Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Burkhard Müller
Traduit de l’allemand

 

Sommaire

L’apprentissage interculturel et la multiculturalité

Triangulation et expérience interculturelle

Pour la plupart des personnes, c'est davantage la maîtrise de situations multiculturelles que interculturelles qui permet l'élaboration réflexive de ce moment où quelque chose d’étrange ou un étranger est intervenu pour interrompre l’expérience du quotidien et pour l’enrichir par la suite.

Cette singularité admet deux conclusions opposées : ou les situations multiculturelles sont si complexes et potentiellement menaçantes qu’elles ne peuvent être vécues, en quelque sorte, que d’une manière „aplanie“. Autrement dit : les rencontres tri et multiculturelles soumettent les participants à une discipline telles qu’ils ne montrent et ne perçoivent que „la face souriante“, décente et non irritante des caractéristiques culturelles de chacun ; de peur d’être submergé d’expériences irritantes et aussi de peur que la compréhension ne fonctionne pas du tout.
37 La conclusion opposée serait que les situations tri et multiculturelles facilitent effectivement l’accès à l’appropriation de l’étranger et le rendent moins menaçant. Selon cette hypothèse : par rapport aux formes bipolaires de la rencontre, vivre avec des ressortissants de plus de deux cultures différentes serait moins difficile à réaliser et pas uniquement en apparence. L’une des raisons pourrait être la structure de „triangulation“ du dispositif multiculturel. Il s’agit ici du fait, simplifié de manière „idéal-typique“, qu’il y a deux sortes d’expériences interculturelles en présence l’une à côté de l’autre : premièrement ma (notre) rencontre avec l’autre (les autres) ; deuxièmement l’observation de la rencontre „des autres“ entre eux en tant qu’étrangers aussi. 38

Je pense que les deux hypothèses se défendent mais je souhaite approfondir plutôt la seconde parce qu’elle me semble mettre en lumière le potentiel spécifique des situations de rencontre tri et multiculturelles. Cependant la première hypothèse établit que des dispositifs bipolaires pour transmettre la compétence d’étrangéité ne sont pas superflus même si les dispositifs multiculturels ont aussi leur potentiel spécifique.

Je reviens encore une fois à l’expérience primaire de l’autre dont le développement est désigné, dans les ouvrages spécialisés, comme „triangulation“. Dans les recherches sur l’enfance précoce, cette notion gagne en importance et remplace la notion (prêtant à des malentendus pour les non-analystes) du „complexe d’Oedipe“ (Rotmann 1981). Elle désigne la capacité de l’enfant d’établir des relations productives avec le monde différent de lui-même. Il apprend à accepter que le monde ne s’occupe pas uniquement de lui, qu’il puisse être pris aussi en lui-même et traite l’enfant temporairement comme le tiers exclu. L’enfant doit non seulement apprendre que la mère (ou la première personne de référence) est „un être avec ses propres droits“ mais aussi qu’il existe un être tiers (le père ou la deuxième personne de référence). Avec la triade du complexe d’Oedipe, la psychanalyse classique a souligné notamment la confrontation difficile à laquelle l’enfant doit faire face : le „père“ comme source d’interdits et de commandements que l’enfant doit intégrer comme „sur moi“ dans sa conscience. Dans la discussion plus récente (par exemple Olivier 1997) la notion de triangulation souligne l’expérience qu’il n’y a pas qu’un seul mais deux ou même plus „d’êtres avec leurs propres droits“ dans son environnement, qu’ils sont reliés entre eux : cela exerce aussi des effets tranquillisants sur l’enfant. Il lui est alors plus facile de croire que le monde ne tombe pas en miettes lorsqu’il s’affirme comme un „être avec ses propres droits“ parce qu’il peut observer que d’autres êtres aussi se différencient tout en étant liés entre eux. Il peut s’identifier avec les liens face à lui et réduire ainsi aussi bien „l’angoisse de la vie“ (la peur des suites de ses revendications d’autonomie) que son „angoisse de la mort“ (peur d’être absorbé par ce dont on se sent dépendant) (voir ci-dessus). Même l’expérience d’être partiellement exclu dans cette relation au tiers (la psychanalyse parle de l’implantation du tabou de l’inceste dans l’enfant) obtient une signification soulageante. L’enfant peut faire ainsi l’expérience que l’environnement ne s’occupe de lui que de manière limitée. A condition qu’il développe suffisamment de liens internes pour „la capacité d’être seul“ (Winnicott) l’enfant peut utiliser cette expérience pour aller à la découverte lui-même.

En continuant à partir du principe que des processus d’apprentis-sages interculturels et l’acquisition de la „compétence d’étran-géité“ sont en relation avec de telles expériences précoces, on peut en déduire :

– premièrement cela permet de mieux comprendre pourquoi la „compétence d’étrangéité“ réside non seulement dans ma capacité de comprendre pour moi l’étrangeté d’autres et de l’intégrer dans ma vision du monde mais aussi dans celle de pouvoir supporter sans peur l’étrange qui reste et qui m’exclue. L’ethnocentrisme –comme notion opposée à celle de compétence d’étrangéité– consiste non seulement dans cet imaginaire dévalorisant les autres tout simplement par ce qu’ils sont autres. C’est aussi l’autre imaginaire complémentaire dans lequel les „autres“ s’occuperaient sans cesse de nous, peinés du désir de devenir „comme nous“ et seraient, de ce fait, soucieux de nous „submerger“ dans le but de nous forcer de devenir comme eux. Dans cette mesure, dépasser l’ethnocentrisme voudrait dire : apprendre, à des degrés toujours nouveaux, d’accepter que la plupart des „autres“ ne s’occupent absolument pas de moi/de nous, qu’ils suivent partiellement des logiques tout à fait autres, vivent dans d’autres mondes : tout ceci ne fait pas tomber en miettes mon propre monde et il n’en est pas dévalorisé (Müller 1994).

– Deuxièmement et plus spécifiquement pour le thème de cette contribution, se clarifie le potentiel des dispositifs de rencontre tri et plurinationaux dans le domaine des apprentissages interculturels. Comparés aux rencontres binationales, se multiplient ici, d’un côté, les occasions pour éviter les confrontations avec l’étrangeté des autres, pour se retirer dans une position d’observation des conflits entre les autres ou pour se définir soi-même en tant qu’arbitre non impliqué ou en tant que médiateur devançant les conflits –une position qui, selon mes observations, plaît plus particulièrement aux participants allemands. De par ces possibilités systématiquement élargies de prendre la position du „tiers“, s’accroît, d’un autre côté, le potentiel de percevoir des conflits naissants ou cachés. Il devient plus facile d’y réfléchir, de les traiter de manière exploratoire et ludique, de les aborder, en quelque sorte, à „mi-distance“, de les virtualiser, voir de les prendre au sens de métaphores : tout ceci permet de transférer, aux réalités plus dures de la société multiculturelle, des expériences mises en scène dans le laboratoire pédagogique.

- Troisièmement, cette perspective éclaire le fait que tout dispositif fructueux de la rencontre internationale se base de toute façon sur des triangulations. La „rencontre pure“ n’est souvent qu’une affaire stérile comme on peut le constater par exemple dans ces „soirées de la rencontre“ dans les jumelages internationaux. Il faut au moins „un objet tiers“ en commun qui intéresse les deux côtés. Mais les rencontres deviennent surtout fructueuses si des altérités (manières „d’êtres autres“) se croisent. La rapidité par exemple que développent les enfants et les jeunes de nations différentes pour se rencontrer, tout simplement parce qu’ils sont jeunes, peut irriter et être potentiellement un fait éducatif pour ceux qui restent exclus, par exemple les parents ou les animateurs à condition qu’ils soient présents et perçoivent ce qui se passe. Ceci peut être valable pour d’autres appartenances (par exemple de sexe ou de divers groupes d’intérêts).

Il y a quelque temps une participante à un programme (binational) de rencontre a développé, à partir de l’observation de tels phénomènes, l’idée „des œufs sur le plat comme théorie de l’animation“ qui me paraît être plus particulièrement pertinente pour les rencontres tri et multinationales. Cette théorie part de deux hypothèses : Premièrement, plus la pluralité des appartenances dans une rencontre internationale est grande, plus la tendance des organisateurs/animateurs est forte de considérer comme „le jaune d’œuf“ leur propre programme et tout ce qui est unificateur dans ce sens. Une animation réussie consisterait alors à capter la centration la plus forte possible de l’attention de tous sur „ce jaune“. La peur des participants face aux différences et aux conflits renforce cette tendance. Deuxièmement, plus les différences perçues entre les intérêts et les appartenance sont grandes, plus s’accroît la tendance à l’hétérogénéité, à la formation de petits groupes et à la diversification des intérêts. Le „blanc de l’œuf“ se comporte comme s’il était lui même „le jaune“. Les deux tendances peuvent se bloquer mutuellement : on ne peut créer ni un travail productif d’activités auto-déterminées par des sous-groupes, ni un cadre général de la rencontre faisant sens. Dans les groupes tri et multinationaux l’art de l’animation devrait consister à maintenir un équilibre fructueux : créer un cadre permettant une pluralité de choix d’appartenances et de partenariats, cadre qui est, à la fois, partagé comme lieu porteur d’unité pour tous.

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