Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Burkhard Müller
Traduit de l’allemand

 

Sommaire

L’apprentissage interculturel et la multiculturalité

La multiculturalité comme media

Pour commencer, j’ai défini le multi ou le pluriculturel en tant que norme : de fait, le côte à côte de différences culturelles, ethniques et/ou nationales doit fonctionner même si „l’apprentissage interculturel“ dans le sens d’un changement réciproque des horizons n’a pas lieu. Ce multiculturel fonctionne, la plupart du temps, sans problèmes dans beaucoup de domaines de la vie (par exemple dans le trafic de la route, le tourisme, les aéroports internationaux). Dans d’autres, il comporte des difficultés (par exemple dans certains quartiers, à l’école et parfois dans les sphères politiques).

Pour commencer, j’ai opposé aussi et simplifié de manière idéal-typique, les deux stratégies d’une pédagogie des rencontres internationales susceptibles de contribuer à mieux les maîtriser. La stratégie qui vise à la médiation et à la compensation des différences, tolère et favorise le multiculturel mais uniquement jusqu’au stade où celui-ci ne perturbe pas (encore) la médiation et la participation égale de tous. Cette stratégie comporte donc inévitablement la tendance à exclure toute différence non médiatisable et à éviter son renforcement dans sa puissance de séparation (séparer par exemple celui qui ne parle pas une autre langue et qui de ce fait, est mis à distance de l’échange, de même celui qui dépasse les limites de la conversation courtoise). A l’opposé, la stratégie qui vise à l’apprentissage interculturel en tant que confrontation avec celui qui „m’est autre“ a la tendance à dévaloriser le côte à côte pluriculturel en le qualifiant de non pertinent. Ici (par exemple dans les cahiers des textes de travail de l’OFAJ ou dans Colin/Müller 1998) est défendu la thèse selon laquelle un tel côte à côte (indépendamment du fait qu’il s’agisse du tourisme international ou de programmes d’échanges conventionnels) ne touche pas encore la sphère de l’apprentissage interculturel parce que la confrontation n’a pas lieu. L’une des stratégies compte sur la „mise en scène de communauté“ du différent multiculturel, l’autre sur la rencontre exemplaire avec l’autre.

Ma position, par rapport à ces options, est de proposer d’interpré-ter les expériences d’un côte à côte multiculturel comme un „mé-dia“ de l’apprentissage interculturel. C’est, tout d’abord, dans le sens simple de la présence, dans la vie quotidienne, d’un côte à côte du différent culturel pour que l’apprentissage interculturel puisse avoir lieu : sans l’expérience vécue de la différence il n’y a pas non plus de défi pour la gérer de façon plus „compétente“. La notion de „média“ n’est, toutefois, pas seulement un cadre préalable, mais surtout une sphère réelle permettant la médiation entre quelque chose qui n’est pas transmissible sans „média“.

Dans ce sens, Niklas Luhman désigne comme médium par exemple la langue. Elle est apte „à servir de lien structurel pour des systèmes de conscience et de communication chacun clos sur lui-même“ (1995, page 208). La langue n’apparaît, tout comme à d’autres niveaux le médium de „l’écrit“, que dans les formes concrètes du langage (ou de l’écrit), mais elle représente en tant que „structure souple, douce et malléable“ (idem 207) la condition préalable à la réussite ou à l’échec de telle ou telle forme. „Seule la forme s’observe directement ; les média, il faut les déchiffrer comme on voit uniquement „dans les traces au sol que les pieds tiennent plus solidement que la terre“ (idem). Dans la sphère économique, l’argent représente un tel médium qui permet de réussir des actes d’échanges autrement impossibles entre des partenaires inconnus.

A la différence des „médias de la communication généralisée symbolique“ (idem) tels que la langue, l’écriture, l’argent, le multiculturel est plus diffus et moins saisissable. Cependant il me paraît évident : Tout comme les médias généralisés de communication, le côte à côte multiculturel pénètre aujourd’hui notre quotidien d’une façon qui était inconnue dans le passé. Même l’ethnocentrique le plus borné ou l’intégriste doit acquérir, aujourd’hui, davantage de „compétence de l’étrangéité“ pour pouvoir se retrouver dans notre monde qu’il n’en a été demandé à nos ancètres. Une vie dans une „pureté monoculturelle“ –si elle était souhaitable– n’est réalisable dans nos sociétés qu’en menant une vie d’ermite, tout comme une vie sans écriture et sans argent. Les formes d’interpénétration que prend ce multiculturel –et qui sont nécessaires comme un enrichissement ou une source de colère, comme défense contre l’étrange, comme faisant partie prenante évidente du quotidien, comme chance ou menace de l’humanité– sont très différentes et relèvent partiellement d’un choix. Mais elles ressemblent à ces „traces“ dans lesquelles le multiculturel se réflète comme média omniprésent dans nos formes de vie historiques.

Autant cette omniprésence, en tant que vécu „d’un monde social mis sur la tête“ (Eder), peut produire des réactions de fermeture et des ethnocentrismes, autant il est, d’un autre côté, incontestable qu’il y a une multiculturalité maîtrisée par le simple fait de s’y être habitué. Les hommes et les femmes ne peuvent pas être confrontés avec des formes multiples de juxtaposition et d’immersion dans la réalité multiculturelle avec ses éléments de cultures étrangères sans qu’il n’en résulte un changement de leur propre monde. Supposer que „l’apprentissage interculturel“ dans des processus de socialisation se produise en quelque sorte de lui-même, n’élimine cependant pas le dilemme décrit par Eder (voir ci-dessus) et ne répond pas à sa question de savoir si nous pouvons nous permettre l’interculturalité (et à quel degré). Il n’y a qu’un signe pour résoudre potentiellement ce dilemme : la pédagogie interculturelle ne doit pas compter uniquement sur des forces opposées mais elle peut aussi se reposer sur des facteurs favorables au delà de cette pédagogie. Lorsque nous définissons avec Eder les différentes formes des rencontres internationales comme „mises en scènes de communautés“, cela renvoie aussi au multiculturel comme un moyen double. D’un côté, ce média structure les expériences que les participants introduisent en tant „qu’acteurs“ ou metteurs en scène, etc. des formes de communauté mises en scène. On pourrait dire que les expériences sont la „matière“ constitutive de la „pièce“ mise en scène. Celle-ci est différente lors d’une conférence de physiciens ou de fonctionnaires pour la jeunesse, lors d’une rencontre franco-allemande de jeunes, d’un chantier multinational ou d’un programme trinational avec des pédagogues. Mais toutes ces activités mettent en scène en quelque sorte non seulement des communautés mais aussi des différences.

Le deuxième aspect c’est qu’il n’y a pas que la mise en scène d’une communauté mais aussi –et inévitablement– la remise en scène de la multiculturalité, partiellement à l’insu de la volonté des participants. C’est dans cette tension que se situe le potentiel de l’apprentissage interculturel : entre la nécessité de mettre en scène une communauté (comme programme, le vécu commun etc.) et le fait inévitable de produire, en même temps (et de façon involontaire) des défis multiculturels surprenants. Lorsque cette tension est acceptée, cette forme de „mise en scène d’une communauté“ se transforme elle-même pour devenir un moyen d’apprentissage interculturel.

Je dis expressément „moyen“ et non pas „forme“ pour l’apprentissage interculturel. Car en tant que forme, comme dispositif didactique, aucun ne peut fixer comment acquérir un plus de „compétence d’étrangéité“ dans la manière de vivre avec les différences culturelles. La peur de l’étranger se laisse aussi peu diriger de l’extérieur que l’attrait par l’autre. Mais „ces mises en scène“ peuvent créer une structure „souple, douce, malléable“. Il y a des „structures d’occasion“ favorables ou moins favorables à l’apprentissage interculturel. On peut même les évaluer quant à leur qualité (voir Demorgon et al, chapitre VII). Toute occasion n’est pas appropriée à chacun mais il y a beaucoup de formes favorables à condition qu’elles comportent au moins en partie cette „souplesse“ et cette malléabilité.

Il me semble qu’il y a là une possibilité d’arbitrer la querelle de savoir s’il faut favoriser davantage de partenariats binationaux d’approfondissement ou des formes de rencontres internationales reflétant la pluralité de la communauté européenne et internationale. Car il n’y aucun dispositif qui en lui même pourrait être „la“ forme d’apprentissage interculturel : il y a uniquement des structures d’occasion diversement appropriées. Et aucun programme ne représente en tant que tel une forme de compréhension réussie dans le chaos de la multiculturalité mais uniquement une „mise en scène de communauté“ qui offre cependant l’occasion pour une meilleure compréhension. Sur cette base, on peut et devrait continuer à se quereller pour savoir quels sont les dispositifs qui offrent un potentiel plus fort pour favoriser l’apprentissage interculturel et quels sont ceux qui servent davantage à un côte à côte multiculturel. Celui qui regarde les deux peut davantage les voir sans illusion, chacun avec ses limites, pour mieux les promouvoir.

Burkhard Müller

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