A ce propos, il semble y avoir une querelle dobédience assez imprécise parmi ceux qui en Europe sont chargés de lamélioration de la coopération internationale par le moyen de programmes, doffres pédagogiques ou de mesures organisationnelles. Il sagit par exemple des programmes Socrates, Erasme etc. de lUE ou dOffices binationaux (OFAJ etc.) ou de programmes de préparation de nombre dorganisations et dentreprises à linternationalisation en cours. Mais sagit-il de favoriser le vivre ensemble, ou le côte à côte sans heurts éliminant la différence culturelle comme facteur perturbateur ? Et donc créer des situations multiculturelles dans le sens défini ci-dessus ? Ou ne serait-ce pas plus sensé de produire un travail interculturel ; de favoriser une compréhension approfondie des autres cultures, qui serait provoquante et susceptible de modifier notre propre vision du monde ? Lune des positions dans cette querelle dobédience peut se trouver comme fil conducteur par exemple dans les programmes éducatifs de lUE (Socrates, Erasme, etc.) dans lesquels il sagit exclusivement dharmonisation, de comparabilité, de systèmes européens de transferts de crédits (ECTS) etc. entre les systèmes nationaux déducation (voir Demorgon et al. 1999). Lautre position est marquée notamment par les travaux de recherches soutenus par lOffice franco-allemand pour la Jeunesse (par exemple Colin/Müller 1998, Hess/Wulf 1999, Demorgon 1989, Demorgon et al. 1999) qui reprochent à la discussion habituelle sur la pratique des échanges internationaux son caractère superficiel et son manque de connaissances des conditions plus profondes de la compréhension interculturelle.
Limprécision de cette différence réside notamment dans le fait que tous prétendent avoir pris en compte tacitement le souci de lautre. Dun côté, il est sous-entendu que les programmes multipliant léchange intereuropéen fourniraient automatiquement une contribution à une meilleure compréhension interculturelle. Dun autre côté, il est sous-entendu que les programmes promouvant une compréhension plus profonde des cultures différentes constitueraient automatiquement des contributions à un meilleur vivre ensemble des nations.
A côté de la pédagogie des rencontres internationales dans les différents discours nationaux sur les problèmes interculturels on trouve aussi des constellations similaires : d'un côté, ceux qui, avec emphase moraliste, uvrent à lavènement dune société multiculturelle, voient dans la manière habituelle de traiter les citoyens étrangers une demi-mesure hypocrite parce quils sous-entendent que celle-ci nimplique aucune interrogation autocritique concernant sa propre identité nationale dans le sens dun apprentissage interculturel. 33 De l'autre, ceux qui, par société multiculturelle (sils ne rejettent pas complètement le terme), entendent ladaptation réussie des minorités à une culture de la normalité dominante, considèrent cet espoir dapprentissage interculturel comme un idéalisme romantique. Le pire cest que les deux côtés ont raison et se bloquent mutuellement. Klaus Eder décrit le dilemme dont il sagit :
La multiculturalité est un objectif normatif qui découle nécessairement de la conception universaliste quune culture moderne se fait delle-même. Fondamentalement on ne peut être contre. Pourtant les coûts de la multiculturalité sont élevés. Ses conséquences font intervenir la conception de la nature humaine, lhabitus de groupes sociaux différents, le fait que ceux-ci dans la mesure où ils sont à la recherche dune identité collective distincte, tracent des limites symboliques afin dêtre identiques à eux-mêmes. Autant délé-ments qui contribuent à faire de la multiculturalité une expérience qui met sur la tête le monde social existant. Inquiets, les observateurs se demandent si les sociétés modernes peuvent se permettre dêtre multiculturelles.
Les manifestations multiculturelles, par exemple, dans les programmes de rencontres internationales, sont des tentatives de trouver une réponse positive à cette question. Mais, en réalité de telles manifestations peuvent-elles contribuer à cet objectif, sil faut supposer que normalement lapprentissage interculturel ne se produit quindividuellement ou par hasard, sil faut supposer quil ne se produit rien de plus quun côte à côte plus ou moins réussi de mondes culturels, comme cela se passe de toute façon dans la vie quotidienne des uns et des autres ? Klaus Eder donne une réponse sceptique à cette question en précisant quil sagit de mises en scènes de communauté sous-entendant peut-être une communauté fictive mais avec une pratique commune. La compréhension interculturelle est une mise en scène de la compréhension, et le critère qui permet de savoir sil y a compréhension réussie nest pas la compréhension, mais une mise en scène qui fasse en sorte de réussir, afin que tous sen tiennent au théâtre. Et cest la seule alternative à la guerre des civilisations (Eder 1999, page 229).
En même temps, Eder formule le minimum à attendre des rencontres internationales : un faire comme si on sentendait avec des formes pacifiques de vivre ensemble. Cet objectif peut paraître trop modeste mais il ne faut pas le sous-estimer dans ce quil signifie. Il reste à examiner dans quelles conditions il est possible de sattendre à plus et comment intervient la question des différences entre les formes des rencontres bi et multiculturelles.
Largumentation dEder en faveur de la nécessité de mises en scènes de communauté peut expliquer, dans un premier temps, pourquoi la querelle dobédience entre des rencontres biculturelles approfondies et les rencontres multiculturelles est peut-être utile. Eder a raison en disant que non seulement linterculturel mais aussi le multiculturel, dans le sens défini ci-dessus sont décisifs pour lavenir de lEurope et du monde. L'objectif ne peut plus être seulement que les hommes et des femmes de cultures différentes se comprennent toujours mieux, car les possibilités sont limitées. 34 Il est tout aussi important que les hommes et les femmes deviennent de plus en plus capables de se laisser vivre réciproquement en restant étrangers les uns des autres, méfiants mais en saccep-tant dans leurs droits et en renonçant à lexclusion ou encore à des purifications ethniques même lorsquils ne peuvent pas se sentir les uns les autres.
Certes, lapprentissage interculturel doit être plus ; pour pouvoir donner une chance à ce plus il me semble important de mieux comprendre les différences entre les rencontres bi, tri ou pluripolaires de ressortissants de cultures différentes. Les rencontres en couples binationaux telles quelles sont par exemple soutenues dans la tradition de lOFAJ depuis trente ans, sont toujours indispensables comme situation dapprentissage et délaboration dexpériences interculturelles. Dun autre côté, de telles rencontres dans une Europe multiculturelle, de 15 nations ou plus, ne peuvent pas, seules, servir de modèle de base à la coopération internationale 35 celle-ci étant de plus en plus multiculturelle. Mais si on ne veut pas opposer les deux perspectives, il faudrait pouvoir montrer comment relier lapprentissage interculturel et la maîtrise pratique de situations multiculturelles. Et quel pourrait être le rôle des rencontres mises en scène du type bi, tri ou aussi multinational. Dans ce qui suit, ma contribution consiste à expliquer la différence avancée entre linterculturel et le multiculturel. Je présente quelques réflexions de fond en essayant de les rapporter à mon contexte dexpériences pratiques dans des rencontres bi et trinationales.