Pour le domaine des apprentissages internationaux et interculturels qui nous occupe, il s'agit en particulier de garantir aux personnes et aux groupes la possibilité de déterminer librement les règles de l'ordre international auxquelles ils désirent se soumettre.
Pour les rencontres franco-allemandes, il s'agit de trouver le sens de la rencontre tel que les personnes et les groupes se le déterminent, et non pas par simple reproduction des raisons et motifs que leurs aînés et les institutions ont pu avoir pour eux. Le sens ne peut être trouvé qu'au terme d'un travail d'élucidation, puis de choix. Ce travail doit amener à une nouvelle socialisation à la mesure de cet ordre international à instituer. Il s'agit donc essentiellement d'un apprentissage social multidimensionnel développant les attitudes adéquates à ce nouvel ordre mondial. C'est l'objet même de notre recherche.
Cette production sociale, ce sens à donner pour chacun à sa vie par rapport au monde est en principe l'intention finale, le projet politique de tout système éducatif. Nous savons pourtant qu'au-delà des finalités, il existe des pesanteurs de toutes sortes, notamment institutionnelles, qui rendent ces systèmes intégratifs et reproducteurs.
Que se passe-t-il donc lorsque des institutions éducatives nationales telles que des organisations de jeunesse s'engagent avec un organisme bi-étatique pour la promotion de "l'amitié et de la coopération entre deux peuples" ? Quelle est la place réelle de l'autonomisation des personnes et des groupes dans une telle entreprise ? La situation binationale est-elle le lieu où puissent être pris en compte à la fois :
- des personnes complètes et concrètes, c'est-à-dire pas seulement en tant qu'animateur(trice), mais en tant qu'homme/femme, producteur(trice), citoyen(ne), consommateur(trice), avec une histoire, une localisation dans l'espace et le temps, une personnalité, un tempérament ;
- des inter-relations entre ces personnes ;
- un groupe où ces personnes ne soient pas réduites à un quelconque conformisme groupal, institutionnel, c'est-à-dire un groupe qui considère ses différences, à tous les niveaux, comme un atout plutôt que comme des freins ;
- un groupe capable de s'organiser pour agir tout au long d'un travail d'élucidation portant sur les raisons d'exister en tant que groupe (société) dans le contexte international et sur des modalités d'interdépendances à tous les niveaux.
Le traité d'amitié et de coopération entre la République Française et la République Fédérale d'Allemagne ayant donné naissance à l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse représente un acte éminemment politique.
La première constatation que nous ferons, c'est que dans chacun des trois projets de recherche la dimension politique des rencontres n'apparaît pas. Elle semble bannie au profit de la dimension psychologique et relationnelle. Dans les échanges franco-allemands, il est rare que les participants soient mis en situation d'élaborer et de vivre par eux-mêmes les questions touchant aux finalités de l'OFAJ, aux rapports de nos deux pays et leur évolution, à la place de la relation particulière de la France et de la RFA en Europe et dans le monde. C'est le manque de curiosité réciproque qui est notre constat le plus important.
A ceci beaucoup d'animateurs répondent que cela ne correspond pas aux "besoins des jeunes", ou évoquent la passivité ou le désintérêt des participants qui n'ont pas "vécu la guerre", qui ne se sentent pas concernés par l'histoire de leurs parents. Justement, une pédagogie des relations interculturelles ne consiste pas, à notre avis, à faire vivre par procuration une histoire qui n'est pas celle des participants. Par exemple, en mettant l'accent sur le discours du maire, la visite des musées, des exposés sur l'OFAJ ou sur l'histoire franco-allemande. Cette pédagogie devrait, au contraire, partir des questions que les jeunes se posent sur eux-mêmes, sur "leur" monde, même si ces questions semblent "hors sujet" aux pédagogues. La conscience historique ne s'acquiert pas avant tout par transmission de connaissances des adultes vers les jeunes mais par les liens que l'on permet aux jeunes d'établir entre leur propre vie et cette histoire. C'est ce "détour" qui semble être négligé dans la pédagogie traditionnelle. D'autres animateurs prétendent que les rencontres se déroulent dans un temps de loisirs et proposent des activités de loisirs comme support de la rencontre interculturelle. Ces activités sont si structurées qu'elles interdisent toute possibilité de laisser émerger ce type de questionnement.
Tout se passe comme si le fait de venir dans ces rencontres, il y a 20 ans, témoignait d'une adhésion inconditionnelle aux finalités de l'OFAJ. Il s'agissait, semble-t-il, de venir apprendre à vivre ensemble. Seul le comment y est abordé, jamais le pourquoi. Les projets de recherche se sont pourtant déroulés pendant des événements aussi importants que l'affaire Schleyer, la grève des sidérurgistes allemands pour les 35 heures hebdomadaires, l'élection de l'Assemblée Européenne au suffrage universel, la proposition d'une intégration militaire franco-allemande, pour n'en citer que les plus marquants ; jamais un de ces événements n'a pu être discuté et débattu durant ces stages ; pas plus d'ailleurs que des événements s'étant déroulés dans le monde. Il a fallu que, forte de ce constat, la discussion fût mise au centre des débats par les équipes de chercheurs pour qu'enfin une approche en soit tentée et soient abordés avec toutes les difficultés, non seulement les rapports de concomitance mais également les rapports de causalité.
La deuxième constatation, corollaire de la première, sera que la dimension psychologique et relationnelle domine fortement les activités de ces échanges. Les rapides incursions dans le milieu d'accueil des groupes de rencontre sont des actes de consommation et de tourisme. Quant au temps, il est scandé par les repas. La scansion des jours se succédant les uns aux autres jusqu'à la fin du séjour ne semble pas davantage prise en compte. Le temps historique, celui des transformations, des altérations ne semble pas exister. Les groupes vivent dans l'indifférenciation planétaire, dans l'illusion groupale.
Cette indifférenciation, elle, nous semble placentaire, c'est-à-dire dans un rapport de symbiose comme l'enfant dans le placenta. Les différences qui sont pourtant là, sont gommées, on vit comme si on faisait partie d'un grand tout, on se comprend. C'est la grande compréhension généralisée, alors que toute éducation a la prétention de favoriser le développement de personnes et de groupes autonomes. Devenir sujet passe par la confrontation, voire l'opposition. Les travaux de Piaget sur l'enfant démontrent suffisamment que le sujet se crée lorsque l'enfant se détache de cette symbiose avec sa mère. Pour nos personnes et nos groupes, c'est donc par une prise en compte du temps historique, de celui des altérations que l'autonomie s'acquiert, c'est-à-dire le travail sur des différences et des convergences vécues et assumées avec les autres, dans le groupe, avec les animateurs, avec l'environnement, avec nos deux sociétés. Ce serait aussi permettre aux jeunes de découvrir qui parle en eux, la collectivité nationale, le pouvoir en place, l'opacité individuelle ... Ce serait de mettre en rapport les épreuves individuelles qu'ils traversent et les enjeux collectifs dans leur société particulière, dans le monde, et de choisir le sens qu'ils entendent donner à leur vie.
L'illusion groupale provient de plusieurs séries de causes. La première est certainement le fait que personne ne questionne pourquoi, par qui les participants sont-ils réunis ? Pour quoi faire ? S'agit-il d'uniformiser l'Europe en vue de renforcer sa place dans le monde ? De quelle Europe ? S'agit-il de considérer que l'Europe à créer doit participer à la restructuration globale des relations internationales, thèse qui suppose que le sous-dévelop-pement, les rapports de forces, les inégalités de toutes natures ne sont pas seulement les produits du développement des états européens, mais les symptômes de son échec ... Il s'agit là d'un non-dit massif qui nous renvoie au texte des directives de l'OFAJ, d'où il ressort que la question ne saurait être posée.
Tant que ce travail sur les sur-déterminations de la situation même de la rencontre n'est pas entamé, seule l'interprétation dominante des directives constituera la norme implicite et aucun travail d'autonomisation n'est alors possible.