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Lapprentissage interculturel et la multiculturalité
La multiculturalité comme media
Pour commencer, jai défini le multi ou le pluriculturel en tant que norme : de fait, le côte à côte de différences culturelles, ethniques et/ou nationales doit fonctionner même si lapprentissage interculturel dans le sens dun changement réciproque des horizons na pas lieu. Ce multiculturel fonctionne, la plupart du temps, sans problèmes dans beaucoup de domaines de la vie (par exemple dans le trafic de la route, le tourisme, les aéroports internationaux). Dans dautres, il comporte des difficultés (par exemple dans certains quartiers, à lécole et parfois dans les sphères politiques).
Pour commencer, jai opposé aussi et simplifié de manière idéal-typique, les deux stratégies dune pédagogie des rencontres internationales susceptibles de contribuer à mieux les maîtriser. La stratégie qui vise à la médiation et à la compensation des différences, tolère et favorise le multiculturel mais uniquement jusquau stade où celui-ci ne perturbe pas (encore) la médiation et la participation égale de tous. Cette stratégie comporte donc inévitablement la tendance à exclure toute différence non médiatisable et à éviter son renforcement dans sa puissance de séparation (séparer par exemple celui qui ne parle pas une autre langue et qui de ce fait, est mis à distance de léchange, de même celui qui dépasse les limites de la conversation courtoise). A lopposé, la stratégie qui vise à lapprentissage interculturel en tant que confrontation avec celui qui mest autre a la tendance à dévaloriser le côte à côte pluriculturel en le qualifiant de non pertinent. Ici (par exemple dans les cahiers des textes de travail de lOFAJ ou dans Colin/Müller 1998) est défendu la thèse selon laquelle un tel côte à côte (indépendamment du fait quil sagisse du tourisme international ou de programmes déchanges conventionnels) ne touche pas encore la sphère de lapprentissage interculturel parce que la confrontation na pas lieu. Lune des stratégies compte sur la mise en scène de communauté du différent multiculturel, lautre sur la rencontre exemplaire avec lautre.
Ma position, par rapport à ces options, est de proposer dinterpré-ter les expériences dun côte à côte multiculturel comme un mé-dia de lapprentissage interculturel. Cest, tout dabord, dans le sens simple de la présence, dans la vie quotidienne, dun côte à côte du différent culturel pour que lapprentissage interculturel puisse avoir lieu : sans lexpérience vécue de la différence il ny a pas non plus de défi pour la gérer de façon plus compétente. La notion de média nest, toutefois, pas seulement un cadre préalable, mais surtout une sphère réelle permettant la médiation entre quelque chose qui nest pas transmissible sans média.
Dans ce sens, Niklas Luhman désigne comme médium par exemple la langue. Elle est apte à servir de lien structurel pour des systèmes de conscience et de communication chacun clos sur lui-même (1995, page 208). La langue napparaît, tout comme à dautres niveaux le médium de lécrit, que dans les formes concrètes du langage (ou de lécrit), mais elle représente en tant que structure souple, douce et malléable (idem 207) la condition préalable à la réussite ou à léchec de telle ou telle forme. Seule la forme sobserve directement ; les média, il faut les déchiffrer comme on voit uniquement dans les traces au sol que les pieds tiennent plus solidement que la terre (idem). Dans la sphère économique, largent représente un tel médium qui permet de réussir des actes déchanges autrement impossibles entre des partenaires inconnus.
A la différence des médias de la communication généralisée symbolique (idem) tels que la langue, lécriture, largent, le multiculturel est plus diffus et moins saisissable. Cependant il me paraît évident : Tout comme les médias généralisés de communication, le côte à côte multiculturel pénètre aujourdhui notre quotidien dune façon qui était inconnue dans le passé. Même lethnocentrique le plus borné ou lintégriste doit acquérir, aujourdhui, davantage de compétence de létrangéité pour pouvoir se retrouver dans notre monde quil nen a été demandé à nos ancètres. Une vie dans une pureté monoculturelle si elle était souhaitable nest réalisable dans nos sociétés quen menant une vie dermite, tout comme une vie sans écriture et sans argent. Les formes dinterpénétration que prend ce multiculturel et qui sont nécessaires comme un enrichissement ou une source de colère, comme défense contre létrange, comme faisant partie prenante évidente du quotidien, comme chance ou menace de lhumanité sont très différentes et relèvent partiellement dun choix. Mais elles ressemblent à ces traces dans lesquelles le multiculturel se réflète comme média omniprésent dans nos formes de vie historiques.
Autant cette omniprésence, en tant que vécu dun monde social mis sur la tête (Eder), peut produire des réactions de fermeture et des ethnocentrismes, autant il est, dun autre côté, incontestable quil y a une multiculturalité maîtrisée par le simple fait de sy être habitué. Les hommes et les femmes ne peuvent pas être confrontés avec des formes multiples de juxtaposition et dimmersion dans la réalité multiculturelle avec ses éléments de cultures étrangères sans quil nen résulte un changement de leur propre monde. Supposer que lapprentissage interculturel dans des processus de socialisation se produise en quelque sorte de lui-même, nélimine cependant pas le dilemme décrit par Eder (voir ci-dessus) et ne répond pas à sa question de savoir si nous pouvons nous permettre linterculturalité (et à quel degré). Il ny a quun signe pour résoudre potentiellement ce dilemme : la pédagogie interculturelle ne doit pas compter uniquement sur des forces opposées mais elle peut aussi se reposer sur des facteurs favorables au delà de cette pédagogie. Lorsque nous définissons avec Eder les différentes formes des rencontres internationales comme mises en scènes de communautés, cela renvoie aussi au multiculturel comme un moyen double. Dun côté, ce média structure les expériences que les participants introduisent en tant quacteurs ou metteurs en scène, etc. des formes de communauté mises en scène. On pourrait dire que les expériences sont la matière constitutive de la pièce mise en scène. Celle-ci est différente lors dune conférence de physiciens ou de fonctionnaires pour la jeunesse, lors dune rencontre franco-allemande de jeunes, dun chantier multinational ou dun programme trinational avec des pédagogues. Mais toutes ces activités mettent en scène en quelque sorte non seulement des communautés mais aussi des différences.
Le deuxième aspect cest quil ny a pas que la mise en scène dune communauté mais aussi et inévitablement la remise en scène de la multiculturalité, partiellement à linsu de la volonté des participants. Cest dans cette tension que se situe le potentiel de lapprentissage interculturel : entre la nécessité de mettre en scène une communauté (comme programme, le vécu commun etc.) et le fait inévitable de produire, en même temps (et de façon involontaire) des défis multiculturels surprenants. Lorsque cette tension est acceptée, cette forme de mise en scène dune communauté se transforme elle-même pour devenir un moyen dapprentissage interculturel.
Je dis expressément moyen et non pas forme pour lapprentissage interculturel. Car en tant que forme, comme dispositif didactique, aucun ne peut fixer comment acquérir un plus de compétence détrangéité dans la manière de vivre avec les différences culturelles. La peur de létranger se laisse aussi peu diriger de lextérieur que lattrait par lautre. Mais ces mises en scène peuvent créer une structure souple, douce, malléable. Il y a des structures doccasion favorables ou moins favorables à lapprentissage interculturel. On peut même les évaluer quant à leur qualité (voir Demorgon et al, chapitre VII). Toute occasion nest pas appropriée à chacun mais il y a beaucoup de formes favorables à condition quelles comportent au moins en partie cette souplesse et cette malléabilité.
Il me semble quil y a là une possibilité darbitrer la querelle de savoir sil faut favoriser davantage de partenariats binationaux dapprofondissement ou des formes de rencontres internationales reflétant la pluralité de la communauté européenne et internationale. Car il ny aucun dispositif qui en lui même pourrait être la forme dapprentissage interculturel : il y a uniquement des structures doccasion diversement appropriées. Et aucun programme ne représente en tant que tel une forme de compréhension réussie dans le chaos de la multiculturalité mais uniquement une mise en scène de communauté qui offre cependant loccasion pour une meilleure compréhension. Sur cette base, on peut et devrait continuer à se quereller pour savoir quels sont les dispositifs qui offrent un potentiel plus fort pour favoriser lapprentissage interculturel et quels sont ceux qui servent davantage à un côte à côte multiculturel. Celui qui regarde les deux peut davantage les voir sans illusion, chacun avec ses limites, pour mieux les promouvoir.
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