Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Remi Hess

 

Sommaire

A propos des rencontres trinationales

La question du tiers

Une idée que je voudrais évoquer ici est que, dans ce type de rencontres, le choix du tiers n’est pas neutre. Si l’on s’installe dans une rencontre de groupe dans laquelle trois nationalités sont représentées, la rencontre s’organise selon des logiques dans lesquelles, assez fréquemment, la confrontation binaire est médiatisée par le tiers. Or, l’identité du tiers est déterminante dans la production du travail d’exploration interculturelle. Si l’on part de la base qui a été la nôtre : à savoir la rencontre franco-allemande, le choix du tiers va modifier profondément la réalité du groupe. Si le groupe tiers est turc, la dynamique va être tout autre que si ce tiers est Italien, Anglais ou Polonais... Car le groupe turc a une histoire spécifique par rapport à l’histoire allemande, par rapport à l’his-toire française, et aussi par rapport à l’histoire franco-allemande... qui n’a rien à voir avec l’histoire qu’un autre pays entretient à l’Allemagne et à la France... Il en est de même pour l’Italie ou l’Angleterre... L’épaisseur culturelle du contexte de la rencontre change en fonction de la réalité du groupe. Les Anglais partagent avec les Allemands leurs racines anglo-saxonnes. Les Français partagent avec les Italiens ou Espagnols leurs racines latines... Les Polonais partagent avec les Français une tradition catholique, etc. Il y a donc un interculturel trinational spécifique qui se crée à chaque fois que l’on décide d’organiser une réunion, une rencontre entre trois nationalités particulières...

Je ne pense pas que la vie soit assez longue pour épuiser tous les possibles de triangulation. Alors que les rencontres sportives sont souvent une confrontation à deux, la rencontre à trois demande une logique de fonctionnement qui ne peut pas se réduire à un modèle simple, transposable dans toutes les situations. Toute rencontre trinationale suppose la construction de règles nouvelles en fonction des groupes présents, ayant entre eux un héritage culturel transversal et complexe.

Il faut tenter de comprendre ce passage qualitatif qui s’opère lorsque l’on passe du bi au trinational. Pour moi, le binational est un niveau de réflexion psycho-familial. Quand on rentre dans le trinational, on commence à s’inscrire dans l’historicité complexe et une géo-politique. On se trouve dans une perspective qui est forcément beaucoup plus contextualisée. Par exemple, travailler avec des Allemands, des Italiens et des Français construit un cadre géopolitique particulier. C’est celui de l’Europe dynamique, celle qui va de l’avant... Travailler avec des Polonais signifie autre chose... Historiquement, les Polonais ont souvent été avec les Français contre les Allemands. Aujourd’hui, les Polonais ont envie de se rapprocher de l’Allemagne de l’Ouest. Ils voient la France comme une rivale... Par contre, à l’intérieur de l’Allema-gne, l’Est se sent proche de la France sur beaucoup de choses... Du coup, un groupe franco-allemand-polonais est traversé par des dynamiques assez intéressantes. On y parle davantage allemand que français, par exemple, etc. mais on découvre parfois des alliances entre Français et Allemands de l’Est contre Polonais et Allemands de l’Ouest; quelquefois, l’alliance sera celle de l’est contre l’ouest...

Goethe a construit un axe esthético-littéraire Allemagne-Angleterre-Italie, pour se démarquer de la France qui rejetait son style lorsqu’il était étudiant à Strasbourg (Dichtung und Wahrheit). On retrouve cet axe d’alliances idéales dans Mein Kampf. Cette forme de trinational se construit autour de la notion de peuple, de nature, de liberté pédagogique et politique, de valse... Elle s’oppose au rigorisme du classicisme français qui s’impose dans la langue de Malherbes, dans l’Académisme, dans les manières de table, dans le menuet, etc. (Norbert Elias). Travailler dans des groupes trinationaux doit permettre de faire surgir cet horizon des mots qui, bien qu’enfoui, structure l'ici et maintenant des groupes. Donc, derrière chaque trinational, il y a un imaginaire, imprégné d’historicité, le plus souvent structuré sur des relations à deux contre un.

A l’heure où nous entrons dans l’Europe, cette problématique est-elle encore actuelle ? Est-ce intéressant de comprendre pourquoi beaucoup de Français entretiennent des relations difficiles avec les Anglais ou les Américains ?... Explorer les adhésions ou répulsions qui caractérisent certains groupes nationaux vis-à-vis de certains autres a-t-il encore un sens dans un contexte géopolitique qui se développe dans le sens d’un fédéralisme européen (après la monnaie, des pans entiers de souveraineté passent du national à l’instance fédérale sans que l’espace national n’y puisse grand chose).

Pourtant, le niveau du national se retrouve stimulé par ce glissement de perspective. Aussi, la forme que l’on donne aux échanges internationaux n’est pas sans importance. L’idéologie libérale a induit comme norme la libre circulation des individus. Cette perspective peut être perçue dans les programmes européens qui encouragent la circulation des personnes mais dissimulent, en fait, des intérêts de pouvoir camouflés. Ils sont technocratiques. Il n’y a pas d'interculturalité dans ces rencontres d’individus atomisés de durées variées prônées par l’Europe... Dans la tradition communiste, on se rencontrait de nation à nation, de peuple à peuple... La spécificité du travail interculturel franco-allemand avec l’OFAJ est qu’on tente d’explorer l’interculturel au niveau de la rencontre de groupes nationaux assez consistants dans un espace-temps assez long. Le national peut donc être travaillé. Notre originalité ofajienne, c’est de travailler au niveau groupal dans lequel se réfractent à la fois les niveaux individuels et institutionnels. Collectivement, un groupe national porte en lui les contradictions que nous avons décrites plus haut.

Approcher un pays, c’est donc prendre conscience des dialectiques internes à ce pays. Car tout citoyen, quelque soit sa manière de vivre les contradictions, place son vécu dans un horizon des mots national particulier. Les Italiens, par exemple, qu’ils soient du Nord ou du Sud, vivent en référence à la tension Nord-Sud. De même, pour un Allemand. On s’inscrit en Allemagne dans la logique Nord/Sud ou Est/Ouest, le clivage catholiques/protestants, etc. Ces contradictions internes à une culture nationale constituent un cadre mental qui spécifie l’identité nationale de tel ou tel pays... En France, la question de la laïcité est récurrente. On la retrouve régulièrement dès qu’il s’agit d’éducation, etc... ce qui n’est pas sans effet sur le rapport que l’on entretient aux Etrangers (affaire du foulard islamique qui ressurgit régulièrement)...

La construction d’un dispositif de rencontre trinational de groupes est donc une forme de travail originale qui permet d’explorer des dimensions identitaires qui ne peuvent pas être travaillées dans d’autres dispositifs de rencontres internationales. Même si des rapports de force se constituent (deux contre un), on peut penser que la triangulation des rencontres trinationales permet de créer une forme de travail qui échappe au psychofamilial dans la mesure où les groupes peuvent jouer alternativement trois fonctions qui ne sont pas assurées lorsque l’on reste dans le binational, à savoir la fonction d’analysant, d’analyseur et d’analyste. Réfléchir, dans une perspective analytique suppose la relation à trois. Il est de l’impensé national qui ne peut surgir que dans le travail de confrontation à l’autre collectif... mais parce que certains d’entre nous, à l’intérieur même d’une culture nationale, sont piégés par des moments dissociatifs, le dépassement de la dissociation, l’acceptation de la dissociation comme ressource ne peut s’opérer que par le rôle de passeur que joue le tiers. Ainsi, même dans un groupe franco-allemand (qui peut apparaître officiellement comme binational) où se trouvent représentés des Allemands de l’Est et de l’Ouest, on a souvent vu les Français jouer un rôle de médiation entre les Allemands dont les deux traditions de socialisation politique entre 1948 et 1989 engendraient au cours de ces années 1990 des incompréhensions et des refus profonds de communication. Dans ce type d’échange, il n’y a que deux nations, deux langues, mais, dans les faits, il y a trois modes de socialisations politiques, trois systèmes de valeur, trois histoires. La triangulation fonctionne déjà.

Les participants de telles rencontres tirent donc énormément de possibilités de formation et de réflexion de ces échanges trinationaux, notamment concernant la complexité de leur propre identité nationale.

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