeunes Allemands se servent de leurs connaissances d'histoire française et, particulièrement, de celles portant sur les années 1940-1944 pour, soit contester aux Français le droit de s'exprimer sur le fascisme allemand, soit se décharger de cette manière d'un passé national non assumé, si ce n'est pas tout simplement afin d'éviter d'y être confronté. On ne dira jamais assez clairement qu'il ne s'agit pas ici de se plaindre de l'un ou de l'autre, ou de concevoir des arguments de défense, pas plus que de comptabiliser les lacunes historiques. Il s'agit d'essayer, à travers les quelques réflexions sur la façon de vivre avec le passé, de dégager certaines pistes pouvant permettre à l'avenir d'aborder cette problématique plus sereinement dans un groupe de jeunes Français et Allemands.