Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Jacques Demorgon

 

Sommaire

La rencontre internationale, le tragique et les tiers

I. Diversité des rencontres : différence des fonctions et des risques

On aurait le plus grand tort de critiquer la rencontre binationale comme telle. Elle remplit des fonctions indispensables. Elle représente le cadre le plus propice à l’abord en profondeur, par exemple, de la différence nationale. Découverte de l’autre et découverte de soi sont liées. Elles ne peuvent pas s’opérer facilement dans un cadre plurinational qui, certes, recèle un potentiel de changement considérable et favorise une multiplicité de découvertes. Mais il est en même temps étourdissant et fascinant. L’attention consacrée à chaque ressemblance ou différence y reste forcément limitée. Une attention éclatée dans de multiples directions n’a pas le temps de constituer un parcours d’échanges. Elle reste en extériorité et peut conduire à un déboussolement, à une perte d’intérêt pour cette diversité mosaïque, kaléidoscopique qui peut même entraîner un repli sur soi.

La relation duelle permet une reconnaissance mutuelle graduée, progressive. Elle peut créer ses codes nouveaux et les essayer sans être trop submergée. Telles sont ses conditions favorables. Cependant la rencontre duelle ne part jamais de rien. Elle correspond à des passés d’indifférence ou d’opposition. Dès lors deux écueils inverses la guettent.

Les querelles passées sont reprises, renouvelées, envenimées et conduisent à un climat d’affrontement de deux camps où, du coup, tous les bénéfices escomptés de la proximité, de la familiarité, vont être perdus.

Mais, à l’inverse, la conscience de ce risque d’échec peut être aussi telle que tout est fait pour l’éviter. Dès lors, c’est le règne de la prudence, de la politesse, sans doute aussi de l’amitié mais d’une amitié craintive à l’égard des explorations plus profondes et plus étendues. La suite des rencontres ne sauvegardera plus que la relation affective propice aux bons échanges quotidiens mais ne permettra pas de trouver le lieu et le moment favorables à la prise en compte, au traitement, à la résolution des questions difficiles Encore moins d’anticiper les questions d’intérêts et de sentiments vraiment divergents qui se reconstituent toujours au gré des nouvelles situations et contraintes.


II. Le tragique fondateur de la rencontre franco-allemande

1. La réalité irréductible du tragique fondateur
Dans la rencontre franco-allemande, les pièges, à l’instant décrits, ont bien évidemment fonctionné et fonctionnent toujours. Et leur menace renaissante n’est pas à cacher. On ne veut pas renoncer à son identité établie ou en genèse. Si l’autre se montre à cet égard chauvin, narcissique, triomphaliste ou menaçant, le conflit est assuré. Il risque de ne jamais finir tant les raisons qui le produisent et le reproduisent peuvent être nombreuses particulièrement du fait de la violence séculaire de l’histoire franco-allemande (Nerlich, 1997).

Les critiques actuelles contre le travail binational franco-allemand montrent que certains pensent avoir réussi cette opération de disparition d’un tragique humain qui a pourtant légitimé la fondation politique de ces rencontres. S’ils y parvenaient nous aurions là une destruction, un détournement d’énergie et d’intelligence. Qu’elle le sache ou non, chaque rencontre franco-allemande nous réfère à son fondement bi-étatique et au tragique historique exceptionnel qui en a été la cause.
L’étendue et la profondeur de ce tragique –qui culmine avec deux guerres mondiales et un génocide au coeur de l’Europe– permettent difficilement de transformer les rencontres franco-allemandes en routines familières.

La réparation à effectuer est d’une telle ampleur et recèle tant de difficultés qu’elle ne peut jamais parvenir à être entièrement recouverte, en dépit de la démultiplication des rencontres de base et de la diversité des situations et des thématiques sportives, artistiques, littéraires, scientifiques, techniques, politiques, syndicales, professionnelles, universitaires, etc.
Mais cette réparation ne peut continuer à s’approfondir que si elle évite d’être répétition et s’accroît comme sens qui entraîne les Européens à la découverte d’eux-mêmes et de leurs cultures (Todd, 1990 - Demorgon, 1998).

2. L’évitement conscient des pièges
Dans le meilleur des cas, les tentatives de recouvrement de ce tragique se fondent sur l’idée que le souvenir et la rumination risquent finalement de reproduire ce qu’ils déplorent. Les énergies s’y gaspilleraient au lieu de se mobiliser pour un avenir européen supranational.

En opposition, d’autres pensent qu’il n’y a de vérité que dans la volonté d’élucider ces drames de l’histoire commune. Pour eux ce travail est plutôt un entraînement qui nous met en meilleures conditions pour ne pas tricher avec les reprises d’affrontement en cours ou futures.
Le conflit répétitif entre ces deux orientations finit par souligner une certaine stérilité. Il n’est pourtant pas impossible d’éviter celle-ci mais seulement dans la mesure ou le tragique historique de la relation franco-allemande est régulièrement soumis à des situations d’aujourd’hui pour lesquelles il a toujours quelque chose à dire.


III. Le tiers fait toujours partie du contexte interculturel franco-allemand

1) D’abord, l’Allemagne et la France ne sont pas des nations homogènes. Elles comportent des régions qui ont été autrefois des royaumes indépendants et qui, de toute façon, aujourd’hui ne se situent pas semblablement dans la conjoncture nationale. Telle région d’une nation –la Bavière, la Bretagne ou la Corse– peut ainsi toujours se situer en tiers dans la dynamique franco-allemande de la rencontre.

2) Il en va de même pour des participants en tant qu’ils représentent des publics spécifiques, par exemple professionnels, confessionnels, d’âge et de sexe.

3) De plus, en Allemagne comme en France, il faut toujours compter sur des groupes nationaux qui comportent des participants dont les parents sont de diverses origines : Europe de l’Est, Turquie et Moyen-Orient, Asie, Afrique du nord ou de l’ouest.

4) Ensuite, volontairement, un certain nombre de rencontres sont conçues et organisées de façon trinationale dans le cadre européen. D’où, par exemple, des rencontres germano-franco-polonaises, franco-germano-italiennes. Et même, dans le cadre mondial, comme par exemple des rencontres franco-germano-québécoises.

5) Enfin, une rencontre franco-allemande renvoie par ses fondements institutionnels, on l’a vu, à l’histoire européenne et humaine toute entière. Ce temps historique intervient aussi en tiers dans la rencontre.

6) Temps du passé mais aussi du présent et de l’avenir. Les participants d’une rencontre franco-allemande, aujourd’hui, ne peuvent manquer d’être concernés par les bouleversements des régions, des nations et des continents dans l’européisation et la mondialisation.

7) Dès lors, les questions qui se posent comportent aussi celles d’un axe franco-allemand existant ou non, ressenti ou non, comme dominateur. Cela concerne les jeunesses des deux pays. Au nom de quoi leur enlever ces lieux privilégiés où, dans leur diversité, elles apprennent à se rencontrer, à se connaître, à s’inventer à travers l’ensemble des problématiques politiques, économiques, sociales, religieuses qui sont les leurs aujourd’hui.

8) Certes, cela ne saurait en aucun cas se faire contre d’autres jeunesses. Mais ce n’est certainement pas en faisant fi du travail interculturel franco-allemand et en se contentant d’une perspective simplement additionniste des contacts que l’on résoudra le problème.


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Il est fondateur pour d’autres jeunesses de prendre en compte et de mettre en œuvre, sur la base de leurs spécificités interculturelles, des moments binationaux et biculturels tout à fait irremplaçables. Ce sera le cas pour des rencontres germano-polonaises, pour des rencontres franco-québécoises pour lesquelles il existe des offices binationaux spécifiques.

Malheureusement cette perspective de travail international n’est pas très répandue. L’Office franco-allemand pour la Jeunesse a été toutefois consulté par d’autres pays s’interrogeant sur l’intérêt pour eux d’un tel travail. Citons les cas nippo-coréen et israélo-palestinien qui soulignent la source fondatrice du tragique historique.


IV. Tragique et fonction du tiers

Il importe de comprendre comment tragique et fonction du tiers ont en fait partie liée. Le tragique peut être découvert de quatre façons.

1) Il explose dans un certain nombre de situations présentes. Une polémique, une querelle, un affrontement, une rupture franco-allemands entre deux participant(e)s d’une rencontre renverra souvent au passé franco-allemand.

2) Ce passé peut en effet évoquer des situations ou l’explosion tragique a été incommensurable (Hess P. 1998).

3) Ces références peuvent alors reconstituer une rivalité apparaissant comme lourde de menaces pour l’avenir. Même s’il faut faire la part de la volonté d’attirer l’attention, un auteur français ne s’est pas trouvé bien embarrassé d’intituler son livre : „la future guerre franco-allemande“.

4) Dans toutes ces perspectives, l’imaginaire franco-allemand joue un très grand rôle. La question qui se pose est de savoir de quels moyens dispose-t-on pour traiter ces imaginaires passés, présents et futurs ?


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Trop souvent, deux solutions seulement sont envisagées. La plus fréquente consiste à tourner le dos au passé pour échapper à sa rumination et profiter des nouvelles promesses de la vie qui ne cessent aussi d’affluer. Nombreux sont ceux qui après avoir récusé cette solution finissent par s’y rallier. Après la fidélité aux morts la fidélité aux vivants se fait aussi de plus en plus jour.
Ce fut par exemple le cas de Martin Walser, ex „compagnon de route“ du parti communiste, devenu lauréat du prix de la Paix des Libraires allemands 1998. L’autre position, qui fut par exemple celle de Bubis contre Walser, consiste à maintenir le caractère immémorial du passé tragique.
Ce qui n’apparaît pas facilement dans ces deux positions s’af-frontant symétriquement c’est qu’elles ont en commun d’avoir chacune leur tiers sacrifié qu’il s’agisse des morts d’hier ou des vivants d’aujourd’hui.

Ce qui peut être ainsi fortement pris en compte c’est le caractère irréductible de l’existence du tiers. On se référera aux travaux de Dany-Robert Dufour (1990) s’appuyant sur des travaux fondateurs (Pierce ou Lacan par exemple) pour montrer que dans nos recherches (d’adaptation ou non) nous sommes sans cesse tournés vers les logiques unaire : de l’identité et de la sécurité, et binaire : de la puissance technoscientifique. Nous nous détournons de la troisième logique, ternaire, pourtant toujours aussi à l’œuvre. C’est elle qui fait que deux surmontent en partie et momentanément leur opposition en en sacrifiant un troisième. Cette logique ternaire irréductible ne représente pourtant pas une fatalité substantielle mais une donnée structurale. Cela suppose toutefois qu’on puisse la reconnaître et travailler avec elle.

Dans les simples phénomènes de la quotidienneté des échanges en rencontre (prise de parole, recours à la traduction, choix des activités, etc), le tiers est sans cesse là : dans son absence-présence, soumis-révolté-créatif dans les situations qui l’évoquent, l’invoquent, l’utilisent, le gratifient ou le sacrifient. Qu’il s’agisse des monolingues ou des bilingues, des anciens et des nouveaux, des chercheurs ou des praticiens, des participantes féminines, des jeunes, des hôtes qui reçoivent et qu’on ignore, etc. Dans la plupart des cas, bien vite on s’oppose en se rangeant dans des blocs, en cherchant aussi à certains moments avec qui et sur le dos de qui on pourrait peut-être s’entendre.
Sans l’apprentissage de cette attention au sacrifice quotidien du tiers on ne se rendra pas facilement apte à faire avancer notre prise en compte des sacrifices de tiers historiques. Les deux perspectives ont beaucoup à voir ensemble et leur faible conjonction réelle n’est certainement pas un gage favorable pour les évitements souhaités dans l’avenir.


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Il y a sans doute là une nouvelle frontière des rencontres. En pensant à nos oppositions d’aujourd’hui comme à celles historiques d’hier nous pourrions moins tourner notre regard vers les blocs opposés que vers ces tiers souvent ignorés dans l’actualité et oubliés ensuite. Dans la querelle „Bubis-Walser“, Alexandre Adler (1998) souhaite ainsi que l’on pense plutôt à l’admirable minorité de Juifs, de chrétiens et de marxistes allemands qui ont simplement combattu le IIIe Reich „millénaire“. Il souhaite que l’on s’identifie à cette élite qui porte le drapeau de la liberté allemande“ (et qui à l’époque s’engageait dans la fonction de tiers sacrifié). Il ajoute : „Cela pourrait être célébré à Berlin, capitale antinazie (aujourd’hui retrouvée) qu’Hitler voulait remplacer s’il avait été vainqueur.“ La nouvelle frontière des rencontres franco-allemandes passe certainement par l’exploration des ressemblances et des différences dans la manière de se situer sur de multiples plans : éthiques et religieux, économiques et politiques, informationnels et esthétiques. C’est la définition même des formes et des contenus de coopération à inventer en référence aux cultures allemandes et françaises, hier acquises, aujourd’hui en genèse dans l’européisation et la mondialisation. Ce qui revient à chercher à inventer nos nouvelles citoyennetés nationales, européennes, mondiales.

Jacques Demorgon

Bibliographie limitée

Adler Alexandre (1998) Éditorial de Courrier international, n° 424, décembre.

Chaliand G., Rageau J.P., (1989) “ l`Europe entre les deux Guerres mondiales ”, p. 102, in Atlas des Européens, Fayard.

Demorgon J., (1998) L´histoire interculturelle des sociétés, Economica, 1998.

Duby G., (1987) Atlas historique, Larousse.

Dufour D-R., (1990) Les mystères de la trinité, Gallimard.

Hess Paul, (1998) La vie à Reims pendant la guerre de 14-18. Notes et impressions d´un bombardé, Anthropos.

Nerlich Michaël, (1997) “ La haine de la France ”, pp. 56-59, in Magazine Littéraire n° 359, novembre 1997, Deux siècles de passions intellectuelles – France-Allemagne : l´amour et la haine.

Tood Emmanuel, (1990) L´invention de l´Europe, Seuil.

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