Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Edmond-Marc Lipiansky

 

Sommaire

Le bi et le tri : la psychologie sociale face aux relations inter-groupes

I. Les relations interculturelles à la lumière de la psychologie sociale

Ce sont les recherches menées dans le champ de la psychologie sociale qui nous ont certainement permis de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans les relations interculturelles (dans le sens de relations qui s’instaurent entre individus et groupes culturellement différenciés). Le bilan, à ce niveau, est particulièrement riche. Il concerne tout spécialement deux domaines : celui des stéréotypes et des préjugés et celui des rapports entre sentiment d’identité et appartenance groupale.

Je voudrais résumer brièvement la portée de ces recherches et, en en montrant aussi les limites, évoquer quelques pistes nouvelles sur lesquelles travailler dans le futur.

Représentations, stéréotypes et préjugés

Un très grand nombre de recherches ont porté –et portent encore aujourd’hui– sur les représentations inter-groupes (et notamment entre groupes ethniques ou nationaux) et sur leur forme la plus rudimentaire : les stéréotypes et les préjugés.
Les stéréotypes sont des clichés, des images „toutes faites“, schématiques, rudimentaires et figées que l’on a d’un groupe social ; les préjugés sont des jugements préconçus de nature évaluative (et souvent discriminatoire) portés sur un groupe.

La psychologie sociale permet d’éclairer deux aspects importants de ces représentations : les mécanismes cognitifs qui les sous-tendent, mécanismes que l’on peut regrouper sous la notion de „catégorisation“. Et la façon dont ces représentations se forment au sein des relations entre groupes.

Les mécanismes de catégorisation sont aujourd’hui bien explorés et solidement établis (cf. pour la présentation des recherches classiques, Doise, 1979 ; et pour un bilan plus récent, Bourhis et Leyens, 1994). Dans les rapports entre groupes, on peut les ramener à trois effets principaux :

– Un effet de contraste qui tend à accentuer les différences entre des sujets dès lors qu’ils appartiennent à des groupes différents (ainsi un Français aura tendance à mettre l’accent sur ce qui différencie un Français d’un Allemand). Cet effet est d’autant plus important que l’on se trouve dans un contexte comparatif (un groupe de Français face à un groupe d’Allemands).

– Un effet de stéréotypie qui conduit à percevoir un étranger à travers les images toutes faites transmises par la culture et à penser que tous les ressortissants d’une même nationalité sont porteurs des traits prototypiques qui lui sont associés (les Allemands sont disciplinés, organisés, grégaires…). L’effet de stéréotypie est d’autant plus fort que la nationalité sur laquelle il porte est mal connue du sujet (si je connais bien l’Allema-gne, j’aurais moins tendance à porter des jugements stéréotypés sur les Allemands ; autrement dit : plus j’ai fréquenté d’Allemands, moins je percevrai un nouvel individu rencontré à travers le stéréotype lié à sa nationalité).

– Un effet d’assimilation qui amène à accentuer les ressemblances entre individus de même nationalité (effet qui sous-tend des jugements tels que „tous les Français sont individualistes“, „les Ecossais sont avares“, etc.).

– Cet effet d’assimilation est d’autant plus fort qu’il porte sur un groupe étranger (un Français percevra plus de similitudes dans un groupe d’Allemands qu’il n’en percevra dans un groupe de Français).

Ces mécanismes de catégorisation ne sont pas seulement des mécanismes cognitifs, inhérents au fonctionnement de l’esprit humain. Ils s’inscrivent aussi dans le contexte des relations inter-groupes et sont fortement marqués par les caractéristiques de ce contexte.

Le contexte des relations entre groupes

On sait depuis l’expérience de M. Shérif (cf. 1971) qu’un contexte de compétition entre deux groupes accentue les tendances à la catégorisation et la production de stéréotypes et de préjugés. Au contraire, une situation de coopération tend à diminuer le mécanisme de stéréotypie.

Plus largement, toute situation de comparaison et de confrontation entre groupes renforce les processus de catégorisation. Par contre le croisement des appartenances catégorielles (le fait d’appartenir à plusieurs catégories à la fois) tend à diminuer l’effet différenciateur : si, par exemple, dans un groupe de Français et d’Allemands, il y a des hommes et des femmes, l’effet de stéréotypie par rapport à la nationalité jouera moins que dans un groupe homogène selon le sexe.

La psychologie sociale a montré aussi que les structures et les préjugés répondent à certaines fonctions dans les relations entre groupes. On peut parler globalement d’une fonction justificatrice : c’est-à-dire que l’image que l’on se fait de l’autre tend à justifier la relation qui existe entre groupes, relation influencée par des motifs politiques, économiques ou sociaux (ainsi les colonisateurs ont toujours justifié leur domination par des images dépréciatives des colonisés : ceux-ci sont paresseux, incapables de se diriger eux-mêmes, ce sont des „grands enfants“ insouciants et indolents, etc.).

Si les stéréotypes et les préjugés peuvent renforcer les attitudes face à un groupe, c’est surtout l’action menée contre ce groupe qui entraîne des images discriminatoires (comme celles de l’Alle-magne nazie ou de la France de Vichy par rapport aux Juifs).

Ainsi les représentations que les groupes se font les uns des autres reflètent en grande partie les relations qui existent entre des groupes et en propose une rationalisation.

Identité et appartenances groupales

Mais les représentations groupales ont une autre fonction : elles contribuent à la construction de l’identité, individuelle et collective, des membres d’un groupe. Comme H. Tajfel l’a souligné, la dimension sociale de notre identité découle de l’appartenance aux groupes auxquels nous participons et des sentiments et représentations associés à cette appartenance. Ce phénomène explique la tendance générale à valoriser et favoriser son groupe d’appartenance (le in-group) et à dévaloriser l’autre (l’out-group). Une identité collective est d’autant plus revendiquée qu’elle peut être valorisante (on l’a vu au moment du „mondial“ où les succès de l’équipe de France ont renforcé progressivement le soutien et l’adhésion à cette équipe, donnant à tous les supporters le sentiment de faire partie des vainqueurs).

J. Turner montre que cette recherche d’identité positive et de valorisation entraîne, en elle-même, une comparaison et une compétition entre groupes sociaux et alimente des attitudes de discrimination (pouvoir mépriser les Arabes ou les Turcs est un moyen de valoriser son propre groupe en le situant en „position haute“ par comparaison au groupe placé en „position basse„).

On voit, à travers ce rapide survol, que la psychologie sociale nous propose un ensemble relativement cohérent de modèles théoriques pour comprendre des aspects importants des relations interculturelles.

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