Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Remi Hess

 

Sommaire

A propos des rencontres trinationales

L’interculturel, un moment à construire ?

Dans un passage où il parle du moment de l’amour, H. Lefebvre insiste sur le fait que le „moment ne vient pas par miracle dans l’histoire de notre vie. Il se propose, se mûrit lui aussi, avec ou sans votre complicité. Il se constitue en prenant ses éléments et ses matériaux où il peut dans le plaisir et la souffrance, dans l’amitié et la solitude, dans la vie du groupe familial et dans la vie hors de ce groupe. Un peu au hasard s’assemblent les branchages que ce feu va brûler et consumer. Ses éléments, ses matières, il les prend, les change, se les approprie. Il a ses exigences, ses souvenirs, sa mémoire, ses absences et ses présences, ses paroxysmes et ses décroissances, sa folie et sa santé. Il oscille donc entre l’absolu impossible et l’insertion dans une quotidienneté qui le rend également impossible“. 13

Amour et interculturalité ne sont guère enseignés à l’école. Pourtant, comme l’amour, l'interculturel est un moment à construire. Ainsi, l’éveil à une sensibilité interculturelle que l’on pourrait aussi nommer une sensibilité ethnographique ou ethnosociologique passe par des expériences, différentes pour les uns et les autres, mais qui aident le sujet à se construire un moment de la rencontre de l’autre où il va percevoir la différence, vivre avec elle, faire avec une étrangeté externe dont il devra accepter qu’aucun savoir ne saurait en venir à bout. L'interculturel est un moment spécifique, différent de celui de la maîtrise des langues. La maîtrise linguistique peut aider, peut enrichir le moment interculturel mais, rien ne garantit qu’un Français, par exemple, qui sait la langue allemande, connaisse l’Allemagne et ait les moyens de comprendre les Allemands. L'Ecole a du mal à saisir cet objet de l'interculturel, de par son histoire et ses fondements (l’école s’est construite comme nationale), du fait aussi que peu d’enseignants se soient eux-mêmes construits leur moment de l'interculturel.

Ce déficit des enseignants en ce qui concerne l’interculturel n’est pas lié à leur personne, mais à leur existence en tant que professionnel. La formation des enseignants a toujours été pensée comme creuset de la construction de l’identité nationale. De plus, c’est le „rapport au savoir“ enseignant qui aide peu à entrer dans l'interculturel. On forme les enseignants à „savoir sur“. Cette posture est antinomique à celle à avoir pour accéder à une compétence interculturelle qui suppose un savoir de l’intérieur, une expérience vécue. Pour être maître, pour être enseignant, il faut, en France, d’abord être Français. En France, les IUFM (instituts de formation des maîtres) sont l’un des rares lieu monoculturel où tout étranger à la culture de l’école française soit exclu. En Allemagne, le recrutement enseignant est plus régionalisé, mais le rapport à l'interculturalité est identique... A part quelques très rares exceptions, n’enseignent à l’école que des personnes ayant l’identité nationale du pays. L’école a ainsi été l’un des principaux éléments permettant la construction de l’identité nationale par opposition aux autres. Comment imaginer que l’école soit capable d’une transformation interne reniant ses propres fondements ? L’école française s’est construite dans la période coloniale. Elle a transmis des savoirs relativement racistes. Elle a cru avoir une mission : celle d’arracher les enfants à leurs familles... Au XIXe siècle, instruire, c’est d’abord imposer aux familles l’obligation scolaire. Les familles d’agriculteurs résistent. On a besoin des enfants pour les travaux des champs. L’instituteur s’approprie comme une victoire le fait que l’on interdise aux enfants le travail dans la mine, et cela en est certainement une. Mais, à l’époque, réussir à amener les enfants à l’école, donc à les tirer du travail précoce, est souvent vécu comme une victoire de l’instruction contre l’ignorance et l’exploitation. L’instituteur est celui qui libère. La famille est perçue comme une force sociale qui résiste à la socialisation par l’école. Le mouvement de scolarisation a souvent été vécu comme une guerre des enseignants contre les parents... L’enfant qui acceptait les valeurs de l’école trouvait dans son choix de socialisation des avantages substantiels; on lui donnait non seulement des outils de connaissance (lecture et belle écriture), mais en plus des diplômes qui lui garantissaient une promotion sociale... On mesurait mal que cette promotion s’acquérait parfois au prix d’un renoncement aux valeurs et à la socialisation familiales. Comme le montrait Edmond Demolins il y a un siècle
14 , cette socialisation par l’école excluant la prise en compte des valeurs domestiques était caractéristique de l’Allemagne et de la France, moins de la Grande-Bretagne. L’école allemande avait alors la mission de former des soldats, l’école française des fonctionnaires soumis... E. Demolins voit dans certaines écoles anglaises un modèle plus intéressant dans la mesure où il cherche, dans le prolongement du projet d’éducation domestique des familles particularistes, à „former des hommes“ indépendants et libres... L’enseignement et l’éducation sont des enjeux importants où s’articulent la tension entre deux systèmes qui peuvent ou être complémentaires ou concurrentiels à la nation et la famille. L’école est-elle une extension domestique ou un outil de la nation pour former des citoyens captifs du projet collectif ? Tous les pays européens, au moment où surgit la montée des nationalismes, décident d’investir sur le développement de l’enseignement. Elever le niveau d’instruction s’impose du fait du développement du mode de production, mais c’est aussi un moyen de donner une culture de base commune à tous les citoyens, à leur transmettre les valeurs nationales souvent enracinée dans l’objectif colonial, l’affirmation nationale contre les voisins de l’extérieur ou de l’intérieur, etc... A chaque guerre, on s’arrache une province (l'Alsace, la Lorraine) pour ce qui est des conflits franco-allemands, l’est de l’Allemagne pour ce qui est de la tension est-ouest en 1948 entre les valeurs américaines et les valeurs communistes... A chaque fois, l’école est un moyen de transmettre la langue, la culture, les valeurs du pays qui gagne tel ou tel morceau de territoire (Pologne, Pays de l’est).

Pour ces morceaux de territoire qui passent successivement d’un modèle national à un autre, c’est la dissociation. L’identité individuelle passe par des états nationaux ou idéologiques différents. Les Alsaciens sont partagés. Certains deviennent Allemands à part entière en 1870, c’est à dire non seulement administrativement, mais de cœur. D’autres, au contraire, brodent des drapeaux français qu’ils cachent pour attendre le moment où ils redeviendront Français... Les Polonais vivent le même drame. Pendant la période de domination communiste, certains acceptent les valeurs communistes. D’autres résistent en s’accrochant à leurs valeurs religieuses, par exemple, signe de la résistance nationale.

Le groupe trinational est un dispositif aux antipodes de l’école. Alors qu’à l’école on a un modèle de référence organisationnel et idéologique unidimensionnel, monoculturel, dans le cadre des rencontres trinationales, le modèle organisationnel est à négocier au coup par coup... Alors que toute personne qui est dissociée à l’intérieur d’un modèle national doit extirper de son être l’une de ses appartenances (pour être français, l’école apprend au petit Breton à oublier sa langue maternelle) pour tenter de survivre (sa dissociation est perçue comme pathologique), la situation de rencontre trinationale reconnaît la différence et donc les dissociations constitutives des identités individuelles. Georges Lapassade vient de publier un petit livre précieux
15 qui s’inscrit comme suite à ses Rites de possession 16 . Dans cet ouvrage, G. Lapassade tente de reconstruire la genèse de la „découverte“ de la dissociation sur le plan de l’histoire de la psychologie. A la manière de Ganguillem, il refait l’itinéraire de la construction d’un concept, celui de dissociation, qui trouve son origine en 1773 dans les recherches du médecin autrichien Mesmer, prolongées par les études de Puységur (1784)... et qui vont se prolonger jusqu’à Freud, le premier Freud, celui qui n’a pas encore inventé la psychanalyse... La dissociation est ce phénomène qui entraîne chez le sujet un dédoublement de personnalité qui l’amène à avoir des attitudes différentes selon qu’il fonctionne dans un rôle ou dans un autre (possession, hystérie, fugue, etc). Il peut ainsi devenir un autre en oubliant, lorsqu’il retrouve son comportement ordinaire, les actes qu’il a posé dans son état autre... La posture de G. Lapassade est celle de Janet qui ne voit pas dans la dissociation une pathologie à réduire, mais plutôt un état positif qui peut être considéré comme une ressource. Reprenant Rivers (1920), G. Lapassade constate : „Dans la vie quotidienne, bien des circonstances rappellent la dissociation; notamment il nous arrive souvent de passer brusquement d’une occupation à une autre très différente sans être le moindrement troublés par les tendances ou les souvenirs correspondant à la première. Le cas diffère de la dissociation morbide, principalement en ce que l’expérience de l’une des deux phases demeure facilement accessible à la conscience de l’autre... On pourrait considérer le pouvoir que nous avons de passer brusquement d’un groupe de préoccupations à l’autre comme une forme de dissociation utilisée par le sujet, sous le contrôle des fonctions mentales supérieures, et graduée de manière à satisfaire aux exigences d’une vie mentale pleinement développée.“ L’hypothèse de G. Lapassade, c’est qu’un travail, une initiation, peut aider le sujet atteint de dissociations „morbides“ à se réconcilier avec les différentes dimensions de sa personnalités et à considérer la dissociation comme une ressource, comme une richesse à cultiver. Cette attitude ouvre des possibilités considérables dans le champ de l’exploration interculturelle, car il est fréquent aujourd’hui de vivre des situations de dissociations interculturelles (vivre entre deux ou trois cultures, avoir „le corps entre deux langues“, devoir vivre dans des régimes politiques inconciliables, etc.)... Ce petit livre de G. Lapassade pourrait servir de point de départ à des études précises sur la dissociation dans la vie quotidienne. Espérons que G. Lapassade, dans les mois qui viennent, poursuivra cette recherche pleine de „ressources pour penser notre post-modernité ! L’idée de Lapassade est qu’il faut un „passeur“ pour aider le sujet à s’approprier ses dissociations... J’ai tenté de montrer ici que la rencontre trinationale de groupes est un dispositif qui peut jouer cette fonction...

Il resterait à explorer les outils à développer dans ce type de rencontre. Un livre allemand récent
17 montre comment l’homme surgit comme objet et comme sujet de l’anthropologie en Europe (donc aussi bien en Allemagne qu’en France). Pour que naisse l’anthropologie, il a fallu qu’à un moment déterminé de l’humanité on se forge une idée de l’individu qui est tout à fait spécifique à la civilisation européenne... L’individu n’est pas seulement un sujet économique, mais une personnalité qui émerge, distincte de ses groupes d’appartenance. Cet ouvrage a le mérite de faire surgir, pour le lecteur, la conscience d’une pensée européenne bien spécifique qui surgit avec Montaigne et qui se prolonge encore aujourd’hui. Une idée qui constitue les Européens d’aujourd’hui, c’est que l’homme tout entier se retrouve dans chacun d’entre nous. Parler de nous, c’est parler de l’homme... Ce regard sur l’homme est également décrit dans un autre ouvrage récent 18 qui montre que notre regard s’est construit au gré des découvertes et des révolutions scientifiques, il s’est inventé de la rencontre avec l’autre mais s’est également aveuglé de ses propres certitudes. Les ethnologues faisant métier de regarder et de restituer ont une responsabilité fondamentale dans la construction de la vision de l’autre. Une partie de l’ethnologie a, comme „science froide“ empêtrée dans sa folie de classement de l’homme et ses visées totalitaires, participé à la légitimation des racismes et de l’antisémitisme et connu des égarements aux conséquences terribles... Science de l’homme et du doute avant toute chose, ainsi que la présente l’auteur, l’ethnologie est aussi un „regard chaud“ soutenu par la passion du chercheur. En même temps qu’il appelle à la vigilance extrême face à la remontée des racismes, Pascal Dibie, souligne comme Gebauer que nous avons tous des „biens communs“ qui constituent notre humanité, ne serait-ce que nous soyons tous membres de „l’espèce cuisinière“ ! Les groupes trinationaux qui ont la chance de vivre assez longtemps ensemble et donc de se questionner sur le quotidien découvrent vite ces dimensions de vie sociale que nous partageons... Mais ils découvrent aussi la, les différences... L’exploration de l’identité et de la différence peut ou bien déboucher sur la concurrence, la compétition, l’exclusion, la guerre ou explorer les possibilités que donne le rapprochement du même et de l’autre dans un processus de complémentarité de groupes. Ce travail que l’on peut mener en groupe doit s’articuler à l’exploration de la construction identitaire individuelle: Comment articuler l’exploration de l’identité individuelle et la construction de l’identité collective ?

Il me semble que les écrits biographiques (dont le journal fait partie) sont essentiels à une description de l'interculturel. Ils peuvent très bien appuyer, renforcer le moment de la rencontre car ils permettent d’articuler le sujet et le groupe. Trop souvent, l’objet l'interculturel est abordé d’un point de vue très général. Il me semble qu’il est temps aujourd’hui d’aider à l’écriture de biographies, d’histoires de vie, de journaux individuels ou de groupes qui rendent compte de la complexité singulière et quotidienne du vécu interculturel...

Le vécu interculturel est très difficile à comprendre, encore plus à analyser. Lorsqu’on est ballotté entre plusieurs cultures, parvenir à expliciter ce qui vous traverse n’est pas œuvre facile surtout lorsque ces cultures ont été en conflits entre elles. C’est pourquoi il me semble très important d’explorer les ressources que peuvent constituer les écrits biographiques comme outil pour penser l’interculturalité qui nous traverse. Je distingue plusieurs formes d’écrits biographiques : l’histoire de vie, le journal, la correspondance, la monographie. Je les pratique moi-même et les fais pratiquer à mes étudiants. Ces différentes formes prennent un sens dans la logique des moments (a) et s’appuient sur une gestion différente de l’exigence de concilier histoire et sociologie, histoire et anthropologie (b).


a) La théorie des moments

Ecrire l'interculturel s’organise en effet autour de l’écriture de „moments“. En français, le terme „moment“ signifie deux choses:

– Il peut tout d’abord être synonyme d’instant : „c’est le moment d’appeler Georges au téléphone; il doit être chez lui.“
– Ce peut-être aussi quelque chose de plus complexe qui signifierait alors „l’espace-temps“. On dira par exemple: „j’aime le moment du repas ou j’aime le moment de la promenade“.

Les Allemands distinguent ces deux notions en changeant le genre du mot moment (der Moment ou das Moment). C’est dans le second sens que j’emploie ici le terme en parlant du moment de l’interculturel.

Le philosophe Henri Lefebvre a montré que l’animal ne connaît pas les „moments“. Il passe du sommeil à la veille, du manger au jeu... sans transition. Pour Lefebvre, ce qui caractérise l’homme, c’est sa capacité, contrairement à l’animal, de construire des formes sociales dans lesquelles il se reconnaît, auxquelles il s’identifie. Par exemple, dans la vie, on peut parler du moment du repas, de l’amour, du travail, du repos, de l’écriture... A chaque moment correspond un dispositif social construit, un cadre, mais aussi une psychologie, un rapport à soi-même qui fait que les uns investissent tel moment et d’autres pas. L’identité du sujet ou des groupes sociaux se construit à travers l’organisation des moments... Les Latins investissent beaucoup le moment du repas, contrairement aux Anglo-Saxons qui le négligent... Il y a des sociétés où le moment de la chasse est important, d’autres où il n’existe pas... De même, au niveau des individus. Par exemple, pour moi, le moment de la lecture ou de l’écriture sont fortement construits. Ils se sont constitués d’une sorte de sédimentation d’expériences, de situations qui forment un humus, une ressource... Ainsi, dès mon adolescence, alors que j’étais peu porté à investir sur le travail scolaire, j’ai pourtant beaucoup investi sur ma bibliothèque, sur ma table de travail.., à partir de 1983 sur mon traitement de texte... Lorsque j’ai acheté une maison en 1990, la raison en était que je ne parvenais plus à ranger mes livres à Paris et que je rachetais des livres que j’avais déjà, faute de pouvoir les retrouver... Ainsi la dynamique de vie de chacun se développe suivant une logique de moments qu’il est possible d’identifier et de décrire. L’ensemble des moments qu’une société se donne caractérise cette société. De même pour l’individu...

En ce qui me concerne, si je parle de moment de l’interculturel, c’est pour dire que cette dimension est, à elle seule, un „moment“ qui doit être distingué d’autres moments qui peuvent caractériser l’implication sociale du sujet, même si le moment de l'interculturel est fait de transversalités avec les autres moments... Ma manière de manger, de travailler peut être influencée par l'interculturalité qui me traverse... Construire le moment interculturel dans sa vie, cela signifie : lui donner une place, prendre du temps pour faire émerger à la conscience la manière dont s’articule en soi ces influences diverses, parfois contradictoires qui me constituent, qui m’ont constituées, qui me constitueront, etc. C’est ce „moment de l'interculturel“ que je voudrais aider à décrire, en tentant de proposer des outils permettant de mettre à jour les dimensions historique et structurelle qui constituent ce moment chez moi et chez les autres.

b) Histoire et anthropologie

Le moment est un espace-temps. Il est la sédimentation de situations vécues sur une longue période. Je vis chaque situation nouvelle en la construisant à partir de mes expériences antérieures... Mon moment du repas est à la fois la manière dont je prépare tel repas, mais cette manière de construire cette situation est faites de routines acquises dans des situations antérieures... Mes allants-de-soi pour construire une situation s’enracinent dans un héritage culturel, social, une sorte de sédimentation de formes sociales dont je suis l’héritier mais que je suis libre de redéployer dans de nouvelles directions.

Explorer un moment passe donc par un mouvement de description de ma manière de fonctionner dans l'ici et maintenant, mais cet ici et maintenant n’est compréhensible que si je me lance dans une enquête sur les étapes de fabrication de mes routines. Je dois essayer de comprendre ce qui, dans mon présent, est hérité du passé. Les situations passées oubliées ont été déterminantes pour faire que ma manière d’être au monde est différente de celle de mes voisins... Toutes les situations vécues n’ont pas la même force constitutive de ma manière d’être. Il y a eu des contradictions que j’ai du assumer. Il y a des choix que j’ai du opérer. Comme nous l’avons vu plus haut, en tant qu’enfant, on est toujours placé dans une situation interculturelle. Une famille, même unie, est un lieu d’affrontement entre la culture du père et la culture de la mère. Ma manière de cuire la viande est un choix que j’ai fait entre la culture du père et celle de la mère. Ce choix est différent de celui qu’ont fait mes sœurs ou mon frère, etc. Si cette interculturalité domestique constitue mon moment du repas, mes voyages, mes rencontres avec d’autres pays, avec d’autres influences, structurent mes moments et introduisent des apports qui n’étaient pas présents dans mon histoire d’enfant... Je prends ici l’exemple du repas travaillé également dans le livre de Pascal Dibie, mais on pourrait explorer d’autres dimensions de la vie (le choix du conjoint, le travail...).

L’important est de voir qu’il faut remonter dans le passé pour comprendre le présent et imaginer vers quoi on tend (étude de nos virtualités)... Lorsque l’on travaille dans un contexte trinational, cette exploration du passé peut être douloureuse. L’histoire est faite de guerres, de conflits, de génocides qui traversent nos familles, nos êtres (individuels et collectifs) au monde... Vivre cinq ans de captivité, trois ans de déportation laisse des traces, même chez les descendants... Le roman familial est parfois fait de suicides, de morts brutales, etc. qui peuvent avoir été traumatisants... Le rapport au travail et à la vie ne s’en sortent pas indemnes.

Ce mouvement régressif nécessaire vers le passé et de retour progressif au présent a été systématisé par Henri Lefebvre dans sa méthode régressive-progressive. Cette méthode, philosophique chez Lefebvre, anthropologico-historique chez moi, est proche de la démarche freudienne qui tente de remonter dans le passé du patient pour retrouver les moments traumatiques... L’exploration du moment de l'interculturel au niveau individuel comme au niveau interindividuel ou groupal passe par ce travail régressif-progressif...

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