|
|
Les pédagogies et les pratiques de soutien des échanges
binationaux à lOFAJ : une survivance ?
Les échanges internationaux et les partenariats favorisés et encouragés avec succès depuis plus de trente ans par lOFAJ ont, de notoriété, une structure bipolaire. Il sagit de rencontres, de compréhensions, de confrontations entre Français et Allemands, entre nous et les autres. Les questions sont les suivantes : comment voyons-nous les autres et comment ils nous voient nous ? Quelles sont les visions opposées, préjugés inclus ? Comment apprenons-nous à nous voir dans le miroir des autres ? Comment un partenariat sur une base dégalité est-il possible, malgré la diversité ? etc. Cest le thème de base avec ses nombreuses variations de partenariats, de jumelages, de rencontres, dexpériences déchanges dans 99 % des programmes soutenus financièrement par lOFAJ. Aujourdhui, laxe de ces programmes de rencontre ne porte plus sur le démontage des préjugés (Abbau von Vorurteilen) ou sur le dépassement des différences : cest plutôt vivre avec les différences, avec lautre, peut-être même cultiver la diversité (cf. Colin/Müller : la pédagogie des rencontres interculturelles, Anthropos, Paris 1997). Ce qui sexprime, dans des programmes officiels, en utilisant des formules telles que de la réconciliation à la quotidienneté des relations interculturelles.
Lorsquil sagit de légitimer ces pratiques pédagogiques et daide, ce nest plus la mise en uvre concrète des missions de lOFAJ qui est mise à lépreuve ; ce sont ses missions elles-mêmes. A mon sens, il y a deux raisons pour lesquelles les structures de base esquissées font que lOFAJ se trouve confronté à des questions de légitimation.
Dun côté, on peut avancer que les missions de lOFAJ, formulées initialement dans une perspective de processus historique comme réconciliation dennemis héréditaires sont une survivance. On pourrait dire : lOFAJ sest rendu superflu de par la réussite du travail accompli. Dans cette optique on pourrait par exemple penser quil serait aujourdhui plus important de favoriser dautres partenariats (par exemple avec des partenaires des pays de lEst ou entre jeunes Allemands et Hollandais et entre jeunes Français et Marocains) que les partenariats franco-allemands, car il sagirait de sattaquer à davantage de préjugés réciproques. De plus, on pourrait argumenter que la diversité des partenariats franco-allemands qui, sur un plan historique, avait son importance entraînerait aujourdhui, dans un contexte dévolution européenne, des déséquilibres et des rejets ; si du moins lon ne bâtissait pas, tout dabord, dautres partenariats et si dautres nations de lUE ne faisaient pas de même avec des programmes de soutien comparables pour développer dautres combinaisons de partenaires.
La seconde objection serait plus fondamentale. LUE comporte aujourdhui quinze membres et bientôt encore plus. Les programmes déchanges de lUE, par exemple dans le cadre du programme Socrates ou autres, ne comportent pas de volets de soutien à des relations particulières entre des couples singuliers de partenaires. Ils portent soit sur des problèmes structurels plus ou moins communs à tous les pays partenaires (par exemple le chômage des jeunes), soit sur des objectifs communs à tous (par exemple la comparabilité et la réciprocité des diplômes de fin détudes dans les pays européens, par exemple par lintroduction ECTS). Quelles que soient les institutions partenaires et les personnes, il pourrait toujours sagir de nouvelles combinaisons qui bénéficieraient des subventions dans la mesure où elles partagent les mêmes problèmes et/ou poursuivent les mêmes objectifs visés par chaque programme précis. Les problèmes et les potentialités spécifiques de partenariats spécifiques (par exemple franco-allemands ou autres) ny apparaîtraient que comme des variables supplémentaires changeantes. Ils ne feraient pas seulement, comme tels, lobjet des programmes de subvention.
Ces deux manières de raisonner mettent à lordre du jour la question de savoir sil convient de poursuivre le travail favorisant les partenariats tel que lOFAJ le pratique avec succès depuis trente ans ou dans quelle mesure, le cas échéant, il doit être modifié ou sil nest pas mieux, à plus long terme, de le dissoudre dans une politique plurinationale du type de celle de lUE.
Jai la conviction que le travail accompli par lOFAJ et quil continue à accomplir, nest nullement révolu, même si le contexte plurinational dans lequel il sopère lui pose de nouvelles questions et demande de nouvelles réponses. Déjà aujourdhui et depuis 20 ans la participation de ressortissants dautres pays aux activités du couple franco-allemand est possible. En comparaison, cette participation joue cependant un rôle moindre et na été que peu pensée sur le sens fondamental qui lui revient. Il est sous-entendu que les pratiques déchanges entre partenaires de plusieurs nations telles quelles se multiplient sur beaucoup de plans en dehors de toute réflexion sur ces pratiques pédagogiques dans lévolution du projet européen ont aussi à traiter des problèmes du type nous et les autres. Mais dans ces pratiques, le fait que ces autres sont aussi entre eux des autres par rapport à d'autres n'est pas pris en compte, de façon systématique ; pas plus que ne le sont les faits de multiplication et de complexification des possibilités de nous qui se produisent nécessairement en fonction des appartenances nationales de plus en plus nombreuses.
Dans une pratique, telle que celle mise en uvre par lUE, cette problématique nest cependant même pas vue et encore moins élaborée. Dailleurs, elle ne le peut même pas car toute la logique du financement et bien sûr de la répartition des crédits doit nécessairement aboutir au nivellement des différences plurinationales : cela doit même être son objectif. Ne serait-ce que pour des raisons pratiques afin de ne pas mettre en danger le consensus sur la politique de financement qui se doit de chercher le plus petit dénominateur commun. Et cest une question de fond. Car une pratique déchanges à laquelle sont appelés à participer quinze membres ou plus ne peut être une pratique censée cultiver les différences ; une pratique qui voit une valeur en soi dans le processus détrangeté de la culture des autres par rapport à sa propre culture. En tout cas, pas en tant que valeur dune autre qualité que la valeur de la compétition et de luniformisation. Cette pratique d'échanges peut avoir comme seul objectif lamélioration des chances dans la compétition et son uniformisation. Une telle politique peut favoriser le type déchanges internationaux tels quils se déroulent par exemple dans un aéroport ou à loccasion de foires internationales. Dans ces situations, la compréhension plurinationale fonctionne sans tensions dans la mesure où elle met en uvre des mécanismes susceptibles de minimiser les différences culturelles ou de les réduire à des simples variantes des points communs. Ces mécanismes du même sont par exemple :
la lingua franca commune (par exemple langlais) comprise par tous
le plurilinguisme
des symboles compréhensibles sur un plan international
* la communauté des détenteurs de billets valables ou dautres conditions daccès;
* la communauté dintérêts matériels, politiques, de recherche, etc. etc.
et bien entendu, on peut considérer toutes les réglementations de luvre unificatrice européenne (les accords, les harmonisations juridiques, les conditions de libertés, labolition des frontières, etc.) comme autant de mécanismes de minimisation et de neutralisation des différences culturelles et de bien dautres. Pour ces réglementations, les programmes pédagogiques des échanges ont un caractère de mesures daccompagnement.
Il ne sagit pas ici de contester la nécessité de tels programmes déchanges internationaux favorisant le développement des mécanismes du commun, du même. La question est seulement de savoir si cela suffit et sil était du ressort de lOFAJ de sy intégrer sans rupture. Voyons le revers de ces perspectives :
ces mécanismes du commun, du même nont-ils pas de façon sous-jacente des effets contraires en nourrissant les conflits par le fait même de les masquer, de vouloir les dépasser, de les occulter ?
la question est de savoir si la disparition des frontières en Europe ne fait que réduire les conflits ou peut aussi les accroître. Cela a pu sobserver dans le processus dunification germano-allemande et cela pourrait se reproduire, de manière plus douloureuse, dans le processus dunification européenne.
Si, à lavenir, les vrais, les bons Européens sont ceux qui se sont appropriés autant que possible les mécanismes du même, des points communs, (compétences linguistiques, accès à linternational, à la mobilité etc.), la question est de savoir ce qui advient des autres qui disposent moins de tout cela ou pas du tout.
La question est de savoir sil ne va pas en résulter un clivage entre une Europe de succès et une Europe restante désintégrée.
La question est de savoir si de tels processus ne sont pas depuis longtemps à luvre et si ce n'est pas à mettre en rapport avec lavancée, à léchelle de lEurope, de partis dextrême-droite.
Je pense que lOFAJ a la mission prioritaire de fournir des réponses à ces questions car elles risquent de se poser, à lavenir, de manière plus accrue encore que cela nest prévisible aujourdhui. Mais je pense aussi que pour fournir cette contribution il ne suffit plus de pratiquer une politique calquée sur le seul modèle franco-allemand du jumelage, même si celui-ci a toujours son sens. En même temps, il suffit encore moins de passer au modèle de lUE favorisant les mécanismes des points communs, du même. Il sagit plutôt dune nouvelle pratique triculturelle et multiculturelle qui est bien plus quune pratique de neutralisation, de nivellement, de dépassement des différences culturelles. Je souhaite donner quelques pistes pour ce type de missions.
Au sein des différents pays des missions similaires se trouvent à lordre du jour des pédagogies interculturelles lorsquil sagit de problèmes dintégration culturelle et de lidentité des immigrés (immigrés recrutés à létranger, des réfugiés, des Aussiedler = Allemands de souche venant des pays de lEurope de lEst, etc.) mais aussi de louverture des sociétés majoritaires vers ces autres, ces étrangers. Le thème général de ces pédagogies a été jusqualors Nous et les autres sans regarder de plus près le fait que ces autres se sont diversifiés. Illustrons ce propos par un exemple allemand. Le professeur décole ou lenseignant(e) dune classe avec une proportion détrangers de 50 % se trouve non seulement en face denfants turques de la 2ème ou de la 3ème génération, mais en même temps de Kurdes, denfants de réfugiés dautres pays, dAllemands qui connaissent à peine lallemand parce quils viennent avec leurs parents darriver du Kazakstan, il y a bien sûr aussi des enfants allemands à qui tout ceci ne sapplique pas mais qui malgré tout ne se laissent guère subsumer dans un nous en face des autres. Car ils ont peut-être davantage de points en commun avec ces autres (par exemple des parents au chômage ou des parents ayant les mêmes ambitions éducatives) quavec des prétendus mêmes. Dans des domaines, tels que, par exemple, les politiques municipales, il est possible de démontrer que les problèmes interculturels ou les conflits ethniques ne peuvent plus se résumer sous la forme dune polarisation entre nationaux et étrangers ; en tout cas plus sans mettre de leau au moulin de ces terribles simplificateurs. Il ne serait pas difficile de trouver des cas de figures similaires dans des écoles françaises, britanniques et néerlandaises.
Dans la pratique des rencontres soutenues par lOFAJ il est possible de faire des expériences analogues même si elles ne sont pas organisée de façon trinationale mais uniquement binationale, même sil ny a pas de participants immigrés ou leurs enfants. Mais on peut également faire lexpérience que ces problèmes ne sont que rarement abordés de façon adéquate. Un familier des pratiques des rencontres internationales nignore pas quen réalité les rencontres (par exemple dans les jumelages) basées officiellement sur la bipolarité sont autant marquées par des appartenances multiples : Des Allemands accueillant des Français ou inversement ne représentent que la partie officielle, à la fois diplomatique, du programme alors que, pour les individus, des expériences de rencontre très significatives se construisent autour dautres axes dappartenances : par exemple, peuvent être plus importantes diverses appartenances : au groupe des unilingues ou des plurilingues, à une classe dâge, à un groupe de femmes, à un clan familial, à un même goût musical, à un groupe de fonctionnaires municipaux. Lorsquil sagit de groupes tri ou plurinationaux cette multitude dappartenances saccroît. En même temps, il arrive vite que la rencontre internationale sefface derrière cette multitude ou se neutralise.
Plusieurs possibilités sont envisageables :
1) Ou bien tout le monde se plie, à chaque fois, au mécanisme du même possible et il se produit ce qui se passe dans un aéroport ou dans une conférence internationale : les différences nationales ne jouent pratiquement aucun rôle visible car tout le monde ne sintéresse quà un seul but, par exemple de partir le plus vite possible ou dobtenir un maximum possible, par exemple d'informations spécialisées ou de subventions de lUE.
2) Ou encore les points communs partagés par des groupes partiels deviennent le lieu permettant de fuir au moins en partie devant les difficultés de la communication interculturelle. Par exemple la régularité avec laquelle se constituent dans les rencontres internationales des groupes spontanés de femmes est probablement dû non seulement au fait quil est intéressant détudier les différences nationales dans les contextes féminins de vie mais aussi au fait que de telles réunions peuvent fournir, à ce moment, lillusion quau fond ces différences nexistent pas.
3) Il est bien sûr aussi possible que la majorité des appartenances nationales renforce le repli dans le groupe national déjà par le simple fait que les problèmes de traduction peuvent saccroître exponentiellement en fonction des langues en présence. Ce qui contribue à accroître tout comme des habitudes différentes de la vie quotidienne ou dautres facteurs les tensions et le chaos. Ceci renforce, à la fois, la tendance de se mettre daccord rapidement pour une lingua franca (par exemple langlais) et de minimiser toute autre source imaginable de conflits. La boucle est fermée et nous voilà de retour au modèle de laéroport.
4) Une alternative se développe lorsque les appartenances transversales aux frontières nationales peuvent se faire valoriser au sein des rencontres. Elles peuvent alors être une incitation, une source à la curiosité vis-à-vis de lautre (par exemple dans les rencontres de jeunes lattrait érotique peut être un tel moteur). Dun autre côté, il ne faut pas effacer par la modération ou neutraliser par de tels mécanismes du même les tensions et les conflits inévitables dont les conflits linguistiques plus forts dans un contexte plurinational que dans le domaine binational. Ils doivent, au contraire, être rendus accessibles, dans leurs ambiguïtés en tant que difficultés, en tant que source décisive pour un enrichissement dexpériences. Faire de ceci lobjet dune politique de subventionnement exclue toute volonté de décider demblée et den haut les contenus de ce qui est à soutenir. Il reste que lobjet principal du subventionnement est celui de lencouragement de partenariats multiples basés sur les motivations des personnes elles-mêmes, de partenariats auto-déterminés par les ressortissants (jeunes) de nations et de cultures différentes avec des contenus changeants et largement décidés par eux-mêmes. Mais il convient dexpérimenter et de rechercher plus largement comment ces partenariats peuvent non seulement réussir sous des formes de jumelages bipolaires, mais comment de tels partenariats tri et plurinationaux peuvent se développer afin dinclure et non pas dexlure la diversité. Et pour cette tâche qui est peut-être la plus importante des pédagogies interculturelles au 21è siècle, le travail de lOFAJ aussi nest quà ses débuts.
Je résume pour la discussion en quelques thèses :
1) Les missions de lOFAJ de développer des pratiques et des pédagogies appropriées à la quotidienneté des rencontres interculturelles n'ont pas disparu du fait de la réconciliation franco-allemande. Elles sont toujours dactualité.
2) La tradition des partenariats bipolaires telle quelle sest développée sous la forme des jumelages franco-allemands se trouve aujourdhui exposée à la pression de légitimation, surtout compte tenu de limportance accrue de formes dintégra-tion plurinationales, entre autre de lUE.
3) La conséquence de cette situation ne peut pas être de considérer les pratiques daide de lOFAJ comme révolues et de les arrêter. Elle ne doit pas être non plus de ranger simplement à la politique de soutien des mécanismes du même selon le modèle des programmes de lUE.
4) Les missions de lOFAJ de créer des occasions dapprendre à vivre avec des différences culturelles ne peuvent plus se ramener aujourdhui au seul soutien des partenariats binationaux, bipolaires tels quels.
5) La mission reste le soutien des partenariats entre autres bi, tri et plurinationaux permettant de rester différents sans peur de lêtre.
6) A la longue, lintégration européenne ne peut réussir si l'Europe ne s'appuie que sur les mécanismes du même et si, en fin de compte, le fait dêtre Européen veut uniquement dire le partage dun plus petit dénominateur commun entre ressortissants de nations européennes.
Créer des contre poids par une pédagogie interculturelle qui vise à créer des occasions, des rencontres, des liens pour ces partenariats dans la diversité, cest un défi dune importance accrue. LOFAJ peut et doit y contribuer.
|
|