Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Edmond-Marc Lipiansky

 

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Le bi et le tri : la psychologie sociale face aux relations inter-groupes

III. Perspectives de recherche

Compte tenu des limites et des manques que je viens de souligner, je pense qu’il pourrait être fécond de développer des recherches psychosociologiques à partir de trois orientations majeures :

– Un retour vers le terrain et vers des méthodologies d’observation.

– Un déplacement de l’attention des phénomènes de représentation sociale aux comportements interactifs de communication.

– Un élargissement du champ d’observation des relations bi-nationales aux relations tri-nationales.

Bien entendu, ces orientations ne sont pas totalement nouvelles et chacune a pu déjà inspirer certaines recherches. Il faut souligner d’ailleurs le rôle pionnier que jouent dans ce sens les équipes de formation-recherche soutenues par l’OFAJ ; car plusieurs se situent nettement dans ces orientations.

Il s’agit donc de faire reconnaître et d’approfondir une démarche déjà partiellement amorcée.

Un retour vers le terrain

Si le projet de „coller“ d’aussi près que possible aux situations réelles de contacts interculturels n’est guère contestable, sa mise en œuvre soulève cependant des difficultés. Ces situations sont extrêmement diverses et diffuses. Elles ne sont pas toujours faciles à observer ; notamment le vécu subjectif des acteurs est difficile à saisir. Tout en suggérant la multiplication d’études ethnographiques ou ethnométhodologiques sur tel ou tel aspect spécifique des relations interculturelles (dans les entreprises, le travail social, l’information, les congrès, les équipes sportives, le tourisme…), on peut proposer une voie intermédiaire. Entre le foisonnement difficile à enregistrer et à formaliser des situations „naturelles“ et la schématisation réductrice et désocialisante du laboratoire, une troisième voie peut sembler particulièrement féconde : celle des groupes de rencontre bi- ou plurinationaux. Ce type d’expérience est assez proche de certaines situations „naturelles“ tout en permettant l’observation des phénomènes de communication et d’interaction et en facilitant l’analyse collective.

Dans ce cadre, plusieurs méthodologies peuvent être mises en œuvre :

L’observation „participante“ de la vie du groupe, observation de type phénoménologique et subjective.

L’observation „éthologique“ des comportements observables.

L’observation „ethnométhodologique“ des conduites de communication.

L’observation „armée“ ou „systématique“ de certains aspects spécifiques (prises de paroles, positions spatiales, aspects socio-linguistiques de la communication, formes de traductions, prises de décision, composition des tables au moment des repas, etc.).

La „métacommunication“ instituée des vécus interculturels à l’intérieur de la rencontre…

Il s’agit ainsi de faire converger deux types d’approches : une approche cherchant à objectiver les comportements et les conduites d’interactions observables ; et une approche d’exploration du vécu subjectif de la communication et des relations interculturelles.

Des représentations à la communication interculturelle

Il s’agit moins d’abandonner le terrain des représentations que d’élar-gir le champ d’étude à l’ensemble des dimensions de la communi-cation.

En ce qui concerne les représentations, il me semble intéressant de dépasser l’étude des stéréotypes et des préjugés pour prendre en compte des représentations plus élaborées et fonder une véritable „imagologie“ interculturelle (cf. Ladmiral, Lipiansky, 1991) abordant les représentations mutuelles dans leur contexte interactionnel et leur ancrage socio-historique.

L’abord de la communication interculturelle, outre sa dynamique représentationnelle, implique plusieurs aspects dont on relèvera seulement quelques uns :

– L’économie linguistique des échanges concernant l’usage des différentes langues en présence, les phénomènes de hiérarchisation et de domination linguistique, les pratiques de traduction, la co-construction du sens…

– La structure de la relation interculturelle que l’on peut établir à partir de plusieurs indicateurs du „rapport de places“ entre les interactants :

- proximité/distance
- symétrie/asymétrie
- convergence/divergence
- sécurité/insécurité...

– Les stratégies identitaires mises en œuvre dans la communication ; notamment les identifications situationnelles suscitées par la communication interculturelle (qui font qu’en fonction du contexte et de l’interlocuteur, on actualise telle ou telle identité sociale potentielle).

– Les rituels d’interaction propres à chaque culture ; comment la pluralité des rituels en présence retentit sur la communication.

– Les mécanismes de défense (régulant notamment l’ouverture/ fermeture et la distance) spécifiques à la communication interculturelle ou suscités par elle.

Du bi au tri et au plurinational

Là encore, il ne s’agit pas d’abandonner le niveau du bi-national. Ce niveau reste fondamental. D’abord parce qu’il est, comme on l’a vu, le niveau qui a été le plus systématiquement étudié (que l’on pense notamment à toutes les recherches opérées depuis plus de 25 ans dans le cadre de l’OFAJ et qui constituent certainement le corpus le plus approfondi sur les relations bi-nationales). Ensuite, parce que les relations bi-culturelles représentent un niveau très marqué de la réalité socio-historique ; à toutes les époques, on peut trouver des exemples de polarité marquées entre deux groupes culturellement distincts (la polarité franco-allemande en est une bonne illustration pendant tout le XXe siècle ; de même que les conflits entre bouddhistes et musulmans en Inde, entre Hutu et Tutzi en Afrique, entre Serbes orthodoxes et Croates musulmans en Yougoslavie, etc.).

Mais les situations de rapports pluri-culturels ne sont pas moins nombreuses. Même si l’on reprend le cas de la polarité franco-allemande, elle s’est inscrite dans un contexte européen où d’autres nations ont joué, selon les moments, un rôle important (la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Union soviétique…). C’est souvent un rôle de „tiers“ : allié, opposant, arbitre, médiateur…

C’est pourquoi, comme le souligne T. Caplow, la triade (relation entre trois groupes) peut apparaître comme une figure de base à laquelle peuvent être ramenées de nombreuses situations : „Il est plus commode de réduire les groupes nombreux à des triades, en combinant entre eux les éléments qui agissent de façon similaire“ (1972, p. 22).

Ainsi les rencontres tri-nationales peuvent être une sorte de situation-test pour aborder le pluri-national sans s’immerger dans des situations trop complexes où les rapports inter-groupes sont difficiles à observer.

L'intervention du tiers

Il s’agit, dans un premier temps, d’étudier les effets de l’in-troduction d’un tiers. L’hypothèse fondamentale est celle-là même que T. Caplow s’est efforcé de vérifier : La présence d’un tiers modifie la relation entre les deux autres groupes.

Ce sont les différentes modalités de cette modification qu’il convient d’établir. Comme on l’a déjà souligné, T. Caplow s’est surtout intéressé aux phénomènes d’alliance (lorsqu’on s’associe pour atteindre un objectif commun). Ces phénomènes existent, bien sûr, dans les groupes tri-nationaux.

Mais les expériences déjà observées montrent que le rôle du tiers peut être beaucoup plus varié. Les rôles les plus souvent relevés sont ceux de médiateur (celui qui facilite la relation entre deux groupes en présence), d’arbitre (celui qui aide à la résolution d’un conflit) ou de fédérateur (celui qui s’efforce de faire coopé-rer les autres groupes). D’autres rôles sont certainement à repérer.

Les relations triadiques

Un autre aspect à explorer est en quoi les relations triadiques diffèrent des relations dyadiques.

Une hypothèse, qui semble découler des premières observations effectuées dans ce domaine, est que le regard tiers tend à atténuer des mécanismes de catégorisation (par exemple, sous le regard d’Italiens, les Français et les Allemands peuvent s’apercevoir qu’ils sont moins différents qu’ils ne le pensent).

Par contre, il peut mettre en lumière des différences cachées dont les intéressés eux-mêmes n'étaient pas conscients.

Une autre hypothèse est que la communication s’établit préférentiellement avec le partenaire avec lequel la distance subjectivement perçue est la plus faible (par exemple, il semble que Français et Italiens se sentent plus proches que les Français et les Allemands ou les Italiens et les Allemands, mais peut-être que les Italiens se sentent plus proches des Allemands que les Français ; ils peuvent alors jouer un rôle de médiation dans la relation).

Ces quelques hypothèses n’ont d’autres prétentions que de jouer un rôle de stimulation et d’orientation. A mon sens, dans le stade actuel de la recherche, l’observation doit primer afin de proposer des descriptions pertinentes des aspects les plus saillants des relations triadiques.

Recherche et formation

Les suggestions que je viens de faire visent à renouveler les recherches psychosociologiques dans le domaine des relations intergroupes et interculturelles. Mais, bien entendu, elles ont aussi une visée pragmatique et pédagogique. A l’heure où les rencontres pluri-nationales se développent, il convient d’en observer les effets et d’en penser la pédagogie. Celle-ci ne peut répondre seulement à des considérations idéologiques, politiques ou éthiques. Pour être consistante et efficace, elle doit s’appuyer sur une compréhension rigoureuse des situations auxquelles elle s’applique et des mécanismes qui y sont à l’œuvre.

Edmond-Marc Lipiansky

Bibliographie

BOURHIS R., LEYENS J.P., Stéréotypes, discriminations et relations intergroupes, Liège, Mardaga, 1994.

CAPLOW, T., Deux contre un, Paris, A. Colin, 1971

DOISE, W., Experiences entre groupes, Paris, Mouton, 1979.

HIGGINS E.T., KURGLANSKY A.W.(HG.), Social psychology, New York, Guilford Press, 1996.

LADMIRAL J.R., LIPIANSKY E.M., Interkulturelle Kommunikation, Campus, Frankfurt/Main, 2000.

SHERIF M. Des tensions intergroupes aux conflits internationaux, Paris, E.S.F., 1971.

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