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Lapprentissage interculturel et la multiculturalité
Triangulation et expérience interculturelle
Pour la plupart des personnes, c'est davantage la maîtrise de situations multiculturelles que interculturelles qui permet l'élaboration réflexive de ce moment où quelque chose détrange ou un étranger est intervenu pour interrompre lexpérience du quotidien et pour lenrichir par la suite.
Cette singularité admet deux conclusions opposées : ou les situations multiculturelles sont si complexes et potentiellement menaçantes quelles ne peuvent être vécues, en quelque sorte, que dune manière aplanie. Autrement dit : les rencontres tri et multiculturelles soumettent les participants à une discipline telles quils ne montrent et ne perçoivent que la face souriante, décente et non irritante des caractéristiques culturelles de chacun ; de peur dêtre submergé dexpériences irritantes et aussi de peur que la compréhension ne fonctionne pas du tout. 37 La conclusion opposée serait que les situations tri et multiculturelles facilitent effectivement laccès à lappropriation de létranger et le rendent moins menaçant. Selon cette hypothèse : par rapport aux formes bipolaires de la rencontre, vivre avec des ressortissants de plus de deux cultures différentes serait moins difficile à réaliser et pas uniquement en apparence. Lune des raisons pourrait être la structure de triangulation du dispositif multiculturel. Il sagit ici du fait, simplifié de manière idéal-typique, quil y a deux sortes dexpériences interculturelles en présence lune à côté de lautre : premièrement ma (notre) rencontre avec lautre (les autres) ; deuxièmement lobservation de la rencontre des autres entre eux en tant quétrangers aussi. 38
Je pense que les deux hypothèses se défendent mais je souhaite approfondir plutôt la seconde parce quelle me semble mettre en lumière le potentiel spécifique des situations de rencontre tri et multiculturelles. Cependant la première hypothèse établit que des dispositifs bipolaires pour transmettre la compétence détrangéité ne sont pas superflus même si les dispositifs multiculturels ont aussi leur potentiel spécifique.
Je reviens encore une fois à lexpérience primaire de lautre dont le développement est désigné, dans les ouvrages spécialisés, comme triangulation. Dans les recherches sur lenfance précoce, cette notion gagne en importance et remplace la notion (prêtant à des malentendus pour les non-analystes) du complexe dOedipe (Rotmann 1981). Elle désigne la capacité de lenfant détablir des relations productives avec le monde différent de lui-même. Il apprend à accepter que le monde ne soccupe pas uniquement de lui, quil puisse être pris aussi en lui-même et traite lenfant temporairement comme le tiers exclu. Lenfant doit non seulement apprendre que la mère (ou la première personne de référence) est un être avec ses propres droits mais aussi quil existe un être tiers (le père ou la deuxième personne de référence). Avec la triade du complexe dOedipe, la psychanalyse classique a souligné notamment la confrontation difficile à laquelle lenfant doit faire face : le père comme source dinterdits et de commandements que lenfant doit intégrer comme sur moi dans sa conscience. Dans la discussion plus récente (par exemple Olivier 1997) la notion de triangulation souligne lexpérience quil ny a pas quun seul mais deux ou même plus dêtres avec leurs propres droits dans son environnement, quils sont reliés entre eux : cela exerce aussi des effets tranquillisants sur lenfant. Il lui est alors plus facile de croire que le monde ne tombe pas en miettes lorsquil saffirme comme un être avec ses propres droits parce quil peut observer que dautres êtres aussi se différencient tout en étant liés entre eux. Il peut sidentifier avec les liens face à lui et réduire ainsi aussi bien langoisse de la vie (la peur des suites de ses revendications dautonomie) que son angoisse de la mort (peur dêtre absorbé par ce dont on se sent dépendant) (voir ci-dessus). Même lexpérience dêtre partiellement exclu dans cette relation au tiers (la psychanalyse parle de limplantation du tabou de linceste dans lenfant) obtient une signification soulageante. Lenfant peut faire ainsi lexpérience que lenvironnement ne soccupe de lui que de manière limitée. A condition quil développe suffisamment de liens internes pour la capacité dêtre seul (Winnicott) lenfant peut utiliser cette expérience pour aller à la découverte lui-même.
En continuant à partir du principe que des processus dapprentis-sages interculturels et lacquisition de la compétence détran-géité sont en relation avec de telles expériences précoces, on peut en déduire :
premièrement cela permet de mieux comprendre pourquoi la compétence détrangéité réside non seulement dans ma capacité de comprendre pour moi létrangeté dautres et de lintégrer dans ma vision du monde mais aussi dans celle de pouvoir supporter sans peur létrange qui reste et qui mexclue. Lethnocentrisme comme notion opposée à celle de compétence détrangéité consiste non seulement dans cet imaginaire dévalorisant les autres tout simplement par ce quils sont autres. Cest aussi lautre imaginaire complémentaire dans lequel les autres soccuperaient sans cesse de nous, peinés du désir de devenir comme nous et seraient, de ce fait, soucieux de nous submerger dans le but de nous forcer de devenir comme eux. Dans cette mesure, dépasser lethnocentrisme voudrait dire : apprendre, à des degrés toujours nouveaux, daccepter que la plupart des autres ne soccupent absolument pas de moi/de nous, quils suivent partiellement des logiques tout à fait autres, vivent dans dautres mondes : tout ceci ne fait pas tomber en miettes mon propre monde et il nen est pas dévalorisé (Müller 1994).
Deuxièmement et plus spécifiquement pour le thème de cette contribution, se clarifie le potentiel des dispositifs de rencontre tri et plurinationaux dans le domaine des apprentissages interculturels. Comparés aux rencontres binationales, se multiplient ici, dun côté, les occasions pour éviter les confrontations avec létrangeté des autres, pour se retirer dans une position dobservation des conflits entre les autres ou pour se définir soi-même en tant quarbitre non impliqué ou en tant que médiateur devançant les conflits une position qui, selon mes observations, plaît plus particulièrement aux participants allemands. De par ces possibilités systématiquement élargies de prendre la position du tiers, saccroît, dun autre côté, le potentiel de percevoir des conflits naissants ou cachés. Il devient plus facile dy réfléchir, de les traiter de manière exploratoire et ludique, de les aborder, en quelque sorte, à mi-distance, de les virtualiser, voir de les prendre au sens de métaphores : tout ceci permet de transférer, aux réalités plus dures de la société multiculturelle, des expériences mises en scène dans le laboratoire pédagogique.
- Troisièmement, cette perspective éclaire le fait que tout dispositif fructueux de la rencontre internationale se base de toute façon sur des triangulations. La rencontre pure nest souvent quune affaire stérile comme on peut le constater par exemple dans ces soirées de la rencontre dans les jumelages internationaux. Il faut au moins un objet tiers en commun qui intéresse les deux côtés. Mais les rencontres deviennent surtout fructueuses si des altérités (manières dêtres autres) se croisent. La rapidité par exemple que développent les enfants et les jeunes de nations différentes pour se rencontrer, tout simplement parce quils sont jeunes, peut irriter et être potentiellement un fait éducatif pour ceux qui restent exclus, par exemple les parents ou les animateurs à condition quils soient présents et perçoivent ce qui se passe. Ceci peut être valable pour dautres appartenances (par exemple de sexe ou de divers groupes dintérêts).
Il y a quelque temps une participante à un programme (binational) de rencontre a développé, à partir de lobservation de tels phénomènes, lidée des ufs sur le plat comme théorie de lanimation qui me paraît être plus particulièrement pertinente pour les rencontres tri et multinationales. Cette théorie part de deux hypothèses : Premièrement, plus la pluralité des appartenances dans une rencontre internationale est grande, plus la tendance des organisateurs/animateurs est forte de considérer comme le jaune duf leur propre programme et tout ce qui est unificateur dans ce sens. Une animation réussie consisterait alors à capter la centration la plus forte possible de lattention de tous sur ce jaune. La peur des participants face aux différences et aux conflits renforce cette tendance. Deuxièmement, plus les différences perçues entre les intérêts et les appartenance sont grandes, plus saccroît la tendance à lhétérogénéité, à la formation de petits groupes et à la diversification des intérêts. Le blanc de luf se comporte comme sil était lui même le jaune. Les deux tendances peuvent se bloquer mutuellement : on ne peut créer ni un travail productif dactivités auto-déterminées par des sous-groupes, ni un cadre général de la rencontre faisant sens. Dans les groupes tri et multinationaux lart de lanimation devrait consister à maintenir un équilibre fructueux : créer un cadre permettant une pluralité de choix dappartenances et de partenariats, cadre qui est, à la fois, partagé comme lieu porteur dunité pour tous.
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