Ma thèse est la suivante : Lexpérience interculturelle qui modifie lidentité culturelle fondée dune personne, dun groupe ou dune organisation dans son essentiel est tout dabord et nécessairement une expérience bipolaire. Elle est structurée autour du moi/nous et lautre/létrange/létranger. Lexpérience interculturelle cest pour moi ici, dans un premier temps et de façon très générale, lexpérience détrangeté, dêtre surpris par quelque chose non intégrable dans lhorizon existant ainsi que lélaboration réussie de ces expériences. La rencontre avec des ressortissants dune autre culture et parlant une autre langue ne représente quune exception bien quexemplaire. De plus, toute rencontre avec des ressortissants dautres cultures nest pas étrange ou surprenante : cest uniquement lorsquelle lest quelle devient une expérience qui minterroge dans ma propre vision du monde dalors. Les expériences qui ont cet effet sont toujours celles je le pense avec cet étranger unique, un seul étranger : justement avec ce qui me paraît, dans cet instant même, comme étrange ou irritant. Lexpérience détrangeté est, comme le dit la phénoménologie, lexpérience paradoxale dune insuffisance originaire, dune présence absente (Waldenfels 1997, page 30), même dune absence insurmontable (ibid, page 90) : labsence de possibilités de situer cet autre au sein de mon propre monde. Il ne va pas du tout de soi que nous ayons ce sentiment dans le contact avec des ressortissants dautres cultures : justement parce que nous sommes dans notre monde, traversé par les processus de globalisation, entourés en permanence dobjets, de personnes et dexpériences potentielles qui ne nous sont pas accessibles et qui, dans cette mesure, restent absentes - présentes sans nous inquiéter. Il ny a pas que les ressortissants dautres cultures que nous pouvons rencontrer dans la rue et à distance. Il y a aussi les objets et les personnes dont nous dépendons et que nous fréquentons quotidiennement. Mes achats au supermarché sont aussi multiculturels ainsi que mon ordinateur utilisé tous les jours. Pour lalimentation, je suis en mesure de retracer lorigine des produits mais je men occupe rarement par commodité. Le fonctionnement de mon ordinateur, je ne le comprends pas. Même la pensée de mes collègues qui, à luniversité, savent le programmer, est pour moi un monde étrange. Les éléments mutliculturels de ce genre dans mon quotidien ne minquiètent pas : ils ne créent pas une expérience détrangeté, pas plus que les personnes d'allure étrangère que je rencontre sur le chemin de mon travail. Toutes ces situations ne fournissent aucune expérience interculturelle parce que jécarte le potentiel de létrange de mon propre monde en admettant uniquement ce que je peux utiliser pour moi. Mais lorsque jose faire le pas dans un monde qui mest (encore) étranger, il sagit toujours dun étrange qui my incite et me provoque, dans linstant, de manière irritante ou même séduisante.
Comme tout être humain je suis uniquement en mesure de sélectionner ce qui, d'un côté, appartient à mon monde et de l'autre ce qui se situe en dehors de cet horizon parce que je suis marqué, dans un sens fondamental et dès le départ, par des expériences de nature interculturelle. Les recherches modernes sur la socialisation donnent raison aux Grecs de lAntiquité qui se représentaient chaque nouveau-né comme un immigrant dun autre pays, ne pouvant se développer, pour devenir un enfant du pays que dans un processus progressif dadaptation (Brumlik 1995). Les théories de la psychanalyse moderne sur la socialisation mais aussi la psychologie génétique de Jean Piaget ou linteractionisme de George Herbert Mead partent du principe quun nouveau-né ne peut venir à bout, sans dommage, de létrangeté écrasante du monde de son entourage quen niant, dans son imagination, cette étrangeté et en se comportant comme si le monde était à sa disposition omnipotente. Dans un environnement suffisamment favorable (Winnicott), le petit être humain en devenir réussit à subsumer létranger du monde, dans lequel il est né, dans un (ou une) autre généralisé(e) (Mead) et à se lincorporer littéralement, cest-à-dire à construire, à partir de là, son propre moi et, en même temps, son moi social.
Ce nest que lorsque ce processus a réussi de manière rudimentaire (la psychanalyse plus récente parle de la construction dobjets intérieurs), que le petit enfant peut commencer à découvrir les personnes de référence dans son environnement, en particulier sa mère comme un autre, comme un être avec ses propres droits (Winnicott 1971, page 105). Cest un pas très difficile pour lenfant car il signifie pour lui le défi daccepter quelque chose détranger à son propre soi qui fait partie de son propre monde et, en même temps, de ladmettre comme quelque chose dont ce soi (encore faible) est fondamentalement dépendant. Lethnopsychanalyste Mario Erdheim écrit :
Limage de ce qui est étrange se produit très tôt dans le sujet, pratiquement en même temps que limage de ce qui est le plus familier : la mère. Dans sa forme la plus primitive, lautre/létrange est la non-mère ; labsence menaçante de la mère fait monter l'angoisse qui restera toujours plus ou moins associée à lautre/létranger (1992, page 21).
Létrange comme expérience humaine primaire nest donc pas quelque chose venant de lextérieur mais représente aussi le revers sombre de lenvironnement même qui est favorable à lenfant. Cest la mauvaise mère (absente) comme lautre face de la bonne mère. Lenfant ne peut réussir à intégrer cet étrange élémentaire dans son monde que sil a fait, en premier lieu, lexpérience dun monde assez bon (Winnicott). Lenfant a besoin de cette expérience nommée confiance primaire par Erikson, parce quil est confronté, à cet étrange, avec une angoisse très ambivalente. On peut la décrire, dune part, comme la peur dêtre abandonné et exclu, dêtre un étranger dans un monde étranger ; dautre part, comme la peur que létrange sapproche trop et menace dincorporer le soi faible de lenfant (Jakubeit/Schattenhofer 1996, page 397). Le psychanalyste Otto Rank parle ici dune polarité fondamentale de lexistence humaine entre langoisse de la vie (la peur de se détacher de son propre sol maternel par lindividuation et de se rendre ainsi étranger soi-même) et langoisse de la mort (la peur dêtre avalé, de nouveau, par le sol) (Rank 1931, page 35ff).
Dans le développement de la vie, léquilibre entre les deux doit sacquérir, pour la première fois, dans la phase dite dobstination du petit enfant. Mais cet équilibre reste à maîtriser tout au long de la vie. Dans le vécu psychique de lenfant, il sagit dêtre ou de ne pas être. Lenvironnement en tant quétrange (par exemple la mère) le menace de par sa revendication dêtre un être avec ses propres droits dans sa propre revendication dêtre lui-même aussi un être avec ses propres droits. Cette dernière repose sur lillusion au départ indispensable que ce quil sest approprié de lenvironnement (ce qui donc nest plus étranger) est identique avec son propre soi. Lenfant maîtrise ce dilemme par la colère, par la destruction (fantasmée) de lobjet qui ne se plie pas sans condition à ses propres désirs. Dans le cas normal et heureux, il fait lexpérience de léchec de cette destruction. Lobjet survit à la destruction par le sujet (Winnicott 1971, 105). Les deux : la colère destructrice que provoque en lui ce qui est autre et lexpérience de léchec de cette destruction, lexpérience que lenvironnement survit à cette destruction tout en lui restant favorable, constituent la base de toute appropriation du monde : ce nest que maintenant que celui-ci est vécu comme essentiellement différent par lenfant, et peut être utilisé par lui pour son propre développement (voir Winnicott 1971, page 150ff)
Cette expérience constitue, plus spécialement, la base de toute capacité à lapprentissage interculturel dans la mesure où cet apprentissage englobe comme base indispensable et, à la fois, comme objectif lappropriation dexpériences qui, sur un plan subjectif, rendent crédibles :
lexistence en soi dun vis-à-vis étranger, différencié de mes propres désirs, qui peut me reconnaître, à son tour, comme être avec ses propres droits 36 (Benjamin 1993)
labsence de menace de son propre droit dexistence par la reconnaissance de lautre comme être avec ses propres droits, et
la possibilité dutiliser pour ma propre croissance psychique linfinie multitude de réalités autres dans mon environnement.
Il reste à expliquer pourquoi cet apprentissage reste toujours lié à la maîtrise de langoisse de cet étranger premier. Winnicott écrit : cest parce que lobjet survit, que le sujet peut commencer à vivre dans un monde dobjets et gagner par là énormément pour lui même, mais il a le prix à payer pour ne pas pouvoir séchapper, dans ses fantasmes inconscients, à la destruction permanente dans ses relations à lobjet. (page 105)
Dans notre contexte, jinterprète ceci comme la formule de base pour analyser les fondements de lapprentissage interculturel : il se produit là où ce qui mest étranger, non intégrable dans mon monde dobjets, fait resurgir, dune manière ou dune autre, cette constellation primaire et mimpose, de nouveau, cette lutte de reconnaissance. Cet étrange se présente alors dans son potentiel partiellement comme un gain séduisant que je ne puis acquérir quen payant le prix. Je dois repasser, de nouveau, par l'angoisse de détruire ou dêtre détruit pour pouvoir découvrir que lappro-priation enrichissante du monde ne peut se trouver qu'au delà de cette peur. Là où elle est plus forte que le coté séducteur, létranger est rejeté. A cela il ny a pas de parades.
Cest le fond anthropologique sur lequel Jakubeit et Schattenhofer proposent le concept de compétence détrangéité en tant quobjectif de lapprentissage interculturel. Ils entendent par là la somme des expériences dapprentissages qui rendent sensibles et aptes à vivre, de façon consciente, avec des différences, à se confronter consciemment au réflexe de regarder le non unitaire comme une adversité, de considérer les ruptures non seulement comme une menace mais comme un attrait. La compétence à vivre l'étrangeté implique aussi le traitement de nos différences internes sous leurs diverses faces (1996, page 406).
Les notions telles que la compétence à vivre létrangeté ou lapprentissage de linterculturel sont paradoxales. Elles suggèrent la faisabilité, (Jakubeit/Schattenhofer 1996, page 399), des capacités de maîtrise de létrange, de pouvoir le situer dans lordre de son propre système de coordonnées, daccorder linter à sa propre longueur donde. Il sagit, en réalité, de surmonter langoisse qu'il y a à laisser, dabord, exister à côté de soi ce qui est non unitaire et étranger pour pouvoir le découvrir ensuite comme une source potentielle denrichissement.
Il me semble cependant justifié de parler de compétence détran-géité lorsquon sous-entend par là que cest exactement ce qu'il est possible dapprendre. Il y a des pas dans la direction de plus de compétences à vivre avec létrangeté que lon peut nommer et rendre partiellement opérationnels pour les individus, les groupes et les organisations (Jakubeit/Schattenhofer 1996, page 399). Cependant si ce paradoxe ne doit pas être éliminé mais travaillé de manière créative, il faut aussi appliquer cette règle méthodologique de base : En aucun cas, nous ne concevons cette acquisition de compétences comme un processus traditionnel dapprentissage technico-scolaire sous forme dun certain nombre dheures de cours et denseignements persévérant dans lacquisi-tion de cette compétence. Nous concevons ce processus dappren-tis-sage comme un processus ouvert de réflexion et de découverte avec une issue incertaine (idem). Sans cette ouverture, cet ap-pren-tis-sage entre ici inévitablement dans une contradiction avec lui-même. Il se transforme en mécanisme de défense ou en découpage en rondelles de lexpérience détrangeté.
Ceci nous ramène à la pratique des rencontres internationales. Jaurais pu étayer les citations des travaux de théorisation générale du travail interculturel en Allemagne à partir de beaucoup dexemples de la pédagogie des rencontres internationales telle quelle sest développée dans le contexte de lOffice franco-allemand pour la Jeunesse. En somme, les rapports multiples de recherches publiés ces dernières années (par exemple Colin/Müller 1998, Hess/Wulf 1999, Demorgon 1989, Demorgon/Lipianksy/Müller/ Nicklas 2001) représentent tous des descriptions et des analyses des conditions nécessaires à lappropriation de cette compétence détrangéité.
Mais je reviens ici à mon hypothèse de départ que lapprentissage interculturel ou lappropriation de la compétence détrangéité relève, en premier lieu, de structures bipolaires du type je et lautre/létrange/létranger. Je prétends aussi que ce nest pas par hasard que de tels processus dapprentissage sont décrits justement à laide de projets réalisés avec des ressortissants de deux pays seulement. Et la plupart du temps, sous la forme de programmes de recherche-formation qui admettent plus de temps et offrent davantage doccasions pour ces processus ouverts de réflexion et de découverte que les programmes dits de base. Il ne faut pas en conclure que lapprentissage interculturel ne peut pas se produire dans des rencontres multiculturelles et ponctuelles. Sauf quici lélément central de cet apprentissage reste plutôt implicite et masqué, à savoir le pas en direction du seuil de langoisse à partir duquel un nouvel étranger peut être accepté comme étranger et devenir partie intégrante dune nouvelle vision du monde. Dans les processus plus durables des rencontres biculturelles, ces pas peuvent plus facilement donner lieu à des réflexions et par conséquent, à des expériences généralisables.
Dans une Europe des cultures multiples, cest toujours, me semble-t-il, le sens de la rencontre biculturelle : une occasion dapprentissage de cette vertu fondamentale de la compétence détrangéité. Il nous reste à évaluer le potentiel dapprentissage interculturel quoffrent comparativement les rencontres tri et plurinationales.