Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Remi Hess

 

Sommaire

A propos des rencontres trinationales

Quelle est la spécificité des rencontres trinationales dans l’exploration de l’interculturel ? Telle est la question que nous voudrions tenter de penser ici. Cependant, cette question suppose de définir l’interculturel, ce qui est très difficile. Simplement, d’une manière très générale, cela pourrait signifier ici rencontre, confrontation de cultures. Dans cette perspective, l’interculturel est partout : au niveau personnel, interpersonnel, au niveau des groupes, au niveau des organisations et des institutions...

Sur le plan personnel, dès la prime enfance, l’identité est toujours le compromis entre (au moins) deux cultures (celle du père et celle de la mère). Je fais le postulat que même lorsque les parents sont originaires d’un même pays, ils sont porteurs d’identités culturelles familiales différentes. Dans ma famille, par exemple, mon père, Champenois d’origine alsacienne, aimait la viande cuite, ma mère, normande, la viande rouge. La culture familiale est donc le produit d’une négociation interculturelle dans laquelle certains éléments apportés par un parent sont repris ou non par la culture de la maison... Le petit enfant se construit dans ce travail de choix qu’il fait d’éléments des différentes cultures familiales qu’il a sous les yeux... En tant que personne, l’enfant produit donc une culture métisse faite de bric et de broc. Le moi est un bric à brac d’identifications, disent les psychanalystes.

Si l’on accepte ce postulat, on est obligé de penser la construction identitaire de la personnalité et des relations humaines, en général, comme un travail d’exploration interculturelle généralisée qui se produit constamment dès la prime enfance. Cependant, cette exploration suit des logiques complexes qui ont été peu étudiées. Ne serait-ce qu’au niveau de la famille, il n’est pas inintéressant de noter que le vécu d’un membre d’une famille n’est, qu’en très peu de choses, semblable au vécu d’un autre membre de cette même famille. Dans une fratrie, par exemple, le fait que les enfants naissent à des moments différents leur donne une caractéristiques particulière qui fait qu’ils n’ont pas connu leurs parents au même âge. Rien que ce fait de la date de naissance entraîne un vécu familial différent... Si la famille voyage, circule, ou traverse des moments historiques intenses (guerres, révolutions, changements de régime politique), les expériences sociales d’un enfant seront différentes de celle de son frère ou de sa soeur... Leurs socialisations seront différentes. Quant à la comparaison entre les générations, en dehors du problème de l’âge, notons que chacun s’inscrit dans une transversalité familiale différente. La confrontation avec les cultures familiales du conjoint n’est pas vécue sur le même mode que celui des enfants. Ceux-ci vivent le double héritage des cultures familiales comme constitutif de leur identité alors que le père découvre la culture familiale de son épouse comme une culture étrangère, car, pour lui, ce sont les cultures de ses propres parents qui sont constitutives de son identité de base, etc. Ces remarques sur l’interculturalité familiale visent ici à montrer que nous sommes tous, par naissance, confrontés à l’expérience interculturelle, même si l’expérience familiale n’a jamais été pensée ou théorisée en tant que telle.

Au niveau interindividuel, toute rencontre avec quelqu’un d’autre est, en effet, l’amorce d’une confrontation interculturelle. La différence d’âge, de sexe, d’ethnie, de culture personnelle entraîne, dans l’approche de l’autre, un travail que l’on peut qualifier d'interculturel.

Mais il existe aussi des cultures de groupes. L’individu appartient à des groupes d’âge, mais aussi à des groupes sociaux. Le groupe d’âge est caractérisé par une socialisation historique commune. Par exemple, on parle de la génération de 1968. Il s’agit des gens qui avaient un peu plus ou un peu moins de 20 ans en 1968... Ils étaient étudiants ensemble, ont vécu ensemble le mouvement social... Ils ont eu une socialisation commune qui dépassait d’ail-leurs les frontières puisque ce mouvement a été vécu sur le plan mondial. On pourrait aussi parler de la génération qui avait 20 ans en 1914 ou en 1940... Ces générations ont été marquées par les guerres, la captivité, etc. Cette appartenance groupale engendre une culture de groupe spécifique...

A côté de cette socialisation par le groupe d’âge, il existe la socialisation par le groupe d’appartenance... Toute appartenance à un groupe social se caractérise par le fait que le membre partage avec les autres membres de son groupe des éléments d’identité. Par exemple, à l’école, on peut distinguer la culture des élèves et la culture des maîtres. Dans l’usine, il y a la culture ouvrière et celle de l’encadrement... Dans un hôpital, il y aura le groupe des soignants et celui des soignés. La perception du monde d’un groupe est toujours très différente, parfois antagoniste, à celle des autres groupes... Comme l’a montré E. Goffman dans Asile, une même situation est souvent vécue de manière très différente en fonction de la place (et donc de la culture de groupe), qu’a le membre dans l’institution. Dans Asile, Goffman décrit des ateliers d’ergothérapie. Ces ateliers sont bien vécus par l’ensemble de la communauté de l’hôpital. Mais lorsque le sociologue tente de comprendre les choses dans le détail, il s’aperçoit que les médecins sont satisfaits de ce moment pour des raisons théoriques alors que, si les malades les vivent bien, c’est que ce sont les seuls lieux où on les autorise à se confronter à l’autre sexe et où ils peuvent fumer !

Une difficulté vient du fait que l’on peut partager plusieurs cultures de groupe qui se retrouvent parfois antagonistes entre elles. Ainsi peut-on être successivement piéton ou automobiliste. Et l’on peut à la fois, en tant que piéton, pester contre un automobiliste qui ne respecte pas les passages piétons et, en tant qu’automobiliste, pester contre un piéton qui traverse au rouge !

Depuis quelques siècles, l’appartenance nationale est devenue un élément assez important dans la construction identitaire des humains. Appartenir à une nation signifie partager avec un grand nombre de gens une histoire, parfois une langue, mais aussi de nombreux autres signes distinctifs (éducation, monnaie, etc). Il est très difficile de définir clairement ce qu’est une nation et surtout ce qu’est la culture des groupes nationaux. Car la nation s’est faîte souvent sur une longue période et chaque membre de la communauté nationale vit cette culture et l’histoire de cette culture sur des modes relativement divers, en fonction de sa place dans le dispositif (moment de la naissance, localisation de vie lors des „moments“ importants de la vie collective, etc)... Il y a tellement de choses accumulées dans le roman familial d’un pays ! De plus, à certains moments de l’histoire d’un pays, les implications de différents membres de la communauté nationale ont pu être opposées (politiquement, économiquement, religieusement, socialement)... La culture nationale n’est donc pas tellement le partage d’idées, mais plutôt le partage de tensions, de contradictions vécues par l’ensemble des membres d’une communauté nationale à un moment de son histoire, et dans lesquelles nous avons été pris personnellement ou au niveau des générations antérieures... L’héritage familial et national se confondent souvent.

Actuellement, les débats sur l’Europe sont un excellent analyseur de ces tensions entre idées qui constituent les identités nationales. Dans tous les pays, il y a des identités multiples qui se révèlent à l’occasion des initiatives européennes. On est pour ou contre Maastricht ou Amsterdam sans forcément pour autant être contre l’Europe, mais au nom de logiques qui s’enracinent profondément dans l’histoire nationale. D’autres sont, au contraire, pour ces traités au nom d’autres idées. Certains auraient voulu une Europe sociale précédent l’Europe économique ou politique... Toujours est-il que le vécu de l’aventure européenne à l’intérieur même de l’Europe est révélateur des microcosmes nationaux.

Une recherche récente donne une belle illustration des différences constitutives d’un pays au niveau de la socialisation différentielle en fonction des générations et des formes plus ou moins affirmées d’adhésion au jeu idéologique et institutionnel. Cette étude vient de paraître
10 . De quoi s’agit-il ? Professeur de sciences de l’édu-cation à la Freie Universität de Berlin, Dieter Geulen a piloté une recherche ethnographique approfondie auprès d’un échantillon de 36 personnes, des Allemands de l’Est, pour étudier leurs modes de socialisation à l’époque d’avant la chute du mur de Berlin. Il a constitué trois groupes d’âge : un groupe de personnes nées en 1940, un groupe de personnes nées en 1950 et un dernier en 1960. Ces personnes avaient donc 50, 40 et 30 ans au moment de la réunification de l’Allemagne. Par groupe de cinq ou six, ces personnes se sont retrouvées chez l’une d’entre elles accompagnées de chercheurs originaires de l’Est auquel se joignait D. Geulen... Il s’agissait de groupes de parole autour du vécu et de la socialisation politique. Chaque entretien durait cinq heures. Les débats enregistrés ont permis de reconstituer des histoires de vie individuelles et de dégager des types de socialisation caractéristiques. Ce livre est absolument passionnant. A sa lecture, on rencontre des vécus allant de l’adhésion irréfléchie au régime à des modes plus subtils de cohabitation... La génération des personnes nées en 1940 est d’autant plus passionnante que souvent les familles de ces personnes ont été impliquées dans le régime nazi. Ainsi, ces personnes ont traversé trois régimes politiques vraiment différents : période nazie, socialisme, fédéralisme d’aujourd’hui... Ce livre permet de réfléchir à une dimension peu questionnée en France aujourd’hui : comment chacun d’entre nous construit son adhésion-répulsion au système politique et social...

Témoignage de la puissance créatrice des méthodes qualitatives et de leur renouveau aujourd’hui en Allemagne, ce livre de Dieter Geulen montre bien comment ce sont les stratégies familiales, elles-mêmes, qui poussent quelquefois les parents à encourager leurs enfants à se démarquer politiquement de leurs propres valeurs. Ainsi, les histoires de vie rapportées montrent que certains parents impliqués dans la période nazie, pressés par des urgences de survie par exemple, ont tout fait pour que leurs enfants s’inscrivent dans le système de valeur socialiste... Il en est de même d’ailleurs pour le passage du système référentiel communiste au système fédéraliste de l’Allemagne de l’Ouest au moment de la chute du mur... Ce livre, véritable accumulation d’histoires de vie, montre aussi le facteur personnel qui fait que l’on adhère aveuglément ou au contraire de manière critique aux valeurs de la société dans laquelle on vit... Ainsi ce livre est riche car il montre que l’Allemagne d’aujourd’hui, en tant que nation, doit gérer au moins trois héritages intégrés ou non : l’héritage nazi, l’héritage communiste, l’héritage fédéraliste. Même si l’Allemagne d’aujourd’hui est fédéraliste, elle compte en son sein des familles qui ont des comptes à régler avec les périodes antérieures qui la constituent. Chaque citoyen allemand vit intensément et différemment cette histoire... Evidemment, pour un Français, c’est la même chose. Mais on s’en rend moins compte. Si l’on met en avant le Résistance, le Gaullisme, etc., il n’en est pas moins vrai que l’histoire récente doit intégrer Vichy, la guerre d’Algérie, etc.

Les papiers d’identité donnent une appartenance instituée aux membres d’une communauté nationale. Mais c’est souvent par opposition, en confrontation aux membres d’une autre communauté nationale que le sujet découvre qu’il appartient à telle ou telle culture nationale dans laquelle il a été institué par la naissance... Pour ceux qui acquièrent une nouvelle identité nationale en cours de vie, la conscience instituante de partager ou de vouloir partager une culture nationale avec un groupe particulier a précédé l’appartenance elle-même, mais ce n’est pas le cas le plus fréquent... Le plus souvent l’appartenance nationale précède la conscience que l’on peut en avoir.

Ce qui caractérise la construction de la nation, c’est qu’elle s’est, le plus souvent, élaborée certes dans des événements internes (guerres civiles, révolutions, changements constitutionnels ou de régimes politiques, réformes) mais aussi dans des confrontations militaires ou guerrières par apport à d’autres pays. La guerre, depuis deux siècles, est pratiquement toujours la confrontation d’une nation contre une ou plusieurs autres nations. Il y a eu les guerres coloniales confrontant le nord et le sud. Il y a eu les guerres est-ouest... Etre Français, c’est ainsi avoir à assumer deux siècles de guerres contre les Allemands. De même, être Allemand, c’est se souvenir que l’Allemagne s’est aussi construite à partir de conflits avec la France... Ces guerres du XIXe et de la première moitié du XXe siècle ont joué une place centrale dans la construction des identités nationales européennes. La seconde partie du XXe siècle a été celle de la division de l’Allemagne puis de sa réunification, et plus généralement les tensions de la guerre froide puis l’effondrement du communisme entraînant la faillite d’un équilibre tant politique qu’économique qui avait pu se stabiliser à l’Est.

Les rencontres de groupes internationaux ont l’avantage de permettre la prise de conscience qu'un travail est à accomplir pour penser son identité nationale (avec son actif et son passif) et, en conséquence, penser la cohabitation ou l’amitié avec les membres d’une autre communauté (ayant elle-même son actif et son passif). L’avantage des rencontres de groupes par rapport aux rencontres individuelles, c’est qu’au sein d’un groupe (huit à douze personnes d’un même pays, par exemple), souvent les éléments d’appartenance à l’identité nationale sont plus facilement identifiables qu’au niveau d’un simple individu. Car quand je rencontre un étranger en tant qu’individu, il est toujours plus difficile de décider si ses comportements lui sont dictés par sa personnalité ou par le fait qu’il est Argentin ou Brésilien, par exemple...

Les rencontres entre deux groupes nationaux, pratiquant deux langues différentes, constituent une situation interculturelle spécifique. Il y a les Allemands d’un côté, par exemple, et les Français de l’autre. Prenons un exemple très concret. C’est une rencontre de classes, un échange de classes. Les Français vont une semaine dans l’école allemande. En échange, à une autre période de l’année, les Allemands viennent en France. On peut imaginer que l’échange dure depuis plusieurs années, que les professeurs ne découvrent pas la situation. Spontanément, les enfants vont être à l’affût de la différence. Ne serait-ce qu’à cause de la barrière de la langue, ils savent que les Allemands sont différents de nous. Ils vont être attentifs. Mais ce qu’ils vont voir du vécu de la rencontre est-il une différence franco-allemande ou seulement une différence de coutume locale ? La France et l’Allemagne sont faites l’une et l’autre de plusieurs cultures. Il n’y a pas de pays monoculturel. En même temps, l’école est un espace de socialisation qui passe par l’intégration d’attitudes, de comportements. Comme le montrent Gunter Gebauer, Christoph Wulf
11 , l’homme se construit à travers le jeu, les rituels, les gestes. Ces auteurs qui explorent les attitudes et comportements mimétiques comme base de l’insertion sociale montrent le phénomène de l’affiliation institutionnelle par les pratiques corporelles. Le monde se constitue pour le sujet à travers ses attitudes gestuelles qui sont des formes d’adhésion à ce monde et qui, dans le même mouvement, constituent, en retour, le monde lui-même. Dans le prolongement de La construction sociale de la réalité de Berger et Luckmann, ces auteurs montrent ainsi la socialisation comme accomplissement pratique et quotidien, mais en insistant sur la mimétique... L’école est donc un espace de construction de l’identité qui intègre des attitudes, des jeux, des gestes qui ne sont pas toujours les mêmes d’une société à une autre. La relation pédagogique se construit différemment en France et en Allemagne, et à travers elle, le rapport au monde que les élèves construisent. Derrière les gestes, il y a les mots, et l’horizon des mots propres à chaque pays.

L’éveil à une sensibilité interculturelle passe par la prise en compte de cette dimension corporelle du rapport social au monde qui s’actualise dans les comportements sociaux quotidiens. Découvrir ces formes de socialisation est une démarche différente de l’apprentissage de la langue. D’excellents techniciens de la langue peuvent parfois faire de très mauvaises traductions parce qu’ils ignorent l’arrière-plan culturel du groupe dans lequel ils se trouvent. C’est frappant dans le contexte international. Mais ce n’est qu’un cas particulier de toute les situations sociales qui sont à penser comme situations interculturelles. Dans le contexte d’une classe, en France, par exemple, l'enseignant évalue souvent ses propres élèves, uniquement en fonction de sa propre culture d’enseignant. Si un élève ne réussit pas à répondre à ses questions, il a tendance à le juger „arriéré“ ou „retardé“. Il se met rarement dans la position d’une écoute interculturelle où il se représenterait l’enfant comme situé dans une autre culture, dans une autre perspective que la sienne. Les échanges internationaux de classes créent une perturbation au fonctionnement monoculturel de la classe nationale. Ils permettent ainsi de révéler que de „mauvais“ élèves
12 ont des richesses insoupçonnées. Ainsi, un jour, dans un échange franco-allemand de classes du primaire, les enseignants avaient un niveau très bas dans la langue de l’autre pays. La compréhension entre les enseignants ne se faisait qu’à un niveau infralinguistique. Les chercheurs qui observaient cet échange furent étonnés de découvrir que les enfants arrivaient à mieux communiquer que leurs enseignants. Ils passaient par la médiation de deux élèves turcs, l’un de la classe allemande, l’autre de la classe française. Le turc était la langue de médiation. Or, ces deux élèves traducteurs étaient considérés, chacun dans sa classe nationale allemande ou française, comme des élèves à problèmes. Cette situation interculturelle avait permis de montrer à l’ensemble du groupe une richesse inconnue de ces deux élèves... En fait, derrière la rencontre franco-allemande, apparaissait l’existence d’une troisième nation la Turquie ! La présence de l'interculturel dans l’école est difficile à prendre en compte concrètement car la dimension interculturelle de la réalité de la classe nie toute l’institution scolaire dont le fondement est aux antipodes de l’interculturalité. Même dans l’enseignement supérieur, qui pourrait prétendre à l’universel, l'interculturel est difficile à mobiliser comme outil pédagogique ou comme ressource humaine. L’école est faite pour façonner un élève qui devient le citoyen d’une nation particulière.

Dans l’exemple que nous venons de donner, la trinationalité de l’échange est apparue comme une surprise car au départ on pensait se trouver dans une rencontre binationale.

L’intérêt des rencontres trinationales, par rapport aux rencontres binationales, c’est de faire exister un tiers dans la relation franco-allemande, par exemple. Une vraie rencontre internationale ne peut être pensée que comme une relation à trois, car à deux, on a tendance à construire des stéréotypes particuliers dans lesquels on s’installe rapidement... La construction européenne se fait au niveau des institutions. Si on veut construire l’Europe au niveau des personnes, cela passera par ces rencontres trinationales car l’émergence de la complexité passe par le vécu de relations triangulaires.

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