III. Perspectives de recherche
Compte tenu des limites et des manques que je viens de souligner, je pense quil pourrait être fécond de développer des recherches psychosociologiques à partir de trois orientations majeures :
Un retour vers le terrain et vers des méthodologies dobservation.
Un déplacement de lattention des phénomènes de représentation sociale aux comportements interactifs de communication.
Un élargissement du champ dobservation des relations bi-nationales aux relations tri-nationales.
Bien entendu, ces orientations ne sont pas totalement nouvelles et chacune a pu déjà inspirer certaines recherches. Il faut souligner dailleurs le rôle pionnier que jouent dans ce sens les équipes de formation-recherche soutenues par lOFAJ ; car plusieurs se situent nettement dans ces orientations.
Il sagit donc de faire reconnaître et dapprofondir une démarche déjà partiellement amorcée.
Un retour vers le terrain
Si le projet de coller daussi près que possible aux situations réelles de contacts interculturels nest guère contestable, sa mise en uvre soulève cependant des difficultés. Ces situations sont extrêmement diverses et diffuses. Elles ne sont pas toujours faciles à observer ; notamment le vécu subjectif des acteurs est difficile à saisir. Tout en suggérant la multiplication détudes ethnographiques ou ethnométhodologiques sur tel ou tel aspect spécifique des relations interculturelles (dans les entreprises, le travail social, linformation, les congrès, les équipes sportives, le tourisme
), on peut proposer une voie intermédiaire. Entre le foisonnement difficile à enregistrer et à formaliser des situations naturelles et la schématisation réductrice et désocialisante du laboratoire, une troisième voie peut sembler particulièrement féconde : celle des groupes de rencontre bi- ou plurinationaux. Ce type dexpérience est assez proche de certaines situations naturelles tout en permettant lobservation des phénomènes de communication et dinteraction et en facilitant lanalyse collective.
Dans ce cadre, plusieurs méthodologies peuvent être mises en uvre :
Lobservation participante de la vie du groupe, observation de type phénoménologique et subjective.
Lobservation éthologique des comportements observables.
Lobservation ethnométhodologique des conduites de communication.
Lobservation armée ou systématique de certains aspects spécifiques (prises de paroles, positions spatiales, aspects socio-linguistiques de la communication, formes de traductions, prises de décision, composition des tables au moment des repas, etc.).
La métacommunication instituée des vécus interculturels à lintérieur de la rencontre
Il sagit ainsi de faire converger deux types dapproches : une approche cherchant à objectiver les comportements et les conduites dinteractions observables ; et une approche dexploration du vécu subjectif de la communication et des relations interculturelles.
Des représentations à la communication interculturelle
Il sagit moins dabandonner le terrain des représentations que délar-gir le champ détude à lensemble des dimensions de la communi-cation.
En ce qui concerne les représentations, il me semble intéressant de dépasser létude des stéréotypes et des préjugés pour prendre en compte des représentations plus élaborées et fonder une véritable imagologie interculturelle (cf. Ladmiral, Lipiansky, 1991) abordant les représentations mutuelles dans leur contexte interactionnel et leur ancrage socio-historique.
Labord de la communication interculturelle, outre sa dynamique représentationnelle, implique plusieurs aspects dont on relèvera seulement quelques uns :
Léconomie linguistique des échanges concernant lusage des différentes langues en présence, les phénomènes de hiérarchisation et de domination linguistique, les pratiques de traduction, la co-construction du sens
La structure de la relation interculturelle que lon peut établir à partir de plusieurs indicateurs du rapport de places entre les interactants :
- proximité/distance
- symétrie/asymétrie
- convergence/divergence
- sécurité/insécurité...
Les stratégies identitaires mises en uvre dans la communication ; notamment les identifications situationnelles suscitées par la communication interculturelle (qui font quen fonction du contexte et de linterlocuteur, on actualise telle ou telle identité sociale potentielle).
Les rituels dinteraction propres à chaque culture ; comment la pluralité des rituels en présence retentit sur la communication.
Les mécanismes de défense (régulant notamment louverture/ fermeture et la distance) spécifiques à la communication interculturelle ou suscités par elle.
Du bi au tri et au plurinational
Là encore, il ne sagit pas dabandonner le niveau du bi-national. Ce niveau reste fondamental. Dabord parce quil est, comme on la vu, le niveau qui a été le plus systématiquement étudié (que lon pense notamment à toutes les recherches opérées depuis plus de 25 ans dans le cadre de lOFAJ et qui constituent certainement le corpus le plus approfondi sur les relations bi-nationales). Ensuite, parce que les relations bi-culturelles représentent un niveau très marqué de la réalité socio-historique ; à toutes les époques, on peut trouver des exemples de polarité marquées entre deux groupes culturellement distincts (la polarité franco-allemande en est une bonne illustration pendant tout le XXe siècle ; de même que les conflits entre bouddhistes et musulmans en Inde, entre Hutu et Tutzi en Afrique, entre Serbes orthodoxes et Croates musulmans en Yougoslavie, etc.).
Mais les situations de rapports pluri-culturels ne sont pas moins nombreuses. Même si lon reprend le cas de la polarité franco-allemande, elle sest inscrite dans un contexte européen où dautres nations ont joué, selon les moments, un rôle important (la Grande-Bretagne, lItalie, lUnion soviétique
). Cest souvent un rôle de tiers : allié, opposant, arbitre, médiateur
Cest pourquoi, comme le souligne T. Caplow, la triade (relation entre trois groupes) peut apparaître comme une figure de base à laquelle peuvent être ramenées de nombreuses situations : Il est plus commode de réduire les groupes nombreux à des triades, en combinant entre eux les éléments qui agissent de façon similaire (1972, p. 22).
Ainsi les rencontres tri-nationales peuvent être une sorte de situation-test pour aborder le pluri-national sans simmerger dans des situations trop complexes où les rapports inter-groupes sont difficiles à observer.
L'intervention du tiers
Il sagit, dans un premier temps, détudier les effets de lin-troduction dun tiers. Lhypothèse fondamentale est celle-là même que T. Caplow sest efforcé de vérifier : La présence dun tiers modifie la relation entre les deux autres groupes.
Ce sont les différentes modalités de cette modification quil convient détablir. Comme on la déjà souligné, T. Caplow sest surtout intéressé aux phénomènes dalliance (lorsquon sassocie pour atteindre un objectif commun). Ces phénomènes existent, bien sûr, dans les groupes tri-nationaux.
Mais les expériences déjà observées montrent que le rôle du tiers peut être beaucoup plus varié. Les rôles les plus souvent relevés sont ceux de médiateur (celui qui facilite la relation entre deux groupes en présence), darbitre (celui qui aide à la résolution dun conflit) ou de fédérateur (celui qui sefforce de faire coopé-rer les autres groupes). Dautres rôles sont certainement à repérer.
Les relations triadiques
Un autre aspect à explorer est en quoi les relations triadiques diffèrent des relations dyadiques.
Une hypothèse, qui semble découler des premières observations effectuées dans ce domaine, est que le regard tiers tend à atténuer des mécanismes de catégorisation (par exemple, sous le regard dItaliens, les Français et les Allemands peuvent sapercevoir quils sont moins différents quils ne le pensent).
Par contre, il peut mettre en lumière des différences cachées dont les intéressés eux-mêmes n'étaient pas conscients.
Une autre hypothèse est que la communication sétablit préférentiellement avec le partenaire avec lequel la distance subjectivement perçue est la plus faible (par exemple, il semble que Français et Italiens se sentent plus proches que les Français et les Allemands ou les Italiens et les Allemands, mais peut-être que les Italiens se sentent plus proches des Allemands que les Français ; ils peuvent alors jouer un rôle de médiation dans la relation).
Ces quelques hypothèses nont dautres prétentions que de jouer un rôle de stimulation et dorientation. A mon sens, dans le stade actuel de la recherche, lobservation doit primer afin de proposer des descriptions pertinentes des aspects les plus saillants des relations triadiques.
Recherche et formation
Les suggestions que je viens de faire visent à renouveler les recherches psychosociologiques dans le domaine des relations intergroupes et interculturelles. Mais, bien entendu, elles ont aussi une visée pragmatique et pédagogique. A lheure où les rencontres pluri-nationales se développent, il convient den observer les effets et den penser la pédagogie. Celle-ci ne peut répondre seulement à des considérations idéologiques, politiques ou éthiques. Pour être consistante et efficace, elle doit sappuyer sur une compréhension rigoureuse des situations auxquelles elle sapplique et des mécanismes qui y sont à luvre.
Bibliographie
BOURHIS R., LEYENS J.P., Stéréotypes, discriminations et relations intergroupes, Liège, Mardaga, 1994.
CAPLOW, T., Deux contre un, Paris, A. Colin, 1971
DOISE, W., Experiences entre groupes, Paris, Mouton, 1979.
HIGGINS E.T., KURGLANSKY A.W.(HG.), Social psychology, New York, Guilford Press, 1996.
LADMIRAL J.R., LIPIANSKY E.M., Interkulturelle Kommunikation, Campus, Frankfurt/Main, 2000.
SHERIF M. Des tensions intergroupes aux conflits internationaux, Paris, E.S.F., 1971.