Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Christoph Wulf
Traduit de l’allemand

 

Sommaire

L'importance de l’imaginaire dans les échanges franco-allemands

Les évolutions des dernières années ont attiré notre attention sur l’importance de l’imaginaire pour les individus et les sociétés. Par le „tournant iconique“ (iconic turn) les images et l’imaginaire sont devenus intéressants et problématiques. De nos jours, „qu’est-ce une image ?“ fait partie des questions les plus passionnantes dans les sciences sociales et culturelles. Quel est le rôle de l’imaginaire dans l’agir des individus et des sociétés ? A la suite de cette évolution et depuis quelque temps, les images, les figurations iconiques et l’imaginaire sont devenus un thème de l’éducation. Quelles informations contiennent les images et l’imaginaire sur l’enfance, le rapport entre générations, l’école ou l’organisation de processus d’apprentissages ? Comment l’imaginaire individuel et collectif organise-t-il notre perception de l’autre et nos actes ? L’enjeu, ce sont les relations entre les images, leurs séries et leurs structures phylogénétiques et ontogénétiques, entre le collectif et l’individuel. Elles renvoient au lien entre le voir, l’image et l’imagination, entre le corps, la culture et l’histoire. Elles engendrent la question de savoir quel est le rapport entre l’imagerie interne, l’imaginaire individuel et l’imagerie culturelle, l’imaginaire collectif. Cette question vise les fondements historiques et culturels, pédagogiques et anthropologiques de l’éducation et de la formation et ouvre un nouveau champ de recherches très important dans le domaine des apprentissages interculturels. Un rôle important revient aux images, aux stéréotypes, aux partis pris affectés de sentiments de sympathie ou de rejet. Ceux-ci régulent la perception de l’étranger appartenant à une autre culture ou nation.

Ces produits de l’imaginaire ont ainsi une importance bien plus forte dans la relation franco-allemande qu’on ne le croit en général. Ce ne sont pas que des images connotées positivement que, sur le plan émotionnel, les Allemands se font des Français et les Français des Allemands. Ces images s'étendent à de nombreux domaines de la vie où sont censées se manifester des compétences particulières aux ressortissants de l'autre nation. Le jeu des projections individuelles et collectives fait qu'il s'agit souvent de compétences dont on ne dispose pas soi-même et qui fascinent chez l'autre. Il est secondaire de savoir si ces compétences existent réellement ou si elles sont le produit de projections et exercent ainsi leur fascination en tant qu'attributions. Non moins importantes sont les parts négatives de l’imaginaire, la dévalorisation de l’autre, qui ont une fonction essentielle dans la construction positive de l’identité de soi. On a besoin que les autres soient négatifs pour mettre en œuvre une compréhension positive de son propre groupe, de la communauté et de la nation. Les attributions qui s’opèrent dans ce domaine ne répondent pas aux lois de la réalité ou de la rationalité. Il y a le besoin d’étiquettes négatives dans la construction positive du soi. Il n’est pas facile de répondre à la question de savoir comment ce processus se déroule. Souvent dans l’imagination s’établissent des analogies, simples mises en œuvre sans nécessité de fondement. Il suffit d’établir une contingence aussi insensée qu’elle puisse être. Une fois produite, la pensée rationnelle se met à son service. On cherche et trouve tout ce qui rend plausible les liens ainsi présupposés. Les arguments les mettant en cause ne sont pas demandés. Dès qu’ils émergent ils sont aussitôt rejetés. Le questionnement d’un lien déjà établi est refusé. Toute forme de réflexivité apparaît comme une menace d’une vision homogène du monde attribuant le négatif à l’autre et le positif au soi. Lorsque les mécanismes simplificateurs et dualistes de l’explication du monde ne fonctionnent plus, on cherche des boucs émissaires et on les rend responsables de ses propres insuffisances : celles de la personne, du groupe, de la communauté ou de la nation. On les estime coupables car ils menacent l'univocité de l'explication du monde. Dans la mesure où ces boucs émissaires sont rendus responsables et passent pour coupables, la violence contre eux est légitimée, soit pour se défendre, soit pour les punir de mettre l'ordre en danger. En exerçant de la violence contre le bouc émissaire, on pense avoir surmonté la menace. Le coupable est identifié et puni ; la menace est bannie.

Pendant le national-socialisme se produit par exemple un chevauchement entre l’imaginaire qui voyait dans la France le plus grand ennemi de l’Allemagne, „l’ennemi héréditaire“ et celui qui déclarait le judaïsme comme ennemi de l’Allemagne. Des représentations de la nécessité „d’une purification“ et d’une regermanisation de la France ont été mises en relation avec des représentations correspondantes et antisémites. Ont été reprises des représentations du 19e siècle selon lesquelles le monde se construisait d’une partie romane notamment française et d’une partie germanique notamment allemande. Tandis que la nation française aurait produit „la civilisation“ en référence à Rome, la nation allemande aurait, en référence à Athènes, produit „la culture“, bien évidement supérieure à la civilisation. Un argument similaire portait sur les langues, postulant la supériorité de la langue allemande par rapport à la langue française, tout au moins dans le domaine de la poésie et de la philosophie, si ce n'est même en général. Il en découle des représentations disqualificatrices caractérisant les Français comme beaux parleurs, rationalistes, décadents, superficiels et pas fiables tandis qu'on attribue aux Allemands la faculté poétique, la capacité de pensée, la créativité et la fidélité. Ces images négatives de la France du 19e siècle se mêlent à d’autres images négatives du XXe siècle. Il se produit un imaginaire négatif par rapport à la France lui attribuant des côtés qui servent à justifier et à légitimer la violence. Le danger de ces images négatives dans l’imaginaire c’est qu’elles agissent sur la puissance imaginative des hommes et des femmes et qu'il leur est difficile de se défendre, à l’intérieur, contre l’effet magique de ces images. Dans le monde des images, au sein de l’imaginaire, il n’existe aucun contrôle de la réalité ou de la vérité. Les images sont simplement en relation avec d’autres. Il est difficile de prévoir quelles images l’emportent, à quel moment et pourquoi. Dans ce processus d’imposition de certaines images en reléguant certaines autres, entrent en jeu des aspects tels que la situation historique, les conditions économiques et sociales, l’esprit de l’époque et les contingences : tout ceci est difficilement prévisible. Il est cependant certain que ces images négatives dans l’imaginaire résistent à toute exhortation explicative (aufklärerischer Zuspruch). Nichées dans l’imagerie interne, elles agissent souvent même contre la conviction et la volonté des individus, ce qui les rend si tenaces et dangereuses.

Un regard sur l’histoire montre que les imaginaires positif et négatif ne sont pas anhistoriques. Les images se modifient avec le temps. Malgré tout, ces images envers les ressortissants d’autres pays présentent aussi une solidité surprenante. Elles ne restent pas égales à elles-mêmes ; certaines images et les sentiments qui s’y rattachent dominent à certains moments ; d’autres passent à l’arrière-plan, les faisant presque oublier jusqu'à ce qu’elles ressortent, dans un nouveau contexte historique, pour prétendre à une fonction d’orientation et de régulation. Les efforts déployés autour de la coopération et de l’amitié franco-allemande après la Deuxième Guerre mondiale ont montré que l’imaginaire individuel et collectif se modifie au cours de l’histoire. Sous de Gaulle et Adenauer, pour que des événements tels que les deux guerres mondiales ne se répètent pas, l’amitié entre les deux pays a été mise à l’ordre du jour. Une éducation appropriée des jeunes, avec l’aide de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, devait y contribuer. Au cours de ces années, seules des images positives furent admises sur les autres dans l’imaginaire des Français et des Allemands, avec les expériences correspondantes. „L’amitié“ devait être possible et l’avenir des deux pays et de l’Europe était considéré en fonction de cette réussite. Si au cours de la première moitié du siècle dominaient les images négatives réciproques, maintenant c’étaient les images positives. Et il était bientôt difficile de s’imaginer que les représentations des hommes et des femmes étaient imprégnées, il y a quelques décennies encore, par des images tout à fait autres.

Ce n’est qu’au fur et à mesure que la pression idéalisante a fait place à des rapports plus sereins. Où sont-elles passées ces images collectives négatives des Allemands sur les Français et des Français sur les Allemands ? Elles ne sont encore qu'à peine visibles. Et il est même extrêmement rare d’en trouver des réminiscences dans le camp de l'extrême-droite des deux pays. Même là, les images hostiles et les projections négatives ne portent pas en premier lieu sur les Allemands ou les Français. Mais où sont-elles ces images négatives dans l’imaginaire ? Sont-elles oubliées ? Sont-elles refoulées ? Se seraient-elles dissoutes et auraient-elles disparu pour toujours ? L’histoire des mentalités a mis en lumière que les images dans l’imaginaire ont une histoire, que ni les sentiments positifs ni les sentiments négatifs ne sont anhistoriques. Cependant l’imaginaire des individus, des groupes, des communautés et des nations ne change pas facilement. Certes, à des époques et dans des contextes différents, des ensembles différents d’images viennent à la conscience mais cela ne veut pas dire que ceux qui ne sont pas présents à la conscience ont disparu. C’est notamment dans l’imaginaire collectif qu’elles ont une capacité de persistance à travers bien des générations. Celui-ci ne change que lentement car il a une fonction importante dans la construction de l’identité de soi dans le contexte de l’Europe. L’imaginaire portant sur les autres est une partie du soi et remplit ainsi une fonction nécessaire. Il est disponible comme une feuille imprimée pour recevoir des concrétisations et donner à celles-ci une direction. Il oriente les sentiments et les actes des individus en les influençant même lorsque ces images ne sont pas à l’esprit. C’est pourquoi des constellations de l’imaginaire, considérées depuis longtemps comme dépassées, peuvent se réactualiser et déployer de nouveau leurs effets négatifs.

Seul le travail sur les images dans l’imaginaire peut parer à ces effets. Dans l’éducation et la formation, il est nécessaire de s’y confronter en traitant les aspects positifs et négatifs. Les représentations articulées dans ce domaine sont liées à beaucoup de résistances internes. Les personnes savent que les images négatives et les stéréotypes qu’elles expriment, les placent dans beaucoup de cas dans la difficulté d’exprimer quelque chose qu’elles considèrent elles-mêmes comme incorrect, ce qui les met en contradiction avec leur conception de soi. Il faut du courage pour parler de ses propres préjugés et insuffisances inscrits dans l’imaginaire collectif et individuel. Dans des groupes, dans lesquels il s’agit des différentes images négatives et réciproques, il est plus facile d’établir la „familiarité“ nécessaire. Chacun est invité à parler avec les autres de ses insuffisances vis-à-vis d’eux. Cela peut créer une ouverture accompagnée parfois de gêne et de honte. Dans les rencontres franco-allemandes, de telles situations sont nécessaires. Leur complexité au niveau des contenus, leur complexité émotionnelle et sociale nécessite une préparation attentive et des compétences énormes dans la réalisation. Mais l’élaboration commune de ces dimensions centrales, aujourd’hui encore refoulées, est d’une importance capitale afin d’éviter que les côtés négatifs n’acquièrent, de nouveau, une emprise historique.

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