I. Les relations interculturelles à la lumière de la psychologie sociale
Ce sont les recherches menées dans le champ de la psychologie sociale qui nous ont certainement permis de mieux comprendre les mécanismes à luvre dans les relations interculturelles (dans le sens de relations qui sinstaurent entre individus et groupes culturellement différenciés). Le bilan, à ce niveau, est particulièrement riche. Il concerne tout spécialement deux domaines : celui des stéréotypes et des préjugés et celui des rapports entre sentiment didentité et appartenance groupale.
Je voudrais résumer brièvement la portée de ces recherches et, en en montrant aussi les limites, évoquer quelques pistes nouvelles sur lesquelles travailler dans le futur.
Représentations, stéréotypes et préjugés
Un très grand nombre de recherches ont porté et portent encore aujourdhui sur les représentations inter-groupes (et notamment entre groupes ethniques ou nationaux) et sur leur forme la plus rudimentaire : les stéréotypes et les préjugés.
Les stéréotypes sont des clichés, des images toutes faites, schématiques, rudimentaires et figées que lon a dun groupe social ; les préjugés sont des jugements préconçus de nature évaluative (et souvent discriminatoire) portés sur un groupe.
La psychologie sociale permet déclairer deux aspects importants de ces représentations : les mécanismes cognitifs qui les sous-tendent, mécanismes que lon peut regrouper sous la notion de catégorisation. Et la façon dont ces représentations se forment au sein des relations entre groupes.
Les mécanismes de catégorisation sont aujourdhui bien explorés et solidement établis (cf. pour la présentation des recherches classiques, Doise, 1979 ; et pour un bilan plus récent, Bourhis et Leyens, 1994). Dans les rapports entre groupes, on peut les ramener à trois effets principaux :
Un effet de contraste qui tend à accentuer les différences entre des sujets dès lors quils appartiennent à des groupes différents (ainsi un Français aura tendance à mettre laccent sur ce qui différencie un Français dun Allemand). Cet effet est dautant plus important que lon se trouve dans un contexte comparatif (un groupe de Français face à un groupe dAllemands).
Un effet de stéréotypie qui conduit à percevoir un étranger à travers les images toutes faites transmises par la culture et à penser que tous les ressortissants dune même nationalité sont porteurs des traits prototypiques qui lui sont associés (les Allemands sont disciplinés, organisés, grégaires
). Leffet de stéréotypie est dautant plus fort que la nationalité sur laquelle il porte est mal connue du sujet (si je connais bien lAllema-gne, jaurais moins tendance à porter des jugements stéréotypés sur les Allemands ; autrement dit : plus jai fréquenté dAllemands, moins je percevrai un nouvel individu rencontré à travers le stéréotype lié à sa nationalité).
Un effet dassimilation qui amène à accentuer les ressemblances entre individus de même nationalité (effet qui sous-tend des jugements tels que tous les Français sont individualistes, les Ecossais sont avares, etc.).
Cet effet dassimilation est dautant plus fort quil porte sur un groupe étranger (un Français percevra plus de similitudes dans un groupe dAllemands quil nen percevra dans un groupe de Français).
Ces mécanismes de catégorisation ne sont pas seulement des mécanismes cognitifs, inhérents au fonctionnement de lesprit humain. Ils sinscrivent aussi dans le contexte des relations inter-groupes et sont fortement marqués par les caractéristiques de ce contexte.
Le contexte des relations entre groupes
On sait depuis lexpérience de M. Shérif (cf. 1971) quun contexte de compétition entre deux groupes accentue les tendances à la catégorisation et la production de stéréotypes et de préjugés. Au contraire, une situation de coopération tend à diminuer le mécanisme de stéréotypie.
Plus largement, toute situation de comparaison et de confrontation entre groupes renforce les processus de catégorisation. Par contre le croisement des appartenances catégorielles (le fait dappartenir à plusieurs catégories à la fois) tend à diminuer leffet différenciateur : si, par exemple, dans un groupe de Français et dAllemands, il y a des hommes et des femmes, leffet de stéréotypie par rapport à la nationalité jouera moins que dans un groupe homogène selon le sexe.
La psychologie sociale a montré aussi que les structures et les préjugés répondent à certaines fonctions dans les relations entre groupes. On peut parler globalement dune fonction justificatrice : cest-à-dire que limage que lon se fait de lautre tend à justifier la relation qui existe entre groupes, relation influencée par des motifs politiques, économiques ou sociaux (ainsi les colonisateurs ont toujours justifié leur domination par des images dépréciatives des colonisés : ceux-ci sont paresseux, incapables de se diriger eux-mêmes, ce sont des grands enfants insouciants et indolents, etc.).
Si les stéréotypes et les préjugés peuvent renforcer les attitudes face à un groupe, cest surtout laction menée contre ce groupe qui entraîne des images discriminatoires (comme celles de lAlle-magne nazie ou de la France de Vichy par rapport aux Juifs).
Ainsi les représentations que les groupes se font les uns des autres reflètent en grande partie les relations qui existent entre des groupes et en propose une rationalisation.
Identité et appartenances groupales
Mais les représentations groupales ont une autre fonction : elles contribuent à la construction de lidentité, individuelle et collective, des membres dun groupe. Comme H. Tajfel la souligné, la dimension sociale de notre identité découle de lappartenance aux groupes auxquels nous participons et des sentiments et représentations associés à cette appartenance. Ce phénomène explique la tendance générale à valoriser et favoriser son groupe dappartenance (le in-group) et à dévaloriser lautre (lout-group). Une identité collective est dautant plus revendiquée quelle peut être valorisante (on la vu au moment du mondial où les succès de léquipe de France ont renforcé progressivement le soutien et ladhésion à cette équipe, donnant à tous les supporters le sentiment de faire partie des vainqueurs).
J. Turner montre que cette recherche didentité positive et de valorisation entraîne, en elle-même, une comparaison et une compétition entre groupes sociaux et alimente des attitudes de discrimination (pouvoir mépriser les Arabes ou les Turcs est un moyen de valoriser son propre groupe en le situant en position haute par comparaison au groupe placé en position basse).
On voit, à travers ce rapide survol, que la psychologie sociale nous propose un ensemble relativement cohérent de modèles théoriques pour comprendre des aspects importants des relations interculturelles.