Le public de nos stages est composé de participants d'origine sociale relativement homogène, à savoir des classes moyennes. Malgré un souhait toujours répété, ce type d'action réalisé par nos organisations ne touche qu'un public d'enseignants, de professionnels de l'éducation et de l'animation principalement, et d'étudiants. Rares sont les professionnels d'autres secteurs d'activités ayant de surcroît un engagement bénévole dans l'animation.
A ce titre, c'est donc une certaine partie des classes moyennes de nos deux pays.
Celle qui a une relation au savoir très particulière : celle dont la promotion sociale ne peut venir que par le savoir, celle qui décide de consacrer une partie de ses loisirs à participer à un projet de recherche-formation, à des stages. Ainsi, ce serait plutôt la dimension formation qui serait privilégiée plutôt que celle de la recherche. Cette course à la compétence se double aussi souvent d'une demande d'un autre type, celle du changement personnel.
Les contradictions ressenties dans sa propre socialisation sont particulièrement fortes dans le milieu considéré. Ce malaise relatif à la situation sociale des classes moyennes du monde de l'éducation est tout à fait lié aux sollicitations contradictoires, paradoxales telles qu'elles ont été évoquées plus haut entre l'individualité/solidarité, la liberté et la conformité ... et bien des aspects de la vie de ces groupes tourneront autour de ces questions. Le saut dans l'international est un symptôme de ce malaise. Il signifie peut-être que seul un champ aussi neuf que la pédagogie internationale va permettre de trouver des solutions de rechange à un mode de vie non satisfaisant et permettre des révisions, des mutations dans la vie de tous les jours.
En particulier, sur le plan émotionnel la demande est très forte. Le champ international dit vouloir développer "l'amitié et la coopération". Ceci résonne très fort chez la plupart des participants et dénote, là encore, un constat de carence dans la vie quotidienne. Tout particulièrement dans le projet de recherche "Comment les hommes et les femmes ont-ils appris à vivre en France et en RFA ?", nous avons pu constater le nombre important de situations familiales particulières et problématiques. Si une certaine partie des participants recherche dans sa vie quotidienne des formes de vie alternatives, la vie en communauté a été souvent tentée, une certaine marginalité quant aux ressources existe ; la plupart des participants s'inscrivent dans les habitudes de vie quotidienne dite "normale", à revenu fixe, à la forme d'habitat classique essentiellement ponctuée par les vacances d'été. L'engagement syndical et politique ne semble pas très représenté.
Le champ de la recherche ouverte provoque avant tout une exacerbation des tendances individualistes, du type : "Je fais ce que je veux, quand je veux, si je veux, comme je veux ...". Ce moment de la singularité, s'il est nécessaire à retrouver par rapport à l'écrasement des personnalités que l'on trouve aussi bien dans les conditions de travail et d'études que dans les situations familiales et affectives, est pourtant le sens profond de la civilisation occidentale si on la compare à d'autres civilisations. C'est tout particulièrement le sens de notre éducation que de développer des personnalités "originales". C'est aussi un premier niveau de la libération par rapport à des normes collectives héritées et non pas assumées. Tout particulièrement chez ceux qui ont eu une socialisation dans des organisations de jeunesse, notamment chez les animateurs et les enseignants qui, souvent, vivent par procuration.
Cependant, la recherche des conditions de la coopération internationale, qui est une des directions de nos travaux, n'est pas encore entamée. En particulier, à cause de l'occultation du politique. Seules les définitions classiques du "nous" sont formulées par opposition, par clivages successifs.
La notion de solidarité peut, certes, être travaillée par négation.
Au moins, le voile chaste de la fausse solidarité, si répandu dans les rencontres de base, a été levé. Ce travail ne peut cependant avancer qu'au terme d'une élucidation où sont évoqués les différents moments, souvent contradictoires, qui révéleront nos diverses appartenances.
Ils ne le sont jamais que dans des situations critiques à l'occasion de l'émergence, dans le courant des stages, d'un analyseur 16 .
La contradiction entre les désirs d'expérimenter de "nouvelles formes de vie commune" 17 et la réalité des pesanteurs de la conformité aux formes de vie connues, joue en permanence dans ces stages. Le rapport au savoir constitué place ces stages plutôt du côté de la formation que du côté de la recherche. La demande renvoie rarement au désir d'expérimenter d'une façon ouverte, c'est-à-dire par des actions dont on ne peut pas prévoir les résultats. Ce sont plutôt des demandes de méthodologie connue. La forme la plus ouverte qui est proposée est celle des groupes sans tâche de la dynamique de groupe. Toutes les propositions un peu novatrices ont été refusées, ou bien ont échoué, comme en particulier le fait de trouver des formes d'activités communes aux adultes et aux enfants, pouvant intéresser les deux groupes d'âge.
Les résistances les plus fortes se sont manifestées par la remise en cause de la compétence des équipes d'animation qui ne "savaient pas où elles allaient". Des propositions de recruter des moniteurs de techniques du corps, devant proposer des séries d'exercices, accentuent la demande d'actions dont il existe un codage préétabli. Le travail à plusieurs voix et à des niveaux de repérages différents, propre aux équipes d'animation de recherche-formation est reçu comme chaotique.
Les constats vont donc dans le sens de l'incapacité à sortir des conformismes de tout bord qui s'entrechoquent.
Les départs prématurés, lorsqu'ils sont motivés, sont le fait des individus les plus conformes ou les plus opposés aux normes dominantes. Une certaine accoutumance existe (envers la situation ouverte) chez ceux qui restent sans pour autant parvenir à entrer réellement dans l'expérimentation. On peut donc dire que la stéréotypie des pensées et des actes n'est pas dépassée. Elle est tout juste l'objet d'un vu sur des points tels que la séparation travail/loisirs, des relations sociales.
D'une façon plus ponctuelle, les différents projets de recherche font apparaître des différences sensibles de socialisation par rapport à l'argent, à la nourriture, à la propreté, à l'éducation des enfants, à l'histoire. Elles renvoient fréquemment à la question nationale, puisque les clivages existants ne sont jamais posés en termes de classe sociale.
Lorsque dans un sous-groupe composé de Français et d'Allemands on s'oppose à un autre sous-groupe également mixte, les positions tenues par les participants sont généralement étiquetées nationalement. C'est le mode de pensée des sous-groupes qui est alors assimilé au mode de pensée français ou allemand et correspond généralement au choix de la langue dominante de ces sous-groupes. Si ce constat est réel, force est de se demander si la mise en avant du phénomène national ne couvre pas des prémices d'intégration inter-culturelles qui seraient autrement difficiles à appréhender.
Lorsque des clivages apparaissent en raison des situations sociales différentes, par exemple un groupe de femmes, des parents/non-parents, ou célibataires/mariés, revenus fixes/revenus aléatoires, générations différentes, etc., aussitôt apparaissent des analyses des faits constatés en termes de caractéristiques nationales.
Apparemment, la seule façon de faire exister dans un même sous-groupe des Français et des Allemands, dans le cas de petits groupes de deux personnes ou plus ne pouvant se décider à rejoindre des groupes constitués qui s'affirment dans leurs différences et qui représentent les pôles opposés du stage, est de mettre entre parenthèses toutes les questions qui divisent. Le marais est franco-allemand, il essaie de survivre.
Rarement, se font entendre des voix qui essaient d'expliquer qu'elles ne se retrouvent nullement dans les conflits tels qu'ils sont présentés. C'est généralement une partie de ceux qui ont choisi une voie de bicivilisation dans leur vie quotidienne (vivre volontairement dans l'autre pays, mariage mixte, etc.). Il est difficile de dire s'ils représentent effectivement un essai de synthèse nouvelle ou s'ils refusent de donner de l'importance à des contradictions existantes qui, si elles éclataient, les remettraient trop profondément en cause.
D'une façon générale, le groupe qui conteste le plus est généralement celui qui n'est pas dans son pays. De plus, les Allemands vivent plus facilement en France que les Français en RFA.
Les points sensibles n'intéressent pas les mêmes éléments de la vie quotidienne. Ce qui dérangeait dérange toujours autant. Il n'y a donc pas accoutumance respective sur les points sensibles. Les malentendus quant à la nourriture, la propreté, l'argent sont quotidiens, même chez un public relativement habitué aux échanges franco-allemands. Il y a plus grave, la surenchère réciproque, compte tenu de l'auto-image et de l'hétéro-image des uns et des autres.
Plutôt que d'essayer de comprendre plus avant, les arguments explicatifs servent de défense de fermeture.
Exemple : "Nous ne sommes pas prêts à discuter de telle et telle chose parce que cela a à voir avec notre conscience nationale en morceaux".
"Je refuse de faire la cuisine, parce que je ne serai jamais à la hauteur de la cuisine française et, de toute façon, c'est une perte de temps".
"Tu veux m'imposer ta conception du dialogue, je préfère me taire".
Tout se passe comme si la traversée des sociocentrismes 18 récupérait au fur et à mesure des arguments pour se renforcer.
Les exemples précédents illustrent cette constatation. Le travail d'élucidation des phénomènes sociocentriques se limite actuellement au fait national. Les directives de l'OFAJ, l'origine sociale des participants nous y mènent. Ces éléments mis à jour se renforcent en termes de prise de conscience nationale.
Il y a reterritorialisation, fermeture. On peut penser que c'est une étape nécessaire que de se rendre compte en quoi consiste son identité nationale. Chaque élément élucidé sert à la fois à se constituer comme Français par exemple et à marquer sa différence. La différence nationale peut sembler une impasse de laquelle on ne sortira qu'en acceptant de travailler les autres niveaux d'appartenance.
Les rencontres franco-allemandes essaient de sauter par-dessus cette prise de conscience des sociocentrismes. Il n'est pas sûr qu'elles fassent autre chose que les renforcer. Ils ne seront alors jamais élucidés. Toute élucidation suppose des étapes ; nous en sommes parvenus au stade du renforcement de l'identité nationale. Il y a matière à une recherche continue sur cet objet.
Nous faisons une mention particulière par rapport à l'histoire (rapport développé plus haut) parce qu'elle devrait, semble-t-il, être une dimension de travail prioritaire. Nous avons constaté, aussi bien chez les Français que chez les Allemands parmi les générations qui n'ont pas vécu la seconde guerre mondiale, ou qui sont nés après 1945 un refus de l'histoire lorsqu'ils ne sont pas porteurs d'une idéologie forte qui donne un sens à l'histoire. Ils se situent dans le monde historique comme s'ils s'étaient engendrés eux-mêmes : "l'histoire ne sert à rien, elle ne nous apprend rien qui puisse nous servir aujourd'hui et demain".
Leur système de référence est pacifiste et relativiste, ce qui est aussi un point de vue sur l'histoire. La notion de nation est rejetée parce qu'elle est liée à l'existence des guerres. Tout se passe comme si l'année 1945 était le début de l'histoire, l'année zéro. Une nouvelle année zéro se profile avec, en 1989, la chute du mur. La notion de nation n'est bonne que pour les états en voie de développement. La géopolitique mondiale ne changera que par le changement personnel et non par le changement politique. La politique, c'est idéologique, c'est néfaste. Ce qu'il faut, c'est développer des paroles vraies et des actes alternatifs tels que les proposent les objecteurs de conscience, les groupes de quartiers, les groupes de femmes, etc.
Nous constatons une méconnaissance complète des mécanismes du totalitarisme et une divinisation de l'individuel.
Lors d'un stage sur l'histoire, le clivage le plus important fut celui concernant les "masses silencieuses" et leur place dans le nazisme. La question est d'importance dans un public de classes moyennes, même dans celles qui ont le plus accès à la culture et qui sont les plus tiraillées dans les contradictions d'une société aux changements à la fois séculaires et très rapides ; il serait peut-être temps de développer une stratégie particulière qui prenne en compte cette peur latente, cette situation de contradictions fortes et permanentes, qui fait que l'on est mal dans sa peau et que l'on désire le changement.
"Celui qui chante dans l'obscurité le fait parce qu'il a peur, mais ce n'est pas pour autant qu'il y verra plus clair". S. Freud
Toutes ces constatations nous amènent à penser qu'en définitive elles renvoient, pour l'essentiel, à la forme de pensée de la civilisation européenne dans son ensemble.
La question de la "citoyenneté européenne" se pose alors autrement. Fondamentalement, les composantes dévastatrices de la civilisation européenne ne peuvent être nommées et dépassées qu'au terme d'un travail de confrontation avec d'autres civilisations. En particulier, les changements souhaités en termes de socialisation devraient s'appuyer sur la constatation de la dichotomie particulièrement accentuée et croissante dans la civilisation européenne entre le vécu et le conçu. L'autonomie aveugle de l'intellectualisation par rapport à l'expérience nous semble une caractéristique de la civilisation européenne. Or, notre problème de prise en compte d'une dimension internationale et interculturelle dans nos pensées et nos actes, suppose leur intégration dans des modes de raisonnement et de comportement. L'intégration se fait de moins en moins. Certains parlent, pour le modèle européen, d'une humanité schizoïde, à juste titre semble-t-il.
C'est pourtant une des tâches prioritaires de notre temps que de rechercher les modalités de cette synthèse nécessaire. Aucune autre civilisation n'a opéré jusqu'à présent avec autant d'écart cette coupure entre la science et l'action, ne serait-ce que parce que le religieux dominait les manières de penser. Le travail sur les préjugés a été pendant un temps la solution préconisée en ce qu'il représentait une articulation entre le conçu et le vécu. Les préjugés et leur déconstruction (abbauen) sont encore souvent proposés comme devant faire l'objet d'une tâche prioritaire et la plupart des responsables des rencontres de tous les types pensent devoir s'y atteler. Il nous semble avoir constaté que ce travail n'est pas opérant. Parce qu'il s'arrête devant l'arbre qui cache la forêt et n'interroge pas le regard sociocentrique porté sur le monde : en effet, on en dit plus long sur soi que sur l'autre lorsqu'on professe une parole stéréotypée. C'est donc sur une meilleure connaissance de soi, sur un travail sur l'identité dans toutes ses composantes que devraient porter les efforts. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter les directives de l'OFAJ, non pas comme un acquis, mais comme un procès en acte, un projet, une gageure.
C'est donc aussi d'une ethnologie de nos sociétés européennes et de leurs relations au reste du monde dont nous avons besoin et force est de penser, au terme de ces projets, qu'il est difficile de réaliser une inter-ethnologie de nos deux pays sans la participation d'un tiers (non européen) 19 .
Cependant, nous savons que l'intégration d'un objet extérieur passe par l'auto-intégration. C'est au niveau de "savoir sans être à distance de soi" ou "tirer de soi ce qu'on ne sait pas", que l'être vivant fonctionne. Nous observons dans ces groupes la présence du mythe de l'auto-engendrement, de l'auto-formation, de l'auto-nomination qui ne permettent pas un travail tant que la dimension d'un impératif de cohérence rationnelle n'est pas complété par une approche sensible, émotionnelle. C'est elle qui est à interroger plus avant.
La représentation que le sujet a de lui-même nous semble être le niveau précis d'une action efficace en matière de relations interculturelles. L'identité nationale représente, à ce titre, une totalité en acte vécue très différemment et très sensiblement dans une situation interculturelle. L'apprentissage social à dimension mondiale bute sur la dimension nationale (mais aussi communautaire, régionale, ethnique, tribale etc.), c'est-à-dire collective et organisée. Il en serait de même s'il s'agissait d'un ensemble comme, par exemple, l'Europe unie.
On pourrait, par une intelligence courbe, rusée, faire le détour par le tiers-monde pour mieux démasquer la dimension européenne de nos modes de fonctionnement "schizoïde" et ainsi débloquer le processus d'intégration du sujet. Ce sont donc les rapports du vécu et du conçu à la représentation que l'on a de soi d'une part, et un travail sur les relations de dépendance et de pouvoir, d'autre part, qui nous semblent au centre d'une recherche à poursuivre.