Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Jacques Demorgon/Christoph Wulf

 

Sommaire

Introduction

Le travail interculturel franco-allemand et les fonctions du tiers

Le travail interculturel franco-allemand trouve sa source dans le Traité de l’Élysée de 1963. Deux décennies après la Seconde Guerre mondiale, il est évident pour les deux chefs d’Etat que la réconciliation franco-allemande ne s’est pas encore faite, à preuve, pour eux, l’impossibilité de créer une Communauté européenne de défense. Or, en 1963, les deux chefs d’Etat produisent cette création interculturelle étonnante : l’institution d’un Office franco-allemand pour promouvoir des rencontres régulières entre les jeunesses des deux pays. Dès la fin des années soixante, les violentes manifestations des jeunesses, ici et là, en Europe et dans le monde, rendent nécessaire la mise en œuvre de réflexions et de recherches. L’Office va travailler au meilleur développement des rencontres à partir de références réciproques entre rencontres de base et rencontres de recherche-formation. Les premières caractérisées par leur diversité de publics, de thèmes, de méthodes, de domaines; les secondes, peu nombreuses, travaillant de façon intense et prolongée sur les problématiques franco-allemandes. Ces recherches-formations sont animées à partir d’un groupe noyau durable, binational et pluridisciplinaire, fait des mêmes participants et chercheurs se rencontrant plusieurs fois de suite sur trois ou quatre années. Ces rencontres approfondies permettront d’accéder aux particularités, aux généralités des rencontres franco-allemandes et de prendre conscience de la profonde singularité de chacune d’elles. Rencontres de base et rencontres de recherche-formation référées les unes aux autres ont créé un dynamisme de renouvellement et d’approfondissement qui ne cesse de se manifester en direction de l’avenir. Pourtant des critiques hâtives sont parfois formulées par des personnes mal informées ou hostiles. Voici les principales.

1) Le travail franco-allemand de rencontre des deux jeunesses ne devrait-il pas être terminé depuis longtemps ?
Ceux qui s’interrogent ainsi ne voulaient déjà pas s’engager au départ. Ils ne savent pas davantage, aujourd’hui, découvrir les nouveaux enjeux.

2) En pleine période d’européisation et de mondialisation, poursuivre des rencontres franco-allemandes, n’est-ce pas être inconscient du monde qui nous entoure ?
Mais ceux qui s’inquiètent ainsi s’imaginent que l’Europe se fera par décrets et contacts et grâce aux seules rencontres plurinationales.

3) La rencontre franco-allemande ne s’enferme-t-elle pas dans ses pièges, ses jeux de miroir ? Ceux qui le croient ignorent que les conditions de l’Europe et du monde aujourd’hui entraînent la présence fréquente de participants d’autres pays européens ou de minorités de cultures non européennes.

4) N’y a-t-il pas aujourd’hui d’autres priorités comme le chômage des jeunes, l’influence des drogues ? On a tort d’opposer les enjeux : le travail sur la diversité culturelle fonde une appropriation différenciée des problèmes, propice à la qualité des orientations d’action recherchées. Travail social et travail interculturel se développent ensemble.

5) Ce travail de rencontre des jeunesses ne contribue-t-il pas à maintenir un axe franco-allemand dans l’Europe ? C’est penser comme si, dans l’européisation et la mondialisation, les autres nations européennes n’étaient pas majeures et en mesure de poser leurs propres perspectives. Ce que leurs régions elles-mêmes font. De plus l’Allemagne et la France devraient-elles négliger les apprentissages effectués au cours de quarante années d’expérience dans ce travail de rencontre entre les jeunesses ?

Dénonciations rapides, mal informées, qui se pensent évidentes et sont de ce fait sous-argumentées : elles sont très en retard sur les évolutions actuelles des diverses rencontres de base comme sur les travaux effectifs des chercheurs de l’Office. Il convient de retourner complètement la perspective de ces critiques. Si les rencontres ont pu produire des résultats interculturels importants désormais reconnus en Allemagne, en France 1 et, au delà, par exemple en Suisse 2 , en Angleterre 3 , au Canada et aux États-Unis 4 , c’est pour de nombreuses raisons largement étudiées dans les publications internes et externes.

La présente publication en est un nouveau témoignage, en abordant justement une question fondatrice de la qualité d’extension et de profondeur du travail interculturel dans les rencontres. Question difficile à découvrir, à comprendre, à traiter que celle des fonctions et de la circulation du tiers. Mais cruciale si l’on songe que c’est à partir de là que peuvent être composés et non opposés les processus à l’œuvre dans les rencontres qu’elles soient bi, tri ou plurinationales. Ce „travail du tiers“ qui traverse les phénomènes de présence et d’absence, de majorité et de minorité, de tragique et de „routinisation“ n’avait pas encore fait l’objet d’une étude approfondie. Nous en avons découvert l’importance dans l’expérience renouvelée des rencontres. Cela sous divers aspects : imaginaires, réels, symboliques.

1) Dans la première période plus franco-allemande des rencontres, le tiers inaperçu, incompris a été le passé franco-allemand, lourd de son tragique. Il a constitué une insistance obligeant Allemands et Français à y revenir.

2) Ensuite, leur passé, leur présent, leur avenir commun leur ont constitué une perspective de durée commune. Par rapport aux démêlés du moment, cette durée commune a joué aussi le rôle de tiers symbolique : séparateur et médiateur.

3) Mais dans les deux dernières décennies du XXe siècle, des tiers, représentés par des personnes concrètement présentes, se sont manifestées de plus en plus dans les rencontres. Tiers liés aux diverses cultures minoritaires d’immigrés maghrébins ou turcs présents en Allemagne ou en France. Mais aussi tiers des pays voisins invités : Belges, Néerlandais, Britanniques, Italiens, Espagnols, Grecs. Et ces récentes années, tiers nouveaux de l’Europe de l’Est mais aussi tiers hors d’Europe comme dans les rencontres germano-franco-canadiennes (québécoises).

Cette présence plus fréquente de tiers personnalisés nous a permis de mettre en perspective la variété de moments et de fonctions des diverses sortes de rencontres internationales.

D’abord, la situation de rencontre binationale, commune ou expérimentale, unique ou périodique, courte ou de longue durée, est irremplaçable pour pouvoir acquérir la familiarité et la complicité indispensables à des échanges approfondis qui ne peuvent manquer d’avoir aussi leurs aspects problématiques et même critiques. De ce fait, deux risques demeurent toujours : soit l’échange des critiques devient pénible et conduit à stopper la rencontre soit la politesse et même une réelle amitié induisent un évitement des problèmes. C’est alors que la présence de tiers d’une autre nation, ou d’un autre ensemble social, renouvelle les possibilités.

Cette généralisation du travail du tiers peut se décliner en formulant les principales „fonctions du tiers“. Ce sont d’abord la séparation et la médiation qui s’exercent à partir de diverses situations.

1) Dans les situations où deux personnes ou deux groupes se retrouvent dans des jeux de miroir séducteurs, fusionnels, le tiers, qui n’y est pas directement pris, peut intervenir comme séparateur de cette identification et de sa magie.

2) Dans les situations où deux personnes ou deux groupes se trouvent aux prises avec un conflit, voire la menace d’une rupture définitive, le tiers, qui là encore n’est pas directement partie prenante, peut intervenir comme séparateur dans les hostilités et comme médiateur dans les réconciliations.

3) Dans les deux cas, il exerce ses fonctions de décentration et de renouvellement. Il peut apporter ses propres contraintes, opinions, positions. Elles permettent d’amorcer de nouvelles perspectives, un traitement différent des problèmes et une recomposition des échanges.

4) Même s’il s’exprime à travers des personnes réelles, le tiers n’est pas à identifier à ces personnes. Elles ne sont pas déterminées professionnellement ni même momentanément „instituées“ comme médiatrices ou juges. On a au contraire une „circularité du tiers“. Celui-ci peut s’exprimer comme tel à partir de n’importe quel pôle personnel ou groupal qui définit de façon singulière son activité et son expression en présence d’au moins deux autres pôles personnels ou groupaux.

5) Ce constat va conduire au renouvellement des conceptions pédagogiques concernant les diverses sortes de rencontres. D’abord il ne conduit pas à la suppression de la rencontre duelle. Il montre au contraire qu’elle est irremplaçable et conserve toujours en son sein des ressources nécessaires à son développement.

6) Il n’en reste pas moins que, pour certains, ces ressources sont plus évidentes quand le travail du tiers se manifeste à travers des tiers réels. Ainsi, dans une rencontre trinationale, le tiers peut être tantôt le groupe allemand par rapport aux groupes italien et français, le groupe français par rapport aux groupes italien et allemand, ou le groupe italien par rapport aux groupes allemand et français. Toutefois chaque personne, chaque groupe, ne sera efficace que pour certaines triangulations. La circularité du tiers passe par des compétences différentes liées aux personnes et aux groupes. On se référera ci-dessous aux exemples concrets étudiés par R. Hess.

7) Mais le travail du tiers est symbolique et ne découle pas automatiquement du ballet réel à trois qui – comme la valse à deux – peut, aussi bien, réussir à éviter les imaginaires à travailler.

8) En ce sens les rencontres, binationales et trinationales, ont partie liée et devraient pouvoir conjurer leurs esquives en conjuguant leurs ressources. La rencontre binationale montre dans la rencontre trinationale la tentation d’un évitement des problèmes par détournements successifs. Les rencontres trinationales présentent pour les rencontres duelles des ressources permettant de mieux aborder leurs miroirs de rivalités séductrices ou conflictuelles.

9) La rencontre plurinationale pose des problèmes supplémentaires mais c’est aussi à partir du travail du tiers dans les rencontres bi et trinationales qu’elle sera en mesure d’inventer ses ressources spécifiques.

10) Cette classification très générale en rencontres bi, tri et plurinationales ne doit pas non plus cacher qu’elles comportent toutes une grande diversité selon les participants, les nations concernées, leur passé et leur évolution en cours. Pour fondamentale que soit la référence au tiers comme dispositif adaptatif, sa mise en œuvre ne peut que bénéficier des apports d’une meilleure connaissance des cultures, nationales ou autres, et de leurs problématiques.

11) On aura compris que les fonctions du tiers ne se manifestent pas seulement dans la perspective des groupes nationaux. Elles peuvent se manifester à l’occasion de toutes sortes de durcissements ou de confusions des positions, que ce soit entre classes d’âge, couches socio-économiques, groupes de cultures régionales, de cultures professionnelles, de cultures de sexe, etc...

12) Enfin, au cours de cet ensemble de démarches, Remi Hess le souligne dans son texte, nous avons pu constater que le travail du tiers opérait dès la prime enfance. Il était déjà, au coeur de nous-même, constitutif de notre individualisation et de notre autonomisation.

La rencontre franco-allemande est loin de la caricature qu’en font d’aucuns. On lui reproche d’être un travail à deux seulement. On vante en contrepoint les rencontres européennes plurinationales. Perspective naïve, inexpérimentée, qui croit que le contact constitue par lui-même l’essentiel du travail interculturel. Perspective additionniste correspondant aux modalités trop agrégatives de construction de l’Europe, ignorant la complexité interférentielle, interactionnelle des pays, des peuples, des cultures et des stratégies. Ce champ européen et ses problèmes anciens et nouveaux, requiert un travail de découverte, de prise en compte, d’invention. C’est dans un tel travail que les rencontres franco-allemandes se sont engagées. Travail indispensable à la constitution de l’Europe. Si, du moins, les sociétés n’y font pas que coexister mais s’y composent et s’y inventent.

Les qualités éducatives profondes de la rencontre franco-allemande viennent singulièrement de la découverte – et de l’utilisation qui s’y trouve faite – de la fonction du tiers. Bien des éclairages de ce travail n’avaient pas été jusqu’ici étudiés. Nous avons souhaité commencer à réparer ce manque en étudiant plusieurs situations caractéristiques des rencontres, à travers la dizaine d’articles constituant ce recueil.

B. Müller souligne, ainsi, d’emblée, combien les pédagogies et les pratiques de soutien des échanges binationaux de l’Ofaj restent encore mal comprises. Elles ne représentent nullement une survivance mais un trésor d’expériences qui n’est pas de trop face aux actuelles et futures difficultés de l’Europe.

Dans son second texte, il montre à quel point les réactions à l’étranger sont profondément enracinées dans la prime enfance. Or, dans les rencontres, cette réaction à l’étranger ne donne pas lieu au même traitement selon quelles sont bi, tri ou multiculturelles. Loin d’opposer le multiculturel et l’interculturel, il en fait deux possibilités dont il faut savoir user diversement et en les associant de façon à obtenir de meilleures formations. Dans cette perspective, la rencontre binationale et biculturelle représente une spécificité indispensable du travail et, pourrait-on dire comme une phase qui n’est pas sans rapport avec ce que fut dans l’enfance le maternage et la sortie du maternage.

Marie-Theres Albert met en évidence les déficits d’une éducation effectuée sous la recommandation d’une dimension européenne caractérisée par la seule participation commune à des avantages économiques, participation imaginée comme étant simplement d’elle-même unifiante. Or si l’éducation en Europe veut contribuer à une identité européenne qui ne soit pas plaquée administrativement mais construite à travers de multiples liens réels, elle doit s’appuyer sur une pédagogie qui met en œuvre les fonctions du tiers.

Par exemple, comme le souligne Christoph Wulf, tout un travail peut être ainsi fait sur les variétés évolutives de nos imaginaires européens. Et il en indique plusieurs directions. Dans son second texte, il analyse le rapport Delors sur l’avenir de l’éducation dans la phase actuelle dite de mondialisation. Il reconnaît à ce rapport le mérite d’avoir défini les grandes tensions à partir desquelles doit se concevoir cette éducation du futur. Cependant, il le trouve essentiellement programmatique et même idéaliste. Il entend souligner qu’il ne suffit pas de vouloir quelque chose, il faut encore vivre quelque chose ou faire quelque chose. C’est dans ce contexte d’échange réel que les difficultés des relations aux autres peuvent apparaître et être traitées. C’est précisément cette expérience profonde que poursuivent nombre des rencon-tres mises en œuvre dans le cadre de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse.

Edmond-Marc Lipiansky se demande si une discipline comme la psychologie sociale a réussi à prendre la mesure du travail du tiers. Et son étude critique montre qu’elle est seulement en train d’y parvenir.

Pour Remi Hess, le travail du tiers intervient au début même de la constitution de l’identité personnelle souvent d’abord familiale. Il montre comment dans les rencontres internationales, ce travail intervient toujours de façon singulière. Il indique un ensemble de moyens théoriques (les moments) et pédagogiques (journaux et biographies) qui permettent une meilleure prise en compte éducative de ce travail du tiers.

Jacques Demorgon pense dépassables les oppositions souvent faites entre les rencontres à partir de leur bi, tri ou plurinationalité. Quelle que soit la rencontre elle a consciemment ou non son fondement dans le tragique de la non rencontre qui concerne passé, présent et avenir. La crainte que suscite le tragique comme souvenir ou menace fait qu’on en dissimule des expressions. C’est pourtant lui qui ouvre la rencontre sur un espace d’intérité. Et c’est le travail du tiers comme mémoire et comme exploration qui peut révéler le lien inaperçu entre tragique et routine apparente de l’échange quotidien
5 .

La généralisation des fonctions du tiers met à disposition des animateurs, des formateurs et des chercheurs, l’un des processus adaptatifs les plus fondamentaux des personnes et des groupes. Il est à l’œuvre dans la rencontre franco-allemande au coeur du travail adaptatif interculturel. Ce travail est exemplaire et nullement dépassé. Il est plutôt à reprendre, à poursuivre, à diversifier à travers d’autres rencontres binationales, trinationales, plurinationales: européennes ou mondiales. Imaginer que l’on y gagnerait en ne développant plus que des rencontres plurinationales, c’est rester dans la positivité purement apparente de la perspective additionniste. C’est mettre les choses à l’envers car si les rencontres plurinationales ne veulent pas être simplement parades, représentations, leurres d’unité factice, elles doivent mettre en œuvre un travail et celui-ci ne peut commencer à se constituer que dans le cadre des rencontres bi et trinationales.

L’ensemble de textes qui suit souhaite accroître notre prise de conscience des changements opérés dans et par le travail interculturel franco-allemand. Celui-ci nous a déjà permis de recourir

- à un autre traitement des préjugés 6 , - à l’animation existentielle 7 ,

- à la fonction de métacommunication
8 , - à l’évaluation intégrée 9 .

Voici maintenant, développée par plusieurs auteurs, de plusieurs points de vue et dans divers domaines, la référence aux fonctions du tiers comme régulation à la fois critique et constructive des relations internationales qu’elles soient bi, tri, ou plurinationales. Comme nous l’avons dit, un travail approfondi dans les rencontres plurinationales a d’autant plus de chances de se mettre en place qu’il ne fait pas fi des expériences et des résultats des rencontres bi et trinationales. Ce renouvellement des perspectives fait primer la recherche des articulations et des conjonctions entre les types de rencontres plutôt que les anathèmes jetés stérilement sur tel ou tel type de rencontre.

Toutes ces questions sont traitées à partir d’exemples concrets dans la dizaine d’articles constituant le présent texte de travail.

Jacques Demorgon/Christoph Wulf

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