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Introduction
Le travail interculturel franco-allemand et les fonctions du tiers
Le travail interculturel franco-allemand trouve sa source dans le Traité de lÉlysée de 1963. Deux décennies après la Seconde Guerre mondiale, il est évident pour les deux chefs dEtat que la réconciliation franco-allemande ne sest pas encore faite, à preuve, pour eux, limpossibilité de créer une Communauté européenne de défense. Or, en 1963, les deux chefs dEtat produisent cette création interculturelle étonnante : linstitution dun Office franco-allemand pour promouvoir des rencontres régulières entre les jeunesses des deux pays. Dès la fin des années soixante, les violentes manifestations des jeunesses, ici et là, en Europe et dans le monde, rendent nécessaire la mise en uvre de réflexions et de recherches. LOffice va travailler au meilleur développement des rencontres à partir de références réciproques entre rencontres de base et rencontres de recherche-formation. Les premières caractérisées par leur diversité de publics, de thèmes, de méthodes, de domaines; les secondes, peu nombreuses, travaillant de façon intense et prolongée sur les problématiques franco-allemandes. Ces recherches-formations sont animées à partir dun groupe noyau durable, binational et pluridisciplinaire, fait des mêmes participants et chercheurs se rencontrant plusieurs fois de suite sur trois ou quatre années. Ces rencontres approfondies permettront daccéder aux particularités, aux généralités des rencontres franco-allemandes et de prendre conscience de la profonde singularité de chacune delles. Rencontres de base et rencontres de recherche-formation référées les unes aux autres ont créé un dynamisme de renouvellement et dapprofondissement qui ne cesse de se manifester en direction de lavenir. Pourtant des critiques hâtives sont parfois formulées par des personnes mal informées ou hostiles. Voici les principales.
1) Le travail franco-allemand de rencontre des deux jeunesses ne devrait-il pas être terminé depuis longtemps ?
Ceux qui sinterrogent ainsi ne voulaient déjà pas sengager au départ. Ils ne savent pas davantage, aujourdhui, découvrir les nouveaux enjeux.
2) En pleine période deuropéisation et de mondialisation, poursuivre des rencontres franco-allemandes, nest-ce pas être inconscient du monde qui nous entoure ?
Mais ceux qui sinquiètent ainsi simaginent que lEurope se fera par décrets et contacts et grâce aux seules rencontres plurinationales.
3) La rencontre franco-allemande ne senferme-t-elle pas dans ses pièges, ses jeux de miroir ? Ceux qui le croient ignorent que les conditions de lEurope et du monde aujourdhui entraînent la présence fréquente de participants dautres pays européens ou de minorités de cultures non européennes.
4) Ny a-t-il pas aujourdhui dautres priorités comme le chômage des jeunes, linfluence des drogues ? On a tort dopposer les enjeux : le travail sur la diversité culturelle fonde une appropriation différenciée des problèmes, propice à la qualité des orientations daction recherchées. Travail social et travail interculturel se développent ensemble.
5) Ce travail de rencontre des jeunesses ne contribue-t-il pas à maintenir un axe franco-allemand dans lEurope ? Cest penser comme si, dans leuropéisation et la mondialisation, les autres nations européennes nétaient pas majeures et en mesure de poser leurs propres perspectives. Ce que leurs régions elles-mêmes font. De plus lAllemagne et la France devraient-elles négliger les apprentissages effectués au cours de quarante années dexpérience dans ce travail de rencontre entre les jeunesses ?
Dénonciations rapides, mal informées, qui se pensent évidentes et sont de ce fait sous-argumentées : elles sont très en retard sur les évolutions actuelles des diverses rencontres de base comme sur les travaux effectifs des chercheurs de lOffice. Il convient de retourner complètement la perspective de ces critiques. Si les rencontres ont pu produire des résultats interculturels importants désormais reconnus en Allemagne, en France 1 et, au delà, par exemple en Suisse 2 , en Angleterre 3 , au Canada et aux États-Unis 4 , cest pour de nombreuses raisons largement étudiées dans les publications internes et externes.
La présente publication en est un nouveau témoignage, en abordant justement une question fondatrice de la qualité dextension et de profondeur du travail interculturel dans les rencontres. Question difficile à découvrir, à comprendre, à traiter que celle des fonctions et de la circulation du tiers. Mais cruciale si lon songe que cest à partir de là que peuvent être composés et non opposés les processus à luvre dans les rencontres quelles soient bi, tri ou plurinationales. Ce travail du tiers qui traverse les phénomènes de présence et dabsence, de majorité et de minorité, de tragique et de routinisation navait pas encore fait lobjet dune étude approfondie. Nous en avons découvert limportance dans lexpérience renouvelée des rencontres. Cela sous divers aspects : imaginaires, réels, symboliques.
1) Dans la première période plus franco-allemande des rencontres, le tiers inaperçu, incompris a été le passé franco-allemand, lourd de son tragique. Il a constitué une insistance obligeant Allemands et Français à y revenir.
2) Ensuite, leur passé, leur présent, leur avenir commun leur ont constitué une perspective de durée commune. Par rapport aux démêlés du moment, cette durée commune a joué aussi le rôle de tiers symbolique : séparateur et médiateur.
3) Mais dans les deux dernières décennies du XXe siècle, des tiers, représentés par des personnes concrètement présentes, se sont manifestées de plus en plus dans les rencontres. Tiers liés aux diverses cultures minoritaires dimmigrés maghrébins ou turcs présents en Allemagne ou en France. Mais aussi tiers des pays voisins invités : Belges, Néerlandais, Britanniques, Italiens, Espagnols, Grecs. Et ces récentes années, tiers nouveaux de lEurope de lEst mais aussi tiers hors dEurope comme dans les rencontres germano-franco-canadiennes (québécoises).
Cette présence plus fréquente de tiers personnalisés nous a permis de mettre en perspective la variété de moments et de fonctions des diverses sortes de rencontres internationales.
Dabord, la situation de rencontre binationale, commune ou expérimentale, unique ou périodique, courte ou de longue durée, est irremplaçable pour pouvoir acquérir la familiarité et la complicité indispensables à des échanges approfondis qui ne peuvent manquer davoir aussi leurs aspects problématiques et même critiques. De ce fait, deux risques demeurent toujours : soit léchange des critiques devient pénible et conduit à stopper la rencontre soit la politesse et même une réelle amitié induisent un évitement des problèmes. Cest alors que la présence de tiers dune autre nation, ou dun autre ensemble social, renouvelle les possibilités.
Cette généralisation du travail du tiers peut se décliner en formulant les principales fonctions du tiers. Ce sont dabord la séparation et la médiation qui sexercent à partir de diverses situations.
1) Dans les situations où deux personnes ou deux groupes se retrouvent dans des jeux de miroir séducteurs, fusionnels, le tiers, qui ny est pas directement pris, peut intervenir comme séparateur de cette identification et de sa magie.
2) Dans les situations où deux personnes ou deux groupes se trouvent aux prises avec un conflit, voire la menace dune rupture définitive, le tiers, qui là encore nest pas directement partie prenante, peut intervenir comme séparateur dans les hostilités et comme médiateur dans les réconciliations.
3) Dans les deux cas, il exerce ses fonctions de décentration et de renouvellement. Il peut apporter ses propres contraintes, opinions, positions. Elles permettent damorcer de nouvelles perspectives, un traitement différent des problèmes et une recomposition des échanges.
4) Même sil sexprime à travers des personnes réelles, le tiers nest pas à identifier à ces personnes. Elles ne sont pas déterminées professionnellement ni même momentanément instituées comme médiatrices ou juges. On a au contraire une circularité du tiers. Celui-ci peut sexprimer comme tel à partir de nimporte quel pôle personnel ou groupal qui définit de façon singulière son activité et son expression en présence dau moins deux autres pôles personnels ou groupaux.
5) Ce constat va conduire au renouvellement des conceptions pédagogiques concernant les diverses sortes de rencontres. Dabord il ne conduit pas à la suppression de la rencontre duelle. Il montre au contraire quelle est irremplaçable et conserve toujours en son sein des ressources nécessaires à son développement.
6) Il nen reste pas moins que, pour certains, ces ressources sont plus évidentes quand le travail du tiers se manifeste à travers des tiers réels. Ainsi, dans une rencontre trinationale, le tiers peut être tantôt le groupe allemand par rapport aux groupes italien et français, le groupe français par rapport aux groupes italien et allemand, ou le groupe italien par rapport aux groupes allemand et français. Toutefois chaque personne, chaque groupe, ne sera efficace que pour certaines triangulations. La circularité du tiers passe par des compétences différentes liées aux personnes et aux groupes. On se référera ci-dessous aux exemples concrets étudiés par R. Hess.
7) Mais le travail du tiers est symbolique et ne découle pas automatiquement du ballet réel à trois qui comme la valse à deux peut, aussi bien, réussir à éviter les imaginaires à travailler.
8) En ce sens les rencontres, binationales et trinationales, ont partie liée et devraient pouvoir conjurer leurs esquives en conjuguant leurs ressources. La rencontre binationale montre dans la rencontre trinationale la tentation dun évitement des problèmes par détournements successifs. Les rencontres trinationales présentent pour les rencontres duelles des ressources permettant de mieux aborder leurs miroirs de rivalités séductrices ou conflictuelles.
9) La rencontre plurinationale pose des problèmes supplémentaires mais cest aussi à partir du travail du tiers dans les rencontres bi et trinationales quelle sera en mesure dinventer ses ressources spécifiques.
10) Cette classification très générale en rencontres bi, tri et plurinationales ne doit pas non plus cacher quelles comportent toutes une grande diversité selon les participants, les nations concernées, leur passé et leur évolution en cours. Pour fondamentale que soit la référence au tiers comme dispositif adaptatif, sa mise en uvre ne peut que bénéficier des apports dune meilleure connaissance des cultures, nationales ou autres, et de leurs problématiques.
11) On aura compris que les fonctions du tiers ne se manifestent pas seulement dans la perspective des groupes nationaux. Elles peuvent se manifester à loccasion de toutes sortes de durcissements ou de confusions des positions, que ce soit entre classes dâge, couches socio-économiques, groupes de cultures régionales, de cultures professionnelles, de cultures de sexe, etc...
12) Enfin, au cours de cet ensemble de démarches, Remi Hess le souligne dans son texte, nous avons pu constater que le travail du tiers opérait dès la prime enfance. Il était déjà, au coeur de nous-même, constitutif de notre individualisation et de notre autonomisation.
La rencontre franco-allemande est loin de la caricature quen font daucuns. On lui reproche dêtre un travail à deux seulement. On vante en contrepoint les rencontres européennes plurinationales. Perspective naïve, inexpérimentée, qui croit que le contact constitue par lui-même lessentiel du travail interculturel. Perspective additionniste correspondant aux modalités trop agrégatives de construction de lEurope, ignorant la complexité interférentielle, interactionnelle des pays, des peuples, des cultures et des stratégies. Ce champ européen et ses problèmes anciens et nouveaux, requiert un travail de découverte, de prise en compte, dinvention. Cest dans un tel travail que les rencontres franco-allemandes se sont engagées. Travail indispensable à la constitution de lEurope. Si, du moins, les sociétés ny font pas que coexister mais sy composent et sy inventent.
Les qualités éducatives profondes de la rencontre franco-allemande viennent singulièrement de la découverte et de lutilisation qui sy trouve faite de la fonction du tiers. Bien des éclairages de ce travail navaient pas été jusquici étudiés. Nous avons souhaité commencer à réparer ce manque en étudiant plusieurs situations caractéristiques des rencontres, à travers la dizaine darticles constituant ce recueil.
B. Müller souligne, ainsi, demblée, combien les pédagogies et les pratiques de soutien des échanges binationaux de lOfaj restent encore mal comprises. Elles ne représentent nullement une survivance mais un trésor dexpériences qui nest pas de trop face aux actuelles et futures difficultés de lEurope.
Dans son second texte, il montre à quel point les réactions à létranger sont profondément enracinées dans la prime enfance. Or, dans les rencontres, cette réaction à létranger ne donne pas lieu au même traitement selon quelles sont bi, tri ou multiculturelles. Loin dopposer le multiculturel et linterculturel, il en fait deux possibilités dont il faut savoir user diversement et en les associant de façon à obtenir de meilleures formations. Dans cette perspective, la rencontre binationale et biculturelle représente une spécificité indispensable du travail et, pourrait-on dire comme une phase qui nest pas sans rapport avec ce que fut dans lenfance le maternage et la sortie du maternage.
Marie-Theres Albert met en évidence les déficits dune éducation effectuée sous la recommandation dune dimension européenne caractérisée par la seule participation commune à des avantages économiques, participation imaginée comme étant simplement delle-même unifiante. Or si léducation en Europe veut contribuer à une identité européenne qui ne soit pas plaquée administrativement mais construite à travers de multiples liens réels, elle doit sappuyer sur une pédagogie qui met en uvre les fonctions du tiers.
Par exemple, comme le souligne Christoph Wulf, tout un travail peut être ainsi fait sur les variétés évolutives de nos imaginaires européens. Et il en indique plusieurs directions. Dans son second texte, il analyse le rapport Delors sur lavenir de léducation dans la phase actuelle dite de mondialisation. Il reconnaît à ce rapport le mérite davoir défini les grandes tensions à partir desquelles doit se concevoir cette éducation du futur. Cependant, il le trouve essentiellement programmatique et même idéaliste. Il entend souligner quil ne suffit pas de vouloir quelque chose, il faut encore vivre quelque chose ou faire quelque chose. Cest dans ce contexte déchange réel que les difficultés des relations aux autres peuvent apparaître et être traitées. Cest précisément cette expérience profonde que poursuivent nombre des rencon-tres mises en uvre dans le cadre de lOffice franco-allemand pour la Jeunesse.
Edmond-Marc Lipiansky se demande si une discipline comme la psychologie sociale a réussi à prendre la mesure du travail du tiers. Et son étude critique montre quelle est seulement en train dy parvenir.
Pour Remi Hess, le travail du tiers intervient au début même de la constitution de lidentité personnelle souvent dabord familiale. Il montre comment dans les rencontres internationales, ce travail intervient toujours de façon singulière. Il indique un ensemble de moyens théoriques (les moments) et pédagogiques (journaux et biographies) qui permettent une meilleure prise en compte éducative de ce travail du tiers.
Jacques Demorgon pense dépassables les oppositions souvent faites entre les rencontres à partir de leur bi, tri ou plurinationalité. Quelle que soit la rencontre elle a consciemment ou non son fondement dans le tragique de la non rencontre qui concerne passé, présent et avenir. La crainte que suscite le tragique comme souvenir ou menace fait quon en dissimule des expressions. Cest pourtant lui qui ouvre la rencontre sur un espace dintérité. Et cest le travail du tiers comme mémoire et comme exploration qui peut révéler le lien inaperçu entre tragique et routine apparente de léchange quotidien 5 .
La généralisation des fonctions du tiers met à disposition des animateurs, des formateurs et des chercheurs, lun des processus adaptatifs les plus fondamentaux des personnes et des groupes. Il est à luvre dans la rencontre franco-allemande au coeur du travail adaptatif interculturel. Ce travail est exemplaire et nullement dépassé. Il est plutôt à reprendre, à poursuivre, à diversifier à travers dautres rencontres binationales, trinationales, plurinationales: européennes ou mondiales. Imaginer que lon y gagnerait en ne développant plus que des rencontres plurinationales, cest rester dans la positivité purement apparente de la perspective additionniste. Cest mettre les choses à lenvers car si les rencontres plurinationales ne veulent pas être simplement parades, représentations, leurres dunité factice, elles doivent mettre en uvre un travail et celui-ci ne peut commencer à se constituer que dans le cadre des rencontres bi et trinationales.
Lensemble de textes qui suit souhaite accroître notre prise de conscience des changements opérés dans et par le travail interculturel franco-allemand. Celui-ci nous a déjà permis de recourir
- à un autre traitement des préjugés 6 , - à lanimation existentielle 7 ,
- à la fonction de métacommunication 8 , - à lévaluation intégrée 9 .
Voici maintenant, développée par plusieurs auteurs, de plusieurs points de vue et dans divers domaines, la référence aux fonctions du tiers comme régulation à la fois critique et constructive des relations internationales quelles soient bi, tri, ou plurinationales. Comme nous lavons dit, un travail approfondi dans les rencontres plurinationales a dautant plus de chances de se mettre en place quil ne fait pas fi des expériences et des résultats des rencontres bi et trinationales. Ce renouvellement des perspectives fait primer la recherche des articulations et des conjonctions entre les types de rencontres plutôt que les anathèmes jetés stérilement sur tel ou tel type de rencontre.
Toutes ces questions sont traitées à partir dexemples concrets dans la dizaine darticles constituant le présent texte de travail.
Jacques Demorgon/Christoph Wulf
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