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La rencontre internationale, le tragique et les tiers
I. Diversité des rencontres : différence des fonctions et des risques
On aurait le plus grand tort de critiquer la rencontre binationale comme telle. Elle remplit des fonctions indispensables. Elle représente le cadre le plus propice à labord en profondeur, par exemple, de la différence nationale. Découverte de lautre et découverte de soi sont liées. Elles ne peuvent pas sopérer facilement dans un cadre plurinational qui, certes, recèle un potentiel de changement considérable et favorise une multiplicité de découvertes. Mais il est en même temps étourdissant et fascinant. Lattention consacrée à chaque ressemblance ou différence y reste forcément limitée. Une attention éclatée dans de multiples directions na pas le temps de constituer un parcours déchanges. Elle reste en extériorité et peut conduire à un déboussolement, à une perte dintérêt pour cette diversité mosaïque, kaléidoscopique qui peut même entraîner un repli sur soi.
La relation duelle permet une reconnaissance mutuelle graduée, progressive. Elle peut créer ses codes nouveaux et les essayer sans être trop submergée. Telles sont ses conditions favorables. Cependant la rencontre duelle ne part jamais de rien. Elle correspond à des passés dindifférence ou dopposition. Dès lors deux écueils inverses la guettent.
Les querelles passées sont reprises, renouvelées, envenimées et conduisent à un climat daffrontement de deux camps où, du coup, tous les bénéfices escomptés de la proximité, de la familiarité, vont être perdus.
Mais, à linverse, la conscience de ce risque déchec peut être aussi telle que tout est fait pour léviter. Dès lors, cest le règne de la prudence, de la politesse, sans doute aussi de lamitié mais dune amitié craintive à légard des explorations plus profondes et plus étendues. La suite des rencontres ne sauvegardera plus que la relation affective propice aux bons échanges quotidiens mais ne permettra pas de trouver le lieu et le moment favorables à la prise en compte, au traitement, à la résolution des questions difficiles Encore moins danticiper les questions dintérêts et de sentiments vraiment divergents qui se reconstituent toujours au gré des nouvelles situations et contraintes.
II. Le tragique fondateur de la rencontre franco-allemande
1. La réalité irréductible du tragique fondateur
Dans la rencontre franco-allemande, les pièges, à linstant décrits, ont bien évidemment fonctionné et fonctionnent toujours. Et leur menace renaissante nest pas à cacher. On ne veut pas renoncer à son identité établie ou en genèse. Si lautre se montre à cet égard chauvin, narcissique, triomphaliste ou menaçant, le conflit est assuré. Il risque de ne jamais finir tant les raisons qui le produisent et le reproduisent peuvent être nombreuses particulièrement du fait de la violence séculaire de lhistoire franco-allemande (Nerlich, 1997).
Les critiques actuelles contre le travail binational franco-allemand montrent que certains pensent avoir réussi cette opération de disparition dun tragique humain qui a pourtant légitimé la fondation politique de ces rencontres. Sils y parvenaient nous aurions là une destruction, un détournement dénergie et dintelligence. Quelle le sache ou non, chaque rencontre franco-allemande nous réfère à son fondement bi-étatique et au tragique historique exceptionnel qui en a été la cause.
Létendue et la profondeur de ce tragique qui culmine avec deux guerres mondiales et un génocide au coeur de lEurope permettent difficilement de transformer les rencontres franco-allemandes en routines familières.
La réparation à effectuer est dune telle ampleur et recèle tant de difficultés quelle ne peut jamais parvenir à être entièrement recouverte, en dépit de la démultiplication des rencontres de base et de la diversité des situations et des thématiques sportives, artistiques, littéraires, scientifiques, techniques, politiques, syndicales, professionnelles, universitaires, etc.
Mais cette réparation ne peut continuer à sapprofondir que si elle évite dêtre répétition et saccroît comme sens qui entraîne les Européens à la découverte deux-mêmes et de leurs cultures (Todd, 1990 - Demorgon, 1998).
2. Lévitement conscient des pièges
Dans le meilleur des cas, les tentatives de recouvrement de ce tragique se fondent sur lidée que le souvenir et la rumination risquent finalement de reproduire ce quils déplorent. Les énergies sy gaspilleraient au lieu de se mobiliser pour un avenir européen supranational.
En opposition, dautres pensent quil ny a de vérité que dans la volonté délucider ces drames de lhistoire commune. Pour eux ce travail est plutôt un entraînement qui nous met en meilleures conditions pour ne pas tricher avec les reprises daffrontement en cours ou futures.
Le conflit répétitif entre ces deux orientations finit par souligner une certaine stérilité. Il nest pourtant pas impossible déviter celle-ci mais seulement dans la mesure ou le tragique historique de la relation franco-allemande est régulièrement soumis à des situations daujourdhui pour lesquelles il a toujours quelque chose à dire.
III. Le tiers fait toujours partie du contexte interculturel franco-allemand
1) Dabord, lAllemagne et la France ne sont pas des nations homogènes. Elles comportent des régions qui ont été autrefois des royaumes indépendants et qui, de toute façon, aujourdhui ne se situent pas semblablement dans la conjoncture nationale. Telle région dune nation la Bavière, la Bretagne ou la Corse peut ainsi toujours se situer en tiers dans la dynamique franco-allemande de la rencontre.
2) Il en va de même pour des participants en tant quils représentent des publics spécifiques, par exemple professionnels, confessionnels, dâge et de sexe.
3) De plus, en Allemagne comme en France, il faut toujours compter sur des groupes nationaux qui comportent des participants dont les parents sont de diverses origines : Europe de lEst, Turquie et Moyen-Orient, Asie, Afrique du nord ou de louest.
4) Ensuite, volontairement, un certain nombre de rencontres sont conçues et organisées de façon trinationale dans le cadre européen. Doù, par exemple, des rencontres germano-franco-polonaises, franco-germano-italiennes. Et même, dans le cadre mondial, comme par exemple des rencontres franco-germano-québécoises.
5) Enfin, une rencontre franco-allemande renvoie par ses fondements institutionnels, on la vu, à lhistoire européenne et humaine toute entière. Ce temps historique intervient aussi en tiers dans la rencontre.
6) Temps du passé mais aussi du présent et de lavenir. Les participants dune rencontre franco-allemande, aujourdhui, ne peuvent manquer dêtre concernés par les bouleversements des régions, des nations et des continents dans leuropéisation et la mondialisation.
7) Dès lors, les questions qui se posent comportent aussi celles dun axe franco-allemand existant ou non, ressenti ou non, comme dominateur. Cela concerne les jeunesses des deux pays. Au nom de quoi leur enlever ces lieux privilégiés où, dans leur diversité, elles apprennent à se rencontrer, à se connaître, à sinventer à travers lensemble des problématiques politiques, économiques, sociales, religieuses qui sont les leurs aujourdhui.
8) Certes, cela ne saurait en aucun cas se faire contre dautres jeunesses. Mais ce nest certainement pas en faisant fi du travail interculturel franco-allemand et en se contentant dune perspective simplement additionniste des contacts que lon résoudra le problème.
Il est fondateur pour dautres jeunesses de prendre en compte et de mettre en uvre, sur la base de leurs spécificités interculturelles, des moments binationaux et biculturels tout à fait irremplaçables. Ce sera le cas pour des rencontres germano-polonaises, pour des rencontres franco-québécoises pour lesquelles il existe des offices binationaux spécifiques.
Malheureusement cette perspective de travail international nest pas très répandue. LOffice franco-allemand pour la Jeunesse a été toutefois consulté par dautres pays sinterrogeant sur lintérêt pour eux dun tel travail. Citons les cas nippo-coréen et israélo-palestinien qui soulignent la source fondatrice du tragique historique.
IV. Tragique et fonction du tiers
Il importe de comprendre comment tragique et fonction du tiers ont en fait partie liée. Le tragique peut être découvert de quatre façons.
1) Il explose dans un certain nombre de situations présentes. Une polémique, une querelle, un affrontement, une rupture franco-allemands entre deux participant(e)s dune rencontre renverra souvent au passé franco-allemand.
2) Ce passé peut en effet évoquer des situations ou lexplosion tragique a été incommensurable (Hess P. 1998).
3) Ces références peuvent alors reconstituer une rivalité apparaissant comme lourde de menaces pour lavenir. Même sil faut faire la part de la volonté dattirer lattention, un auteur français ne sest pas trouvé bien embarrassé dintituler son livre : la future guerre franco-allemande.
4) Dans toutes ces perspectives, limaginaire franco-allemand joue un très grand rôle. La question qui se pose est de savoir de quels moyens dispose-t-on pour traiter ces imaginaires passés, présents et futurs ?
Trop souvent, deux solutions seulement sont envisagées. La plus fréquente consiste à tourner le dos au passé pour échapper à sa rumination et profiter des nouvelles promesses de la vie qui ne cessent aussi daffluer. Nombreux sont ceux qui après avoir récusé cette solution finissent par sy rallier. Après la fidélité aux morts la fidélité aux vivants se fait aussi de plus en plus jour.
Ce fut par exemple le cas de Martin Walser, ex compagnon de route du parti communiste, devenu lauréat du prix de la Paix des Libraires allemands 1998. Lautre position, qui fut par exemple celle de Bubis contre Walser, consiste à maintenir le caractère immémorial du passé tragique.
Ce qui napparaît pas facilement dans ces deux positions saf-frontant symétriquement cest quelles ont en commun davoir chacune leur tiers sacrifié quil sagisse des morts dhier ou des vivants daujourdhui.
Ce qui peut être ainsi fortement pris en compte cest le caractère irréductible de lexistence du tiers. On se référera aux travaux de Dany-Robert Dufour (1990) sappuyant sur des travaux fondateurs (Pierce ou Lacan par exemple) pour montrer que dans nos recherches (dadaptation ou non) nous sommes sans cesse tournés vers les logiques unaire : de lidentité et de la sécurité, et binaire : de la puissance technoscientifique. Nous nous détournons de la troisième logique, ternaire, pourtant toujours aussi à luvre. Cest elle qui fait que deux surmontent en partie et momentanément leur opposition en en sacrifiant un troisième. Cette logique ternaire irréductible ne représente pourtant pas une fatalité substantielle mais une donnée structurale. Cela suppose toutefois quon puisse la reconnaître et travailler avec elle.
Dans les simples phénomènes de la quotidienneté des échanges en rencontre (prise de parole, recours à la traduction, choix des activités, etc), le tiers est sans cesse là : dans son absence-présence, soumis-révolté-créatif dans les situations qui lévoquent, linvoquent, lutilisent, le gratifient ou le sacrifient. Quil sagisse des monolingues ou des bilingues, des anciens et des nouveaux, des chercheurs ou des praticiens, des participantes féminines, des jeunes, des hôtes qui reçoivent et quon ignore, etc. Dans la plupart des cas, bien vite on soppose en se rangeant dans des blocs, en cherchant aussi à certains moments avec qui et sur le dos de qui on pourrait peut-être sentendre.
Sans lapprentissage de cette attention au sacrifice quotidien du tiers on ne se rendra pas facilement apte à faire avancer notre prise en compte des sacrifices de tiers historiques. Les deux perspectives ont beaucoup à voir ensemble et leur faible conjonction réelle nest certainement pas un gage favorable pour les évitements souhaités dans lavenir.
Il y a sans doute là une nouvelle frontière des rencontres. En pensant à nos oppositions daujourdhui comme à celles historiques dhier nous pourrions moins tourner notre regard vers les blocs opposés que vers ces tiers souvent ignorés dans lactualité et oubliés ensuite. Dans la querelle Bubis-Walser, Alexandre Adler (1998) souhaite ainsi que lon pense plutôt à ladmirable minorité de Juifs, de chrétiens et de marxistes allemands qui ont simplement combattu le IIIe Reich millénaire. Il souhaite que lon sidentifie à cette élite qui porte le drapeau de la liberté allemande (et qui à lépoque sengageait dans la fonction de tiers sacrifié). Il ajoute : Cela pourrait être célébré à Berlin, capitale antinazie (aujourdhui retrouvée) quHitler voulait remplacer sil avait été vainqueur. La nouvelle frontière des rencontres franco-allemandes passe certainement par lexploration des ressemblances et des différences dans la manière de se situer sur de multiples plans : éthiques et religieux, économiques et politiques, informationnels et esthétiques. Cest la définition même des formes et des contenus de coopération à inventer en référence aux cultures allemandes et françaises, hier acquises, aujourdhui en genèse dans leuropéisation et la mondialisation. Ce qui revient à chercher à inventer nos nouvelles citoyennetés nationales, européennes, mondiales.
Bibliographie limitée
Adler Alexandre (1998) Éditorial de Courrier international, n° 424, décembre.
Chaliand G., Rageau J.P., (1989) l`Europe entre les deux Guerres mondiales , p. 102, in Atlas des Européens, Fayard.
Demorgon J., (1998) L´histoire interculturelle des sociétés, Economica, 1998.
Duby G., (1987) Atlas historique, Larousse.
Dufour D-R., (1990) Les mystères de la trinité, Gallimard.
Hess Paul, (1998) La vie à Reims pendant la guerre de 14-18. Notes et impressions d´un bombardé, Anthropos.
Nerlich Michaël, (1997) La haine de la France , pp. 56-59, in Magazine Littéraire n° 359, novembre 1997, Deux siècles de passions intellectuelles France-Allemagne : l´amour et la haine.
Tood Emmanuel, (1990) L´invention de l´Europe, Seuil.
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