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Les échanges franco-allemands de jeunes
Education et formation (Bildung) au XXIe siecle
Les apprentissages interculturels : quel sens leur donner ? Quelle place leur revient aujourd'hui dans les processus de formation ? Voilà longtemps qu'il ne suffit plus de les référer strictement aux relations entretenues avec les minorités (Auernheimer 1990). Aujourd'hui, la dimension interculturelle constitue bel et bien une caractéristique essentielle de l'éducation et de la formation, de la culture générale. Au cur des apprentissages interculturels se trouvent la rencontre et la confrontation avec l'altérité de sa propre altérité, avec l'Autre, l'étranger. Et les rencontres et confrontations sont constitutives de nombre de processus d'éducation et de formation. Dans le cadre des groupes de recherche de l'Office franco-allemand pour la Jeunesse animés par Ewald Brass, les notions de l'apprentissage interculturel ont connu des évolutions considérables. En premier lieu, les échanges de jeunes eurent pour objet de faire se rencontrer des jeunes Français et des jeunes Allemands dans le but de leur permettre de se connaître mutuellement, de se défaire des préjugés réciproques, de mieux comprendre l'autre. Au départ, il était beaucoup question de réconciliation, d'amitié, de compréhension. Entre-temps, en évoquant les échanges franco-allemands, la rhétorique est devenue plus prudente. Ce qui n'est pas un inconvénient. Les processus en cours dans les rencontres de jeunes sont observés et analysés avec plus de précision.
En effet, les échanges entre jeunes Français et jeunes Allemands sont entrés dans la réalité. Ils n'ont plus à réussir à n'importe quel prix ; ils peuvent maintenant avoir leur part d'ambiguïté, se baser sur des expériences plus près de la réalité. Il n'est plus besoin de ce supplément d'âme, de cet idéalisme des premières années, preuve de réussite accompagnée souvent d'une pointe d'exorcisme pour légitimer le succès de ces échanges quels qu'ils soient.
Lorsqu'il devint possible d'ouvrir les rencontres entre jeunes Français et Allemands à des jeunes d'autres pays, il s'opéra une évolution importante. Même si l'accent restait mis sur les échanges franco-allemands, la dimension européenne gagna en importance dans le domaine des rencontres de jeunes et des apprentissages interculturels. Face à la nécessité de ces apprentissages pour la jeune génération, l'Union Européenne elle aussi lança de vastes programmes d'échanges universitaires. Elle aussi se ralliait à l'idée selon laquelle l'Union Européenne n'avait pas d'avenir si elle n'était pas voulue par les hommes et les femmes qui la constituent. C'était la raison pour laquelle il fallait avant tout essayer de gagner la jeune génération à des loyautés européennes transnationales.
Définir de tels objectifs, c'est s'interroger profondément sur les formes que devront prendre à l'avenir l'éducation et la formation. D'une part, un ancrage de l'éducation et de la formation dans les cultures régionales ou nationales reste souhaitable. Lui seul permet aux hommes et aux femmes un enracinement dans un milieu familier (beheimaten). D'autre part, les processus de l'unification européenne et de la globalisation de l'économie, des sciences et des cultures exigent que les hommes et les femmes soient préparés à répondre aux impératifs qui en découlent. Ces processus requièrent amplement que la jeune génération se prédispose à la coopération entre hommes et femmes issus d'autres cultures. Ce qui est vrai du contexte européen, lest plus encore du contexte global. Une coopération globalisée ne peut réussir que si on apprend dès sa prime jeunesse à vivre avec d'autres univers. Pour être à la hauteur des conditions de vie d'aujourd'hui et de demain, l'expérience de ces univers doit donc être conçue comme un élément de l'éducation, de la formation et de la culture générale.
Depuis longtemps déjà, l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse a créé les conditions dans lesquelles des jeunes des deux pays ont pu apprendre à être en contact avec des jeunes venus d'une autre culture. Il a ainsi contribué à développer l'expérience de l'autre pour de jeunes Allemands et de jeunes Français. Sans que ses fondateurs aient tout anticipé, l'Office a ainsi contribué à ce que de jeunes Allemands et de jeunes Français puissent faire ensemble des expériences qui concernent plus que la coopération franco-allemande ou la construction progressive de l'Europe. En effet ces expériences contribuent aussi à donner aux jeunes les compétences requises par la globalisation. Elles revêtent ainsi une portée qui excède les intentions initiales. Dans le contexte franco-allemand, les expériences de l'autre, de l'étranger sont possibles et elles peuvent s'appliquer aux modes de compréhension et des vivres-ensemble avec l'étranger, l'autre dans un contexte global. Dans la mesure où des jeunes, dans le cadre du travail de l'Office franco-allemand pour la Jeunesse, apprennent à tisser des relations constructives avec des univers étrangers, ils assimilent aussi des attitudes et des compétences qui, au-delà de ce contexte, les aident à s'ouvrir à la dimension de l'autre. Il est indispensable aux jeunes de faire là l'expérience de cette part des cultures étrangères qui échappe à toute compréhension. C'est à cette seule condition qu'il sera possible d'éviter des processus violents d'assimilation qui tendent à remodeler l'univers étranger en un monde familier et à le diluer. Si l'on parvient à résister à cette tentation de réduire l'autre à du déjà-connu, les expériences faites peuvent conduire à élargir les repères propres à chacun et à enrichir les visions que l'on a du monde et de l'autre.
L'Office franco-allemand pour la Jeunesse représente un pôle d'apprentissages pour des expériences avec l'étranger; étant donné les processus de globalisation en cours, on ne saurait lui accorder trop d'importance. Par-delà ses objectifs initiaux, il prépare les jeunes Allemands et les jeunes Français à vivre au XXIe siècle. Pour transformer les échanges franco-allemands ou européens en un lieu d'expérience des univers étrangers et en faire un élément constitutif de l'éducation et de la formation du plus grand nombre possible de jeunes gens, il faut se demander quelles formes prendront celles-ci au XXIe siècle. En dépit de beaucoup de réponses identiques à cette question, il y a aussi dans les diverses régions du monde des conceptions très diverses. Elles sont liées à des différences entre les traditions religieuses et culturelles et à des différences régionales et nationales entre paramètres économiques et sociaux. En contrepartie, la vision commune des perspectives d'éducation et de formation revêt une importance considérable. Elle définit pour une part la responsabilité commune des peuples quant à la future évolution du monde. Une perspective globale d'éducation et de formation dessine de nouvelles évaluations possibles des processus actuels d'éducation et de formation. Un exemple en est fourni par les évolutions et l'élargissement des échanges franco-allemands de jeunes.
Comment développer des perspectives globales d'éducation et de formation à la fin du XXe siècle en tenant compte en même temps des différences régionales entre systèmes éducatifs ? La tâche est difficile. Ne peut judicieusement s'en acquitter qu'un groupe de travail dans lequel seront représentées les différentes régions du monde et où les différences régionales pourront ainsi être incluses dans la perspective globale. Le 11 avril 1996, un groupe de travail international a présenté un projet d'ensemble consacré à ce sujet. Il s'agissait du rapport très attendu de J. Delors, le président de la commission internationale de l'UNESCO Education for the 21st Century, rapport intitulé Learning : the Treasure Within. Il avait été précédé par bien des spéculations et des rumeurs. On se demandait : étant donné la diversité des prémisses de l'éducation et des cultures entre régions et pays du monde, que peut-on attendre d'un rapport international ? Comment un tel rapport abordera-t-il la question des différences entre les religions, les cultures et les sociétés ? Rencontrera-t-il le même écho que le rapport E. Faure de 1972, à la suite duquel s'étaient imposées dans les discours internationaux sur l'éducation et la formation les conceptions d'un apprentissage continu, à vie ? Le rapport devait définir le cadre global et le champ prévisible de l'éducation et de la formation au XXIe siècle. On n'entendait pas s'y limiter à une analyse de paramètres dans laquelle les possibilités de formation seraient avant tout réduites à des facteurs économiques. A la différence de ce type de bilans, le rapport part de l'idée qu'on ne peut restreindre des projets d'éducation à la description de leurs paramètres effectifs : la thèse, c'est que l'éducation et la formation sont une utopie.
Au début de ce nouveau siècle, elles seront marquées par les champs de conflit suivants :
la tension entre dimension globale et dimension locale. De plus en plus d'êtres humains auront à se comprendre comme autant de citoyens du monde ayant la responsabilité collective de la planète, sans être néanmoins amenés à renoncer à leurs liens avec leur contexte local et national.
la tension entre dimension universelle et dimension individuelle. La tendance à la globalisation de l'existence humaine n'est pas limitée à l'économie et à la politique, elle embrasse aussi les cultures et l'éducation. Elle est riche de nombreuses possibilités, mais aussi de risques impondérables. Il faut soigneusement veiller à l'équilibre entre la valeur incontournable de l'individu lié à des traditions culturelles déterminées et la tendance à créer de nouvelles formes et conditions de vie via la globalisation de la vie politique, économique et culturelle.
la tension entre tradition et modernité. Comment peut-on rester ouvert aux évolutions présentes et futures sans trahir ses propres traditions culturelles ? Comment peut-on réussir à établir des contacts positifs entre les diverses dynamiques ? Quel rôle jouent ici les technologies modernes et les nouveaux media ?
la tension entre réflexion à long terme et réflexion à court terme. Ce qui paraît judicieux dans une perspective de court terme peut, en perspective longue, être une faute lourde de conséquences. Ainsi, par exemple, s'agissant d'investissements au niveau des systèmes d'éducation et de formation, les effets ne s'en faisant sentir que dans le moyen et le long terme.
la tension entre la nécessaire compétition, d'une part, et le souci de garantir l'égalité des chances, d'autre part. En matière de réforme dans le domaine de l'éducation et de la formation cette tension est au fond insurmontable. Des solutions simples du type ou bien/ou bien font figure de réductions illicites. Dans le cadre d'un apprentissage infini, à vie, il convient donc, en fonction de ce qui est possible, de créer des conditions d'équilibre entre les forces antagonistes que sont la compétition, la coopération et la solidarité.
la tension entre l'extraordinaire extension du savoir et l'aptitude humaine à l'assimiler. C'est la mission cardinale des instances d'éducation et de formation que d'aider les jeunes à répondre aux exigences des nouvelles structures du savoir et à développer leurs capacités personnelles par le biais des savoirs, de l'expérimentation et de leur épanouissement.
la tension entre dimension spirituelle et dimension matérielle. C'est à la seule condition de réaliser un équilibre entre ces deux dimensions que l'humanité inventera les formes de sa survie sur la planète.
L'éducation doit contribuer à permettre aux êtres humains de vivre ces tensions et ces champs de conflit, et à travailler de concert à un avenir commun pour l'humanité. Elle doit être conçue comme un processus étendu à toute la durée de l'existence, et comme une valeur en soi. Quoiqu'elle doive se régler sur les exigences engendrées par les évolutions sociales, économiques et politiques, elle ne peut être réduite à la seule réponse à ces impératifs. Education et formation doivent être flexibles, prendre en compte la diversité et l'hétérogénéité du monde et de ses régions.
Apprendre, telle est l'idée centrale du rapport de l'UNESCO, sur lequel on fonde beaucoup d'espoirs : il y est question d'une société d'apprentissage rendant possible un apprentissage infini, à vie, pour tous les êtres humains mais sous des formes différentes et avec des contenus différents. On en distingue quatre formes :
- apprendre à vivre ensemble,
- apprendre à savoir,
- apprendre à agir,
- apprendre à être.
L'apprentissage doit avoir pour objet le vivre-ensemble des êtres humains et contribuer à modeler cette vie de manière constructive et dans un esprit de paix. La compréhension mutuelle doit être encouragée, la capacité à donner des formes productives à la vie éveillée et développée. Parmi les nombreuses formes de connaissances, une importance particulière revient aux savoirs scientifiques portant sur les transformations sociales. En outre, il importe de développer le sens du savoir-faire dans diverses sphères de la société. Dans le domaine de l'éducation et de la formation, l'effort doit porter sur la stimulation de la mémoire, de la réflexion, de l'imagination, de la santé, des facultés esthétiques et communicationnelles, sur l'éducation et la formation de l'individu et de ses besoins spécifiques.
Au regard des 900 millions d'analphabètes et des 130 millions d'enfants non scolarisés, il est nécessaire de multiplier les efforts dans le domaine de l'éducation élémentaire, mais, autant que faire se peut, pas au détriment de l'enseignement secondaire et supérieur, auquel désire accéder un nombre croissant de jeunes. Il faudra intensifier les efforts entrepris à l'échelle internationale pour aider les pays pauvres à accroître quantitativement et qualitativement la portée de leurs systèmes éducatifs. La réussite de leur réforme dépend du soutien qu'y apporteront les collectivités, y compris les parents, les enseignants, les directeurs d'établissements scolaires, l'opinion publique et la communauté internationale. La commission de l'UNESCO insiste sur l'importance de la décentralisation et de la participation active des enseignants pour la réussite des réformes de l'éducation et de la formation.
Dans le détail, la commission recommande les mesures suivantes en matière de coopération internationale :
efforts accrus pour la promotion des jeunes filles et des femmes dans le domaine de l'éducation et de la formation ;
imputation d'un quart de l'aide au développement prévue par les organisations internationales pour l'aide à l'éducation et à la formation ;
renoncer à une réduction de l'endettement et à des aides au crédit en cas de réductions dans le domaine de l'éducation et de la formation ;
introduction à l'échelle mondiale de technologies modernes de l'information pour éviter tout nouvel écart entre pays riches et pays pauvres (ou pour réduire ceux existants) ;
prise en compte renforcée des ONG (Organisations non gouvernementales) dans la coopération internationale.
Le rapport de la commission Delors est articulé en neuf chapitres dont les titres traduisent à eux seuls le caractère programmatique :
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