Dans la plupart des états nationaux européens, existe une image de l'histoire transmise par les différentes instances d'éducation déterminée par la "représentation de cet Etat en tant que sujet qui, au cours des péripéties de son histoire, a conservé son identité" 9 . En Allemagne, au contraire, se sont succédés dans l'espace d'un siècle quatre régimes politiques différents les uns des autres dans leur idéologie comme dans leurs institutions. La réalité historique de l'Etat national allemand avec ses alternances politiques contradictoires a donné naissance à une conscience historique singulièrement fragmentaire, si bien qu'on peut sans doute parler d'une "perte partielle d'identité".
Avec les événements de 1918, 1933, 1945 et 1989, "trois ou quatre (pour la RDA) ruptures successives ont pu ébranler jusqu'aux racines le sentiment allemand de l'identité nationale" 10 . A chaque fois, il n'y a pas eu seulement une rupture de continuité, mais une tentative d'en créer de nouvelles. Au cours du siècle dernier, l'histoire a été plusieurs fois réécrite toujours en tant que recherche d'une légitimation par le passé du régime du moment. Chaque régime a ainsi imprégné une ou plusieurs générations enfouissant "son" histoire plus ou moins profondément dans la conscience.
La rupture déterminée dans l'élaboration d'une conscience historique en RFA et en RDA s'est produite en 1945, année que les deux Etats s'efforcent d'intégrer dans leur histoire, chacun à sa façon. Ce n'est sûrement pas un hasard si le 8 mai 1945 était désigné dans l'ancienne RDA comme "le jour de la libération du fascisme" et en République Fédérale comme "le jour de la capitulation et de l'effondrement". Dans ces dénominations différentes, s'expriment des appréciations émotionnelles et rationnelles différentes, des attitudes différentes vis-à-vis du passé national-socialiste, de l'immédiat après-guerre et de la naissance des deux Etats allemands.
Alors qu'en RDA le 8 mai était compris et interprété comme la victoire sur un système politique et social criminel, cette dimension socio-économique et politique est totalement absente de la notion de capitulation, qui se rapporte exclusivement à l'aspect militaire de la seconde guerre mondiale. De même, la connotation émotionnelle positive de cet événement qui est incluse dans la notion de "Libération" est largement absente du langage courant en RFA. Elle y est même refoulée par le concept négatif d'"effondrement". Mais ce concept apparemment neutre d'"effondrement" est précisément le plus problématique par rapport à la confrontation avec le passé allemand récent : par son contexte militaire, il masque l'arrière-goût amer de la notion de "défaite" et permet, au moins dans les milieux néonazis et néomilitaristes, tout comme "le coup de poignard dans le dos" après 1918, de maintenir vivant le mythe d'une armée invincible, anéantie par l'insuffisance des dirigeants politiques.
En liaison étroite avec la caractérisation des événements de l'immédiat après-guerre subsiste en RFA le mythe, toujours largement répandu, de "l'année zéro", formulation qui a pu avoir sa raison d'être dans la première phase de trouble et du renouveau. "Sans doute la catastrophe allemande a-t-elle été une occasion de réflexion et de recherche sur la question de savoir comment cela a pu si mal finir, même commencer, c'est-à-dire mener à la prise de pouvoir par les nazis. Mais pour un grand nombre d'intellectuels de l'après-guerre, elle fut ressentie avant tout comme une chance de laisser derrière soi ce passé détestable et de prendre un nouveau départ. Pour cette jeune génération d'intellectuels ... l'histoire de l'Allemagne qui avait connu dans la défaite totale de 1945 une fin provisoire, n'apportait aucun point de repère pouvant établir une continuité ... Ainsi, en arriva-t-on après la défaite à cette conception, évidemment inadéquate sur le plan historique, d'une heure zéro qui devait permettre, dans une opposition consciente au détestable passé, de poser de nouveaux fondements spirituels, et de commencer une vie politique nouvelle sur la base du droit et des libertés démocratiques" 11 .
Par contre, continuer à parler "d'heure zéro" n'est pas seulement contraire à la réalité des faits historiques, cela revient surtout à tromper ceux qui sont entrés dans la vie politique après 1945, à nourrir les illusions de ceux qui ont participé directement ou indirectement à la reconstruction. A beaucoup de points de vue, ces illusions peuvent se comprendre, peut-être était-ce même la seule possibilité, dans cette situation de confusion totale, de se détacher dans l'immédiat de l'hypothèque national-socialiste et de créer ainsi les prémices psychologiques et intellectuelles de l'action politique et sociale. Cependant, continuer à se nourrir de ces illusions revient aussi, pour les individus tout comme pour la société, à fuir et à refouler, dans les esprits, la confrontation véritable au national-socialisme. Et cela devient une tromperie à l'égard des jeunes générations des années 60-70 lorsque ce refoulement de la part des pères sert à créer et à entretenir des images erronées sur les prémices et les conditions de l'action après 1945. Le mythe de l'heure zéro traduit une conscience inexacte à un double titre : d'abord il ne correspond pas à la vérité historique, en second lieu il répond au dédouanement politique et psychologique sur le plan individuel et collectif, en engendrant une représentation faussée de la période avant et après 1945. Est-il surprenant de voir émerger, en face de cette double illusion, une jeunesse qui, dans ses rapports à la génération précédente et à l'Etat construit par elle, réagit par des questions, des doutes et des agressions, ou alors cherche la fuite devant l'histoire ?
Revivre une nouvelle année zéro avec la chute du Mur et le déménagement du gouvernement allemand à Berlin créant ce qu'on appelle déjà "la république de Berlin" relève également d'un rite de purification et d'un nouveau début.
Cela est d'autant plus regrettable que l'époque du national-socialisme constitue précisément un élément de l'histoire de 1945 à nos jours. Non seulement nous lui sommes indirectement redevables de la création des deux Etats allemands, mais le régime nazi représente jusqu'à nos jours en RFA une sorte d'"adversaire par définition de notre conscience historique". "Le régime nazi est un élément constitutif et explicatif de la division de l'Allemagne. Dans l'opinion publique mondiale, la RDA n'est pas grevée de l'hypothèque national-socialiste. La RFA, au contraire, a pris délibérément sur elle l'héritage ambigu du "Reich allemand". Par les réparations accordées à Israël et aux Etats qui ont souffert du nazisme, elle a entretenu la culpabilité politique et veille aujourd'hui encore, en poursuivant en justice les criminels nazis, à ce que l'ombre du passé nazi ne puisse se lever sur l'Etat dont Bonn est la capitale" 12 .
Aujourd'hui encore, cet héritage politique se trouve au centre des débats de politique intérieure. En République Fédérale les conservateurs réclamèrent pendant deux décennies le monopole de la résistance antifasciste. Cela dans le but d'établir une continuité dans la tradition de la démocratie bourgeoise depuis 1848 jusqu'à la République fédérale, en passant par la République de Weimar. En même temps, il s'agissait de camoufler les nuds de connivence entre les couches bourgeoises et le régime fasciste. Cette référence à la résistance du 20 juillet 1944 13 dans le but de légitimer moralement l'orientation fondamentale et conservatrice de la République fédérale se retrouve encore aujourd'hui dans les manuels scolaires et dans les ouvrages historiques. Ceci en dépit des centaines de milliers de sociaux-démocrates et de communistes qui ont "payé" leur résistance dans les camps de concentration depuis 1934 et surtout en réponse au monopole "ouvrier" de l'anti-fascisme de l'ancienne RDA.
Dans la conscience historique des Allemands, la Révolution de 1918/1919 qui permit de fonder le premier état démocratique allemand subit le même sort. Tandis que cette révolution de 1918 était l'un des piliers sur lesquels reposait l'histoire officielle en RDA, fondait la continuité de l'Allemagne démocratique et par là même la légitimation du système, en RFA les événements de 1918 restaient essentiellement un sujet de discussions académiques, cantonné dans les cours d'histoire à l'Université. Et lorsque la révolution de 1918/1919 faisait partie des connaissances historiques de larges couches de la population, elle était condamnée et rejetée. En RFA le concept même de révolution qui, notamment en français, peut déclencher des réactions positives présente depuis 1918-1919 une connotation émotionnelle négative.
Contrairement à la bourgeoisie française (1789-1830), la bourgeoisie allemande n'a pas pu vivre de révolutions victorieuses, et c'est pourquoi elle n'a pu les intégrer dans ses traditions. Au contraire, elle a ressenti la révolution de 1918/1919 comme une attaque contre les positions du pouvoir bourgeois. De plus, cette révolution est rendue responsable de la défaite socio-économique des classes moyennes vers la fin de la République de Weimar ; ceci repose sur une fausse interprétation des problèmes économiques de l'époque. Ainsi les Allemands ont développé un véritable traumatisme à l'égard de la notion de révolution, renforcé par les coïncidences dans le temps et par l'amalgame fait et entretenu par une certaine présentation de l'histoire : révolution et bolchevisme, chaos et communisme.
Ces discussions qui reviennent sporadiquement en Allemagne témoignent de l'ampleur que prend la perte de substance historique du fait du Troisième Reich. En conclusion, l'aporie de l'enseignement actuel de l'histoire qui, malgré ses efforts, n'a pas réussi à faire naître dans la jeunesse une conscience historique moderne, ne traduit en définitive qu'un symptôme de la coupure, après 1945, de l'ancienne génération par rapport à son histoire, puis à nouveau en 89 pour les nouveaux Länder. Les fondements nécessaires à la conscience historique ne pouvaient donc pas s'implanter là où il fallait en poser les bases : dans la socialisation au cours de la petite enfance. Car l'école peut plus facilement approfondir la compréhension des consciences historiques lorsque l'enfant trouve déjà dans sa famille un champ sans doute émotionnel, mais propice à susciter son intérêt pour l'histoire de la famille, de la ville, de la région, du groupe social et du pays. Si cela n'est pas le cas, même le meilleur des enseignants pourra peut-être au mieux transmettre des connaissances sur le contexte et des faits historiques, mais non permettre de travailler et de faire vivre les rapports inconscients avec l'histoire qui sont des éléments constitutifs de la conscience historique nationale, individuelle et collective.