Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Remi Hess

 

Sommaire

A propos des rencontres trinationales

Les histoires de vie

En conséquence, je propose de construire l’histoire de vie à partir de „moments“ (espace-temps investis par le sujet). Chaque moment peut lui-même être subdivisé en plusieurs moments. Cette théorie des moments explique la construction de l’identité autour de situations qui se répètent dans la vie et qui forment une sorte de cadre formel existentiel dans lequel le sujet gère ses dissociations, ses ambivalences, ses dilemmes... Je pense, en effet, que l’identité tourne autour de choses contradictoires que l’on essaie de faire tenir ensemble... Ma perspective concernant l’histoire de vie a l’intérêt de ne pas penser l’autobiographie comme une suite chronologique de plusieurs tomes, mais comme un travail régressif-progressif pouvant être remis sur le chantier à plusieurs périodes de la vie individuelle ou de groupe en prenant à chaque fois un nouveau biais 19 . La construction du moment interculturel est l’un des biais pour écrire son histoire de vie. Il existe une école des histoires de vie en formation qui a été créée par Gaston Pineau, auteur de Produire sa vie 20 . Tout un groupe de collaborateurs de Gaston Pineau travaillent maintenant l’histoire de vie comme outil de mise au jour de l’interculturalité 21 . A Paris VIII, cette école est représentée 22 . On pourrait aussi citer un ouvrage récent 23 qui donne à lire un morceau de vécu d’une conjugalité franco-algérienne. Il existe aujourd’hui plus de douze mille mariages mixtes franco-maghrébins en France. Ces unions sont de fait, dans leur nouveauté et à travers leur évident développement, de véritables voyages transnationaux et transethniques... A travers un récit passionnant qui va du premier regard jusqu’à la vie commune, Martine Mounier, ethnologue, nous fait partager son expérience de l’intérieur. Crédulité, aveuglement, recul, incompréhension, forces neuves : la rencontre est à ce prix... Ce livre est l’illustration qu’à partir d’un cas clinique particulier on peut aborder une question universelle. Il ouvre incontestablement des perspectives pour nos recherches dans le champ de l’exploration interculturelle.


La pratique du journal

Un autre moyen d’explorer ce „moment“ de manière rigoureuse est la tenue du journal. J’ai fait l’hypothèse que la manière la plus précise de réfléchir sur sa vie est d’écrire des journaux. En 1996, préparant l’édition d’un des journaux de mon grand-père 24 , ayant décidé de réfléchir systématiquement à la nature du journal ethnosociologique, je me suis remis à une écriture diaire organisée autour de quelques-uns de mes grands moments existentiels. Ainsi, ma recherche sur l'interculturel a fait l’objet d’un journal 25 . Ainsi, dans Pédagogues sans frontière, écrire l’intérité (j’ai repris à Jacques Demorgon la notion d’intérité), je tente de répondre à une série de questions comment écrire de l’intérieur, non pas l’identité ou l’altérité, mais l'intérité (le fait de vivre ensemble) ? L’intérité est par définition interculturelle. Mais qu’est-ce que cet interculturel qui est au cœur de la vie domestique, de la vie institutionnelle et de la vie internationale ? Comment décrire la compréhension ou l’incompréhension vécues dans le vivre ensemble ? Je fais l’hypothèse que la pratique du journal peut aider à décrire le quotidien de l'intérité car le vivre ensemble est difficile à conceptualiser de manière hypothético-déductive... Dans la vie quotidienne, dans la vie mentale, ce qui caractérise la pensée individuelle ou interindividuelle, c’est qu’elle est transductive 26 : on passe toujours d’une idée à une autre sans toujours organiser de manière cohérente le vécu et le conçu. Pourtant, si on refuse de la refouler, la transduction de la pensée, médiation entre l’imaginaire et le réel, est source d’une grande créativité. Je tente de démontrer cette hypothèse en me soumettant à la discipline de noter sur deux ans tout ce qui traverse ma recherche dans le champ de l'interculturel... Ce texte explore également le rôle d’une analyse des expériences interculturelles dans l’éducation et la formation... Voyageant beaucoup, je décris, au jour le jour, mes manières de développer une recherche collective sur le terrain de l'interculturel à l’université ou dans le cadre des échanges franco-allemands, mais aussi dans mon travail d’éditeur 27 , de directeur de recherches... Ce livre montre que la tenue du journal est un outil incontournable d’élaboration de la pensée, une étape avant qu’elle prenne des formes plus traditionnellement construites. Le journal ouvre sur d’autres possibles : la création de nouvelles institutions, de nouvelles rencontres, de nouvelles pistes de recherches...

Mon livre théorique sur le journal
28 a mûri lentement. Cependant, découvrant un livre de 1808 de Marc-Antoine Jullien sur l’utilité de la tenue des journaux pour apprendre à connaître ses propres pensées, j’ai tenté de produire cet ouvrage de synthèse se démarquant des recherches antérieures sur le journal intime 29 ... J’ai trouvé chez Marc-Antoine l’idée d’une indexicalisation des journaux permettant une lecture thématique ciblée des nombreuses pages que produit le diariste... Sur ce terrain, la question qui est la mienne aujourd’hui est la suivante : le journal n’est-il pas un passage obligé pour dégager les „moments“ qui permettent la construction de l’identité du sujet et donc l’élaboration de son histoire de vie ? N’est-il pas un outil privilégié de formation ? N’est-il pas un moyen de surfer sur la dissociation du quotidien qui fait sombrer le sujet dans la dispersion et l’atomisation ? N’est-il pas un outil utilisable dans les sessions et les rencontres internationales ? J’ai tenté ce type d’écriture dans des rencontres trinationales. Il faudrait se pencher sur ces textes de manière critique.


La correspondance

Un autre moyen d’explorer l'interculturel est la correspondance. Il existe plusieurs formes de correspondances interculturelles. Avoir un correspondant à l’étranger est toujours une expérience importante pour apprendre une nouvelle langue. C’est vrai pour les enfants, c’est encore vrai pour les adultes. Cette pratique a été fortement développée par le mouvement Freinet. Raymond Fonvieille a rendu compte de ce type de correspondance 30 . Personnellement, voulant apprendre l’allemand en 1991, j’ai engagé une correspondance journalière de cinq mois avec une Allemande qui partageait avec moi ce projet. Au delà de l’apprentissage linguistique, c’est d’une exploration interculturelle qu’il s’agit. Là encore, les correspondanciers décrivent leurs moments, se racontent leurs rapports d’être au monde. J’essaie actuellement de renouer avec cette pratique. Elle permet de suivre des personnes sur une longue durée dans l’intervalle de rencontres effectives.


La monographie

Le dernier outil de cette écriture biographique dans le champ de l'interculturel est la monographie. Il s’agit de décrire un terrain où l’on vit et que l’on observe : une classe, un voyage, un échange interculturel, etc. Dans Les ouvriers européens (1855), Frédéric Le Play a rapporté 47 monographies de famille faites dans toute l’Europe. Ce type de démarche tente aussi d’articuler l’observa-tion ethnographique de l'ici et maintenant d’un groupe social avec son devenir historique. Il est beaucoup moins autobiographique que les trois autres formes précédemment évoquées, mais il reste une forme d’écriture biographique, même si la vie dont il est question est celle de collectifs...


Vers une ethnosociologie biographique de l'interculturel

Cependant, ces quatre formes d’écriture biographique sont des ressources importantes pour mettre à jour l’interculturalité en train de se faire. Elles gèrent différemment le rapport au temps et la manière de mettre en pratique la méthode régressive-progressive. Dans l’histoire de vie, on insiste davantage sur la dimension temporelle, sur les articulations significatives qui ont fait prendre tel chemin ou tel autre à des moments que l’on pourrait qualifier d’historiques ou fondateurs (l’entrée dans un métier, dans un emploi, dans une relation, une rupture, etc.). Dans le journal, on part de la structure de l’ici et maintenant du vécu... Mais l’accumulation de cette écriture diaire dans la durée finit par faire émerger la temporalité. On suit des contradictions, des conflits qui évoluent... Dans la correspondance, l’interaction entre les correspondanciers crée des va-et-vient non seulement structurels, mais aussi historiques. On est amené à reprendre des situations passées pour expliquer le présent... La monographie doit, elle aussi articuler, l’espace et le temps.

A côté de l’écriture réflexive (essais, théories), l’écriture biographique est une autre méthode d’exploration de l’interculturel tel qu’il s’agence au niveau individuel ou interindividuel (intérité)... Cette écriture impliquée est un moyen de formation, de réflexion, mais aussi une ressource pour l’écriture ethnosociologique. Il n’y a pas de coupure épistémologique entre l’écriture biographique et l’écriture théorique...

L’écriture d’un moment définit l’ethnographie. La réflexion sur la manière dont les moments s’agencent entre eux dans un groupe social relève du travail ethnologique... Quant à l’analyse comparative dont est vécu un moment dans différentes sociétés
31 , cette posture relève de l’anthropologie. Globalement, toutes ces démarches ont leur place dans une approche d’anthropologie historique de l’intérité. On comprend qu’une dynamique de groupes trinationaux doit aider à passer par ces différentes phases. Dans une première étape, on va essayer d’aider les gens à constituer des descriptions de moments qui caractérisent leur vécu. Dans une seconde étape, on va tenter de dégager les cohérences qui font tenir ensemble les différents moments de la vie sociale groupale. Dans une troisième étape, on va tenter de comprendre les différences qui existent dans les manières d’organiser la vie sociale dans les différents groupes nationaux... Ces trois étapes ne sont pas forcément à mener successivement; elles peuvent s’articuler, s’approfondir parallèlement. Car ce qui caractérise la rencontre, c’est justement qu’elle stimule l’invention, la créativité personnelle. C’est parce que l’Autre est curieux, qu’il s’interroge sur moi que je suis poussé à écrire. C’est vrai pour la correspondance, mais ça l’est encore lorsqu’il s’agit d’écritures plus élaborées. Le groupe trinational est en fait un cadre de formation et d’exploration tout à fait stimulant pour obliger à la mise à jour de ses implications...

Ces techniques que je préconise ici et qui sont théorisées par les partisans de l’ethnographie de l’école
32 ne sont pas les seules à pouvoir être qu’elles constituent des outils dont les possibilités sont extrêmement riches. Evidemment, se pose alors la question de la communication de ces textes (traduction, etc)... Mais cette question mériterait de nouveaux développements.

retour

Sommaire

suite...