Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Edmond-Marc Lipiansky

 

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Le bi et le tri : la psychologie sociale face aux relations inter-groupes

II. Les limites de ces recherches

Cependant, je voudrais montrer aussi les limites des recherches que je viens d’évoquer, limites qui tiennent, à mon sens, à une certaine tendance réductrice.

Une triple réduction

– La psychologie sociale a d’abord trop souvent ramené la complexité des relations et communications interculturelles aux processus cognitifs de représentation qui n’en sont qu’une des dimensions.

– Ensuite, dans un souci de validation expérimentale, elle s’est trop souvent confinée au cadre du laboratoire, négligeant la diversité et la complexité des situations de terrain.

– Enfin, là aussi dans un souci de mieux maîtriser les variables en présence, elle a surtout expérimenté sur les rapports entre deux groupes, tendant à généraliser les résultats obtenus dans ce contexte spécifique à l’ensemble des relations intergroupes.

1. On a vu qu’une grande part des recherches en psychologie sociale portait sur les stéréotypes et les préjugés.

On peut comprendre cet accent, motivé à la fois par des raisons de commodité et d’éthique. Stéréotypes et préjugés sont des représentations rudimentaires faciles à enregistrer et à traiter (à partir de questionnaires ou d’échelles d’opinion) et qui se prêtent donc à une certaine standardisation de la recherche (ce qui explique la masse d’enquêtes un peu „paresseuses“, style : „Comment les Français voient les Allemands“ à partir d’une liste standardisée de traits qu’il ne reste plus qu’à cocher).

D’autre part, stéréotypes et préjugés apparaissent comme la manifestation la plus évidente d’attitudes de discrimination. Ce qui justifie, au nom de principes humanistes, une „lutte contre les préjugés“ qui peut sembler la réponse la moins „coûteuse“ aux situations de conflits inter-groupes (avec l’idée un peu naïve que si l’on montre que ces préjugés sont des „biais cognitifs“, on désamorce les attitudes de discrimination).

Un autre élément est la vogue en psychologie du cognitivisme qui a renforcé l’accent mis sur les mécanismes de perception, de traitement de l’information et de catégorisation.

Or, stéréotypes et préjugés ne sont, le plus souvent, que des représentations induites, qu’un épiphénomène, dans la complexité des relations interculturelles. Réduire celles-ci à ceux-là constitue un appauvrissement considérable. La prise en compte du contexte socio-historique, si importante pour la compréhension des conflits réels entre groupes, est trop souvent négligée ; comme le soulignent P. Bourhis et J.P. Leyens : „La notion de conflit, centrale pour la théorie de l’identité sociale aussi bien que pour celle de la privation relative et de la théorie des conflits réels, est restée inexistante dans la perspective de la cognition sociale […] l’être humain privilégié jusqu’à présent dans les études de cognition sociale était contraint de résoudre des problèmes intellectuels plus que sociaux“ (1994, p. 356).

2. Une seconde réduction est celle de la réalité au laboratoire. Là aussi les raisons tiennent à la fois à une orientation épistémologique et à des commodités méthodologiques.

Dans son souci d’accéder au statut de „science dure“, la psychologie a valorisé la démarche expérimentale. Cette démarche est, en elle-même, réductrice puisqu’il s’agit de ramener la complexité des phénomènes réels à quelques variables contrôlables et manipulables expérimentalement. Ce qui est gagné en rigueur est perdu en fidélité et en adéquation à la réalité.

Or les situations de laboratoire sont généralement des situations aseptisées, sans enjeux réels et peu impliquantes contrairement aux situations de „terrain“ : „Ne serait-il pas temps, suggèrent Bourhis et Leyens, que les chercheurs en cognition sociale se penchent avec réalisme sur les rencontres qui donnent lieu à des frictions sur le terrain, plutôt que de créer des contacts expérimentaux évanescents“ (1994, p. 3573.

3. Je voudrais m’attarder un peu plus sur une troisième réduction : celle de la pluralité des relations inter-groupes à des rapports entre deux groupes.


La confrontation de deux groupes comme situation paradigmatique

Muzafer Sherif a été un des premiers à mener des expériences contrôlées sur les relations entre groupes. Il définit les relations intergroupes comme des relations „entre deux ou plusieurs groupes“ et leurs membres respectifs (in Doise, 1979, p. 18) ; concrètement, il s’agit des „actions des individus appartenant à un groupe, lorsqu’ils sont en interaction, collectivement ou individuellement, avec un autre groupe ou ses membres considérés dans leur qualité de membre du groupe“. Bien que Sherif parle de „deux ou plusieurs groupes“, ses expériences confrontent toujours deux groupes. Par la suite, presque tous les chercheurs ont retenu cette situation type. Là aussi, on peut penser que c’est pour des raisons de commodité car au niveau des plans expérimentaux, il est plus facile de procéder avec deux groupes qu’avec trois ou plus. Cependant, les résultats tirés de cette situation ont été généralisés aux „relations intergroupes“ en général. Pourtant Shérif lui-même avait observé que l’introduction d’un tiers pouvait modifier les phénomènes ; dans une de ses expériences, il avait invité un groupe extérieur à venir participer à une compétition avec une équipe formée de membres sélectionnés dans les deux groupes. Il note : „Au moins pour un moment, la présence d’un ennemi commun eut pour effet de réduire l’hostilité intergroupe et de favoriser la coopération“ (op cit., p. 45). Par la suite, certaines expériences comme celles de R. Avigor (in Doise, 1979) comportaient quatre groupes, mais ces groupes étaient toujours confrontés deux à deux.

Dans une recherche intéressante de J. Bruner et H. Perlmutter –„compatriotes et étrangers : une étude des impressions dans trois pays“ (in Doise, 1979, p. 227)– l’expérience impliquait bien trois pays (Allemagne, Etats-Unis, France). Elle montrait que les mécanismes de catégorisation sont plus actifs lorsque l’on se trouve dans un contexte de comparaison implicite (quant il s’agissait d’évaluer en même temps un Allemand, un Américain et un Français) que lorsqu’il s’agit d’évaluer une seule personne. Cependant, dans cette expérience, il n’y avait aucune interaction réelle entre les groupes puisque l’évaluation se faisait à partir de portraits écrits.

Theodore Caplow est le seul –à la suite du sociologue Georg Simmel– à distinguer nettement les interactions dyadiques et les interactions triadiques (cf. Deux contre un, 1971). Mais en même temps, il les a étudiées sous le seul angle des rapports de forces et des phénomènes de coalition. Ses travaux restent, de plus, relativement isolés dans le champ de la psychologie sociale.

Après l’évocation de ces quelques limites des recherches sur les relations interculturelles menées dans ce champ, je voudrais indiquer quelques pistes de travail que peut inspirer ce rapide bilan.

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