Quelle est la spécificité des rencontres trinationales dans lexploration de linterculturel ? Telle est la question que nous voudrions tenter de penser ici. Cependant, cette question suppose de définir linterculturel, ce qui est très difficile. Simplement, dune manière très générale, cela pourrait signifier ici rencontre, confrontation de cultures. Dans cette perspective, linterculturel est partout : au niveau personnel, interpersonnel, au niveau des groupes, au niveau des organisations et des institutions...
Sur le plan personnel, dès la prime enfance, lidentité est toujours le compromis entre (au moins) deux cultures (celle du père et celle de la mère). Je fais le postulat que même lorsque les parents sont originaires dun même pays, ils sont porteurs didentités culturelles familiales différentes. Dans ma famille, par exemple, mon père, Champenois dorigine alsacienne, aimait la viande cuite, ma mère, normande, la viande rouge. La culture familiale est donc le produit dune négociation interculturelle dans laquelle certains éléments apportés par un parent sont repris ou non par la culture de la maison... Le petit enfant se construit dans ce travail de choix quil fait déléments des différentes cultures familiales quil a sous les yeux... En tant que personne, lenfant produit donc une culture métisse faite de bric et de broc. Le moi est un bric à brac didentifications, disent les psychanalystes.
Si lon accepte ce postulat, on est obligé de penser la construction identitaire de la personnalité et des relations humaines, en général, comme un travail dexploration interculturelle généralisée qui se produit constamment dès la prime enfance. Cependant, cette exploration suit des logiques complexes qui ont été peu étudiées. Ne serait-ce quau niveau de la famille, il nest pas inintéressant de noter que le vécu dun membre dune famille nest, quen très peu de choses, semblable au vécu dun autre membre de cette même famille. Dans une fratrie, par exemple, le fait que les enfants naissent à des moments différents leur donne une caractéristiques particulière qui fait quils nont pas connu leurs parents au même âge. Rien que ce fait de la date de naissance entraîne un vécu familial différent... Si la famille voyage, circule, ou traverse des moments historiques intenses (guerres, révolutions, changements de régime politique), les expériences sociales dun enfant seront différentes de celle de son frère ou de sa soeur... Leurs socialisations seront différentes. Quant à la comparaison entre les générations, en dehors du problème de lâge, notons que chacun sinscrit dans une transversalité familiale différente. La confrontation avec les cultures familiales du conjoint nest pas vécue sur le même mode que celui des enfants. Ceux-ci vivent le double héritage des cultures familiales comme constitutif de leur identité alors que le père découvre la culture familiale de son épouse comme une culture étrangère, car, pour lui, ce sont les cultures de ses propres parents qui sont constitutives de son identité de base, etc. Ces remarques sur linterculturalité familiale visent ici à montrer que nous sommes tous, par naissance, confrontés à lexpérience interculturelle, même si lexpérience familiale na jamais été pensée ou théorisée en tant que telle.
Au niveau interindividuel, toute rencontre avec quelquun dautre est, en effet, lamorce dune confrontation interculturelle. La différence dâge, de sexe, dethnie, de culture personnelle entraîne, dans lapproche de lautre, un travail que lon peut qualifier d'interculturel.
Mais il existe aussi des cultures de groupes. Lindividu appartient à des groupes dâge, mais aussi à des groupes sociaux. Le groupe dâge est caractérisé par une socialisation historique commune. Par exemple, on parle de la génération de 1968. Il sagit des gens qui avaient un peu plus ou un peu moins de 20 ans en 1968... Ils étaient étudiants ensemble, ont vécu ensemble le mouvement social... Ils ont eu une socialisation commune qui dépassait dail-leurs les frontières puisque ce mouvement a été vécu sur le plan mondial. On pourrait aussi parler de la génération qui avait 20 ans en 1914 ou en 1940... Ces générations ont été marquées par les guerres, la captivité, etc. Cette appartenance groupale engendre une culture de groupe spécifique...
A côté de cette socialisation par le groupe dâge, il existe la socialisation par le groupe dappartenance... Toute appartenance à un groupe social se caractérise par le fait que le membre partage avec les autres membres de son groupe des éléments didentité. Par exemple, à lécole, on peut distinguer la culture des élèves et la culture des maîtres. Dans lusine, il y a la culture ouvrière et celle de lencadrement... Dans un hôpital, il y aura le groupe des soignants et celui des soignés. La perception du monde dun groupe est toujours très différente, parfois antagoniste, à celle des autres groupes... Comme la montré E. Goffman dans Asile, une même situation est souvent vécue de manière très différente en fonction de la place (et donc de la culture de groupe), qua le membre dans linstitution. Dans Asile, Goffman décrit des ateliers dergothérapie. Ces ateliers sont bien vécus par lensemble de la communauté de lhôpital. Mais lorsque le sociologue tente de comprendre les choses dans le détail, il saperçoit que les médecins sont satisfaits de ce moment pour des raisons théoriques alors que, si les malades les vivent bien, cest que ce sont les seuls lieux où on les autorise à se confronter à lautre sexe et où ils peuvent fumer !
Une difficulté vient du fait que lon peut partager plusieurs cultures de groupe qui se retrouvent parfois antagonistes entre elles. Ainsi peut-on être successivement piéton ou automobiliste. Et lon peut à la fois, en tant que piéton, pester contre un automobiliste qui ne respecte pas les passages piétons et, en tant quautomobiliste, pester contre un piéton qui traverse au rouge !
Depuis quelques siècles, lappartenance nationale est devenue un élément assez important dans la construction identitaire des humains. Appartenir à une nation signifie partager avec un grand nombre de gens une histoire, parfois une langue, mais aussi de nombreux autres signes distinctifs (éducation, monnaie, etc). Il est très difficile de définir clairement ce quest une nation et surtout ce quest la culture des groupes nationaux. Car la nation sest faîte souvent sur une longue période et chaque membre de la communauté nationale vit cette culture et lhistoire de cette culture sur des modes relativement divers, en fonction de sa place dans le dispositif (moment de la naissance, localisation de vie lors des moments importants de la vie collective, etc)... Il y a tellement de choses accumulées dans le roman familial dun pays ! De plus, à certains moments de lhistoire dun pays, les implications de différents membres de la communauté nationale ont pu être opposées (politiquement, économiquement, religieusement, socialement)... La culture nationale nest donc pas tellement le partage didées, mais plutôt le partage de tensions, de contradictions vécues par lensemble des membres dune communauté nationale à un moment de son histoire, et dans lesquelles nous avons été pris personnellement ou au niveau des générations antérieures... Lhéritage familial et national se confondent souvent.
Actuellement, les débats sur lEurope sont un excellent analyseur de ces tensions entre idées qui constituent les identités nationales. Dans tous les pays, il y a des identités multiples qui se révèlent à loccasion des initiatives européennes. On est pour ou contre Maastricht ou Amsterdam sans forcément pour autant être contre lEurope, mais au nom de logiques qui senracinent profondément dans lhistoire nationale. Dautres sont, au contraire, pour ces traités au nom dautres idées. Certains auraient voulu une Europe sociale précédent lEurope économique ou politique... Toujours est-il que le vécu de laventure européenne à lintérieur même de lEurope est révélateur des microcosmes nationaux.
Une recherche récente donne une belle illustration des différences constitutives dun pays au niveau de la socialisation différentielle en fonction des générations et des formes plus ou moins affirmées dadhésion au jeu idéologique et institutionnel. Cette étude vient de paraître 10 . De quoi sagit-il ? Professeur de sciences de lédu-cation à la Freie Universität de Berlin, Dieter Geulen a piloté une recherche ethnographique approfondie auprès dun échantillon de 36 personnes, des Allemands de lEst, pour étudier leurs modes de socialisation à lépoque davant la chute du mur de Berlin. Il a constitué trois groupes dâge : un groupe de personnes nées en 1940, un groupe de personnes nées en 1950 et un dernier en 1960. Ces personnes avaient donc 50, 40 et 30 ans au moment de la réunification de lAllemagne. Par groupe de cinq ou six, ces personnes se sont retrouvées chez lune dentre elles accompagnées de chercheurs originaires de lEst auquel se joignait D. Geulen... Il sagissait de groupes de parole autour du vécu et de la socialisation politique. Chaque entretien durait cinq heures. Les débats enregistrés ont permis de reconstituer des histoires de vie individuelles et de dégager des types de socialisation caractéristiques. Ce livre est absolument passionnant. A sa lecture, on rencontre des vécus allant de ladhésion irréfléchie au régime à des modes plus subtils de cohabitation... La génération des personnes nées en 1940 est dautant plus passionnante que souvent les familles de ces personnes ont été impliquées dans le régime nazi. Ainsi, ces personnes ont traversé trois régimes politiques vraiment différents : période nazie, socialisme, fédéralisme daujourdhui... Ce livre permet de réfléchir à une dimension peu questionnée en France aujourdhui : comment chacun dentre nous construit son adhésion-répulsion au système politique et social...
Témoignage de la puissance créatrice des méthodes qualitatives et de leur renouveau aujourdhui en Allemagne, ce livre de Dieter Geulen montre bien comment ce sont les stratégies familiales, elles-mêmes, qui poussent quelquefois les parents à encourager leurs enfants à se démarquer politiquement de leurs propres valeurs. Ainsi, les histoires de vie rapportées montrent que certains parents impliqués dans la période nazie, pressés par des urgences de survie par exemple, ont tout fait pour que leurs enfants sinscrivent dans le système de valeur socialiste... Il en est de même dailleurs pour le passage du système référentiel communiste au système fédéraliste de lAllemagne de lOuest au moment de la chute du mur... Ce livre, véritable accumulation dhistoires de vie, montre aussi le facteur personnel qui fait que lon adhère aveuglément ou au contraire de manière critique aux valeurs de la société dans laquelle on vit... Ainsi ce livre est riche car il montre que lAllemagne daujourdhui, en tant que nation, doit gérer au moins trois héritages intégrés ou non : lhéritage nazi, lhéritage communiste, lhéritage fédéraliste. Même si lAllemagne daujourdhui est fédéraliste, elle compte en son sein des familles qui ont des comptes à régler avec les périodes antérieures qui la constituent. Chaque citoyen allemand vit intensément et différemment cette histoire... Evidemment, pour un Français, cest la même chose. Mais on sen rend moins compte. Si lon met en avant le Résistance, le Gaullisme, etc., il nen est pas moins vrai que lhistoire récente doit intégrer Vichy, la guerre dAlgérie, etc.
Les papiers didentité donnent une appartenance instituée aux membres dune communauté nationale. Mais cest souvent par opposition, en confrontation aux membres dune autre communauté nationale que le sujet découvre quil appartient à telle ou telle culture nationale dans laquelle il a été institué par la naissance... Pour ceux qui acquièrent une nouvelle identité nationale en cours de vie, la conscience instituante de partager ou de vouloir partager une culture nationale avec un groupe particulier a précédé lappartenance elle-même, mais ce nest pas le cas le plus fréquent... Le plus souvent lappartenance nationale précède la conscience que lon peut en avoir.
Ce qui caractérise la construction de la nation, cest quelle sest, le plus souvent, élaborée certes dans des événements internes (guerres civiles, révolutions, changements constitutionnels ou de régimes politiques, réformes) mais aussi dans des confrontations militaires ou guerrières par apport à dautres pays. La guerre, depuis deux siècles, est pratiquement toujours la confrontation dune nation contre une ou plusieurs autres nations. Il y a eu les guerres coloniales confrontant le nord et le sud. Il y a eu les guerres est-ouest... Etre Français, cest ainsi avoir à assumer deux siècles de guerres contre les Allemands. De même, être Allemand, cest se souvenir que lAllemagne sest aussi construite à partir de conflits avec la France... Ces guerres du XIXe et de la première moitié du XXe siècle ont joué une place centrale dans la construction des identités nationales européennes. La seconde partie du XXe siècle a été celle de la division de lAllemagne puis de sa réunification, et plus généralement les tensions de la guerre froide puis leffondrement du communisme entraînant la faillite dun équilibre tant politique quéconomique qui avait pu se stabiliser à lEst.
Les rencontres de groupes internationaux ont lavantage de permettre la prise de conscience qu'un travail est à accomplir pour penser son identité nationale (avec son actif et son passif) et, en conséquence, penser la cohabitation ou lamitié avec les membres dune autre communauté (ayant elle-même son actif et son passif). Lavantage des rencontres de groupes par rapport aux rencontres individuelles, cest quau sein dun groupe (huit à douze personnes dun même pays, par exemple), souvent les éléments dappartenance à lidentité nationale sont plus facilement identifiables quau niveau dun simple individu. Car quand je rencontre un étranger en tant quindividu, il est toujours plus difficile de décider si ses comportements lui sont dictés par sa personnalité ou par le fait quil est Argentin ou Brésilien, par exemple...
Les rencontres entre deux groupes nationaux, pratiquant deux langues différentes, constituent une situation interculturelle spécifique. Il y a les Allemands dun côté, par exemple, et les Français de lautre. Prenons un exemple très concret. Cest une rencontre de classes, un échange de classes. Les Français vont une semaine dans lécole allemande. En échange, à une autre période de lannée, les Allemands viennent en France. On peut imaginer que léchange dure depuis plusieurs années, que les professeurs ne découvrent pas la situation. Spontanément, les enfants vont être à laffût de la différence. Ne serait-ce quà cause de la barrière de la langue, ils savent que les Allemands sont différents de nous. Ils vont être attentifs. Mais ce quils vont voir du vécu de la rencontre est-il une différence franco-allemande ou seulement une différence de coutume locale ? La France et lAllemagne sont faites lune et lautre de plusieurs cultures. Il ny a pas de pays monoculturel. En même temps, lécole est un espace de socialisation qui passe par lintégration dattitudes, de comportements. Comme le montrent Gunter Gebauer, Christoph Wulf 11 , lhomme se construit à travers le jeu, les rituels, les gestes. Ces auteurs qui explorent les attitudes et comportements mimétiques comme base de linsertion sociale montrent le phénomène de laffiliation institutionnelle par les pratiques corporelles. Le monde se constitue pour le sujet à travers ses attitudes gestuelles qui sont des formes dadhésion à ce monde et qui, dans le même mouvement, constituent, en retour, le monde lui-même. Dans le prolongement de La construction sociale de la réalité de Berger et Luckmann, ces auteurs montrent ainsi la socialisation comme accomplissement pratique et quotidien, mais en insistant sur la mimétique... Lécole est donc un espace de construction de lidentité qui intègre des attitudes, des jeux, des gestes qui ne sont pas toujours les mêmes dune société à une autre. La relation pédagogique se construit différemment en France et en Allemagne, et à travers elle, le rapport au monde que les élèves construisent. Derrière les gestes, il y a les mots, et lhorizon des mots propres à chaque pays.
Léveil à une sensibilité interculturelle passe par la prise en compte de cette dimension corporelle du rapport social au monde qui sactualise dans les comportements sociaux quotidiens. Découvrir ces formes de socialisation est une démarche différente de lapprentissage de la langue. Dexcellents techniciens de la langue peuvent parfois faire de très mauvaises traductions parce quils ignorent larrière-plan culturel du groupe dans lequel ils se trouvent. Cest frappant dans le contexte international. Mais ce nest quun cas particulier de toute les situations sociales qui sont à penser comme situations interculturelles. Dans le contexte dune classe, en France, par exemple, l'enseignant évalue souvent ses propres élèves, uniquement en fonction de sa propre culture denseignant. Si un élève ne réussit pas à répondre à ses questions, il a tendance à le juger arriéré ou retardé. Il se met rarement dans la position dune écoute interculturelle où il se représenterait lenfant comme situé dans une autre culture, dans une autre perspective que la sienne. Les échanges internationaux de classes créent une perturbation au fonctionnement monoculturel de la classe nationale. Ils permettent ainsi de révéler que de mauvais élèves 12 ont des richesses insoupçonnées. Ainsi, un jour, dans un échange franco-allemand de classes du primaire, les enseignants avaient un niveau très bas dans la langue de lautre pays. La compréhension entre les enseignants ne se faisait quà un niveau infralinguistique. Les chercheurs qui observaient cet échange furent étonnés de découvrir que les enfants arrivaient à mieux communiquer que leurs enseignants. Ils passaient par la médiation de deux élèves turcs, lun de la classe allemande, lautre de la classe française. Le turc était la langue de médiation. Or, ces deux élèves traducteurs étaient considérés, chacun dans sa classe nationale allemande ou française, comme des élèves à problèmes. Cette situation interculturelle avait permis de montrer à lensemble du groupe une richesse inconnue de ces deux élèves... En fait, derrière la rencontre franco-allemande, apparaissait lexistence dune troisième nation la Turquie ! La présence de l'interculturel dans lécole est difficile à prendre en compte concrètement car la dimension interculturelle de la réalité de la classe nie toute linstitution scolaire dont le fondement est aux antipodes de linterculturalité. Même dans lenseignement supérieur, qui pourrait prétendre à luniversel, l'interculturel est difficile à mobiliser comme outil pédagogique ou comme ressource humaine. Lécole est faite pour façonner un élève qui devient le citoyen dune nation particulière.
Dans lexemple que nous venons de donner, la trinationalité de léchange est apparue comme une surprise car au départ on pensait se trouver dans une rencontre binationale.
Lintérêt des rencontres trinationales, par rapport aux rencontres binationales, cest de faire exister un tiers dans la relation franco-allemande, par exemple. Une vraie rencontre internationale ne peut être pensée que comme une relation à trois, car à deux, on a tendance à construire des stéréotypes particuliers dans lesquels on sinstalle rapidement... La construction européenne se fait au niveau des institutions. Si on veut construire lEurope au niveau des personnes, cela passera par ces rencontres trinationales car lémergence de la complexité passe par le vécu de relations triangulaires.