Arbeitstexte de travail

A propos des échanges bi, tri et multilatéraux en Europe

Christoph Wulf
Traduit de l’allemand par Jean-Luc Evard

 

Sommaire

Les échanges franco-allemands de jeunes
Education et formation („Bildung“) au XXIe siecle

– De la collectivité locale à une société mondiale

Interdépendance mondiale et globalisation déterminent aujourd'hui la vie quotidienne des êtres humains. Leurs effets se faisant de plus en plus globalisants, les défis qu'elles lancent aux cultures, aux enseignements et aux sociétés demandent une réflexion approfondie. Le risque est gros que se creuse l'écart entre un petit nombre d'hommes et de femmes capables d'initiative dans ces nouvelles conditions d'existence et une majorité d'individus qui y sont exposés sans pouvoir réagir. Il s'agit en fin de compte de favoriser un plus grand sens de la compréhension réciproque, de la responsabilité et de la solidarité. Education et formation ont pour mission d'aider les hommes et les femmes à trouver leur place dans leurs nouvelles conditions d'existence à l'échelle mondiale.

– Des contraintes sociales à la participation démocratique

La politique d'éducation doit être conçue à grande échelle, et ne pas se prêter à l'exclusion sociale d'individus ou de groupes de population. Dans le cadre de la socialisation et de l'éducation, exigences de la société et droits individuels à l'épanouissement de la personne doivent être articulés. L'éducation ne peut résoudre de problèmes sociaux de fond, mais peut contribuer à leur prise en main. Les écoles ne remplissent leur mission sociale que si elles donnent leurs chances aux membres de minorités et les aident à vivre de manière appropriée dans leur environnement social. Elles doivent assurer une pédagogie de la démocratie et du comportement civique. Y sera exercée et encouragée la participation démocratique, y compris les facultés de discernement et de jugement compétent. Education et formation doivent aider enfants et adultes à construire une base culturelle qui leur permette de cerner les événements et les informations, ainsi que de les saisir dans leur contexte historique.

– De la croissance économique à l'épanouissement humain

Un nouveau modèle de „développement“ est nécessaire, dans le cadre duquel il convient de tenir plus étroitement compte des conditions d'existence actuelles des êtres humains. Ce qui appelle des enquêtes sur l'avenir du travail et sur les transformations du monde du travail consécutives aux évolutions technologiques. Les corrélations entre politique du développement et politique d'éducation réclament une réflexion nouvelle et une meilleure définition. Des efforts renouvelés sont nécessaires en vue d'une extension de l'éducation élémentaire dans toutes les régions du monde.

– Les quatre piliers de l'éducation et de la formation

Un apprentissage élargi à la durée de la vie entière repose sur les quatre piliers suivants : apprendre à savoir, apprendre à agir, apprendre à vivre ensemble, apprendre à être. Il s'agit de renforcer la promotion de la culture générale, en se concentrant de manière accrue dans quelques domaines, ainsi que le „comment apprendre“. Il s'agit aussi d'acquérir la capacité d'agir en bonne connaissance de cause dans des situations diverses, à l'échelle locale et internationale. Il faut encourager les compétences de coopérer avec des êtres différents sur la base du respect mutuel. Il faut apprendre à vivre avec les différences en les acceptant. C'est pourquoi, dans le domaine de l'éducation, doivent être transmises non seulement plusieurs formes de savoir, mais aussi des formes diverses d'apprentissage et de compétence.

– L'apprentissage continu, à vie

Comme les compétences attendues de l'individu au siècle prochain dépassent tout ce qui a été requis jusqu'à maintenant, on ne pourra s'en acquitter que moyennant des apprentissages infinis, à vie. D'où le besoin, dans une „société d'apprentissage“ qui se prépare à répondre à ces exigences, d'un large éventail d'options et d'occasions.

– De l'éducation élémentaire à l'Université

Les efforts en matière d'éducation à l'échelle du monde doivent porter avant tout sur la promotion de l'éducation élémentaire, en tenant particulièrement compte du primaire et, assuré dans ce cadre, du développement des capacités de lecture, d'écriture et de calcul. Cette éducation élémentaire doit être mieux adaptée aux conditions et aux ressources propres de chaque pays et groupe de population. Des programmes d'enseignement de l'écriture et de la lecture pour analphabètes sont de toutes manières nécessaires, ainsi qu'une meilleure diffusion des connaissances de base en matière de sciences de la nature. Il faut améliorer autant que possible la proportion élèves/enseignants et, à défaut, la compenser en utilisant les technologies modernes d'enseignement. Les matières proposées par le secondaire et le genre d'enseignement correspondant doivent être repensés dans le contexte d'un apprentissage continu. L'aide fournie par le conseil d'orientation pédagogique doit rendre le système scolaire plus perméable et y assurer une meilleure égalité des chances. Les universités doivent être aménagées de manière à préparer les étudiants à la recherche et à l'enseignement et à initier à un savoir spécialisé qui soit à la hauteur des exigences de la vie économique et sociale. Elles doivent être ouvertes à tous ceux qui possèdent les prédispositions nécessaires aux études supérieures. Elles doivent resserrer leurs liens de coopération internationale, disposer de leur autonomie dans la liberté de la recherche et de l'enseignement. C'est à ces conditions seulement qu'elles peuvent exercer l'influence escomptée sur les évolutions de la société. De manière générale, il faudra prévoir l'éventail d'options éducatives le plus large et le plus différencié possible dans le domaine de l'enseignement secondaire et supérieur.

– Des enseignants à la recherche de perspectives nouvelles

Dans le monde, d'un pays à l'autre, la situation sociale et économique des enseignants et enseignantes est très différente. Dans bien des cas se fait sentir le besoin d'une amélioration radicale, afin que les enseignants puissent convenablement accomplir leur travail, avec toute l'importance qu'il a pour le développement social de leur pays. Pour pouvoir initier et mener à bien, dans leur diversité, les processus d'éducation dans les différents secteurs de la société, on a besoin de coordonner et d'associer différents „pôles d'apprentissage“, et de mobiliser des gens aux qualifications variées. Comme la bonne qualité des processus éducatifs scolaires dépend largement de la compétence des enseignants, leur formation continue est indispensable. Enseigner et faire cours ne sont pas seulement des activités individuelles. Travail d'équipe et coordination sont indispensables pour en améliorer le niveau. Pour répondre aux exigences du monde d'aujourd'hui, des courants d'échange entre personnels enseignants sont nécessaires. En les organisant à l'échelle nationale et internationale, ils pourront contribuer à développer le sens de la responsabilité et de la solidarité dans la génération à venir, aussi par-delà les frontières nationales.

– Les décisions en matière d'éducation : le facteur politique

Les orientations et la qualité du système éducatif pèsent largement sur celles de la société. D'où le besoin qui se fait sentir de débats publics sur les questions d'éducation et d'un engagement des décideurs sociaux dans ces débats. La décentralisation et l'autonomie relative des institutions éducatives relèvent le niveau de ces dernières. Education et formation doivent dans tous les cas rester sous la responsabilité de l'Etat ou de la collectivité. Le financement est à la charge de l'Etat et du domaine public. On fera bon accueil aux subventions venant du secteur privé, mais elles ne sauraient décharger de leurs responsabilités l'Etat et le domaine public. S'agissant du financement du système éducatif, l'apprentissage continu à vie est à envisager comme une perspective pour tous. On fera place aux nouvelles technologies de l'information et de la communication de manière à ouvrir à plus de gens des perspectives d'éducation. Dans le domaine de la formation des adultes tout particulièrement, on n'a pas encore tiré tout le parti possible du potentiel qui est le leur, à plus forte raison dans le cas des pays en voie de développement.

– Coopération internationale : éducation et formation dans la communauté mondiale („global village“)

Dans le secteur de l'éducation, la coopération internationale est aujourd'hui une nécessité. Les investissements dans ce domaine doivent être compris comme autant d'investissements dans l'avenir. Et dans ce cadre urge la promotion des jeunes filles et des femmes victimes d'inégalités dans bien des régions du monde. La coopération et les échanges régionaux méritent une promotion particulière. La mise en œuvre des technologies d'information modernes doit permettre de stimuler l'internationalisation des curricula. Les organisations internationales doivent coopérer pour soutenir des projets éducatifs sur la base du partenariat. L'Unesco y incitera et servira de forum pour l'échange international d'informations.

De toutes ces réflexions résulte une série de questions critiques en retour ; des réponses qu'on y donnera dépend la valeur qu'on reconnaîtra au rapport :

– dans quelle mesure le rapport concrétise-t-il son intention, dessiner une perspective universelle pour le développement de l'humanité (human development) par le moyen de l'éducation et de la formation ?

– malgré les modifications apportées en épilogue par les quelques contributions issues de diverses régions du monde, le rapport n'est-il pas caractérisé par un excès d'eurocentrisme ?

– la visée et le caractère d'universalité du rapport n'en affaiblissent-ils pas la pertinence pour les différentes régions du monde, et des spécifications par région n'en auraient-elles pas réhaussé la valeur pour la réforme des institutions éducatives ?

– le rapport ne contourne-t-il pas de manière illicite les conflits et les controverses, tels qu'ils auraient surgi si avait été repris le concept de „développement continu“ –l'UNESCO l'a défini depuis longtemps déjà– comme terme de référence pour l'enseignement ?

– les prémisses anthropologiques et les hypothèses sur la perfectibilité humaine à la base du rapport ne sont-elles pas trop optimistes ?


*

Les tensions repérées dans le rapport de l'Unesco, caractéristiques de l'éducation et de la formation au XXIe siècle, déterminent aussi le contexte des échanges de jeunes entre la France et l'Allemagne. Les rencontres de jeunes sont un champ d'apprentissage dans lequel sont thématisées des expériences d'échelle locale, régionale et nationale; mises en rapport avec les évolutions globales, elles apparaissent sous une nouvelle perspective. La tension entre le général et l'individuel est aussi une expérience vécue dans la rencontre entre jeunes Allemands et jeunes Français. Quand des individus font connaissance, ils se rendent compte du manque de consistance des préjugés et des stéréotypes généralement répandus, qui sont alors souvent révisés voire abandonnés. De même la relation antinomique de la tradition et de la modernité fait sentir ses effets dans les rencontres de jeunes. Cela est particulièrement le cas dans la relation entretenue par les jeunes à l'identité nationale et aux loyautés européennes transnationales. Par exemple, les dissonances entre perspectives de court terme et perspectives de long terme font sens quand on se demande dans quelle mesure l'Office franco-allemand pour la Jeunesse doit se concentrer sur la coopération franco-allemande ou, à moyen et long terme, s'ouvrir davantage à la coopération avec des organisations de jeunesse d'autres pays de l'Union Européenne et au-delà. De même, dans le choix des participants aux manifestations soutenues par l'Office franco-allemand pour la Jeunesse : comment arbitrer entre la logique de la concurrence visant à la promotion des meilleurs et l'exigence d'égalité des chances ? Les décisions adoptées en la matière pèsent également sur les prémisses en vigueur dans les échanges de jeunes et sur les exigences qui peuvent être formulées quant au travail de réélaboration consciente du vécu dans les rencontres franco-allemandes. Les ressources et les limites du bagage intellectuel et social des jeunes déterminent la manière dont ils peuvent élargir leur savoir sur l'autre culture et sur leurs contacts avec d'autres univers.

À la différence des formes traditionnelles d'apprentissage scolaire, les rencontres entre jeunes Français et Allemands offrent la possibilité d'expériences variées. L'apprentissage ne se borne pas à la transmission de savoirs. Les jeunes apprennent à s'accepter dans leur individualité, dans la convivialité et dans l'action commune. Les rencontres de jeunes se prêtent bien à des processus d'apprentissage complexes. Elles font place à des activités de coopération, dans la planification de projets et d'un emploi du temps communs. On y apprend à se comprendre avec d'autres jeunes issus d'une ou de plusieurs cultures étrangères et pratiquant donc des styles de communication et des manières d'agir différents. Se faire comprendre dans une langue étrangère et prendre des décisions communes y devient indispensable. Plaisante ou aussi bien troublante, l'expérience y est faite de l'altérité d'autres jeunes. A l'occasion des repas ou des loisirs organisés en commun, on peut apprendre à s'accepter mutuellement et à vivre ensemble. Souvent, et chez les jeunes justement, la curiosité pour l'autre, l'étranger est à l'origine d'un enrichissement des conceptions, des points de vue et dispositions d'agir qui étaient jusqu'alors les leurs. La dimension du voyage de formation inscrite dans ces rencontres les dote en outre d'un élément existentiel, agissant en profondeur et souvent dans la longue durée.

Cependant les expériences dans la coopération franco-allemande mettent aussi en lumière une autre facette : Les objectifs et la rhétorique du rapport de l’UNESCO concernant le développement dans le monde de l’éducation et de la formation, occultent des dimensions importantes dans la confrontation avec l’autre qui sont au centre des apprentissages interculturels. Tandis que le rapport de l’UNESO s’oriente sur la perfectibilité des jeunes par l’éducation et la formation et que sa rhétorique suggère que la formulation des objectifs crée déjà un accès à leur réalisation, les expériences des échanges franco-allemands montrent les risques d’un tel optimisme. Ceux-ci résident notamment dans le fait que cet idéalisme veut ignorer les résistances inhérentes aux processus interculturels. Au fond, les difficultés sont considérées comme inacceptables, elles se trouvent réduites dans leur ampleur et refoulées comme autant d’éléments surmontables. Dans la logique idéalisante de tels projets ce n’est pas le chemin qui compte mais l’objectif en lui-même. Il en résulte une conception de la coopération internationale qui ne veut pas se confronter aux faces négatives, mais qui réduit les apprentissages interculturels aux seuls aspects positifs. La rhétorique euphorique de tels projets, de par leur caractère normatif, occulte nécessairement cette autre face. L’importance de cette face occultée dans l’orientation normative de ces projets s’éclaire lorsqu’on s’interroge sur le sens qu’ont les conditions d’existences individuelles et sociales produites dans l’histoire des différentes cultures et qu’il s’agirait de dépasser par de nouveaux objectifs : en s’interrogeant sur les raisons qui font que ces conditions sont ce qu’elles sont et non pas différentes. Cette question met en lumière l’historicité de telles utopies et relativise leurs objectifs. Ceci s’applique aussi au caractère culturel spécifique de telles représentations des réformes. Celles-ci et leur rhétorique sont largement eurocentriques. Elles fixent une image eurocentrique de l’évolution humaine dans la-quelle l’optimisme du temps „moderne“ quant à l’établissement des conditions raisonnables et la perfectibilité des sujets sociaux reste intacte. Dans le projet de l’Unesco concernant l’éducation et la formation il s’agit de la production d’un sujet social dont l’image de soi et la conception de soi se trouvent ancrées dans la société bourgeoise et dans l’individualisme européen. Il n’y a aucune place pour d’autres perspectives culturelles et sociales.

Dans une certaine mesure les intentions et le discours de ces projets sont comparables à ceux du début du travail de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse. A l’époque aussi on réduisait les apprentissages interculturels aux aspects identiques avec des objectifs formulables et acceptables. Ce qui n’a pas été vu hier et ce qui n’est pas vu aujourd’hui c’est que les difficultés et les résistances dans des processus interculturels d’apprendre, de vivre ensemble et d’agir, font partie intégrantes des conditions et des réalités, de la complexité et de la valeur spécifique de tels processus. C’est dans la perception et dans l’acceptation de l’insuffisance de tels processus que l’apprentissage trouve une orien-tation appropriée. Au cours de ces processus l’acceptation de ses propres insuffisances et de celles des autres devient possible. C’est l’expérience : „vouloir quelque chose“ n’est pas encore „vivre quelque chose“ ou „faire quelque chose“. Dans le contexte de tels processus une compréhension de l’altérité de l’autre devient possible. L’expérience de l’autre est l’expérience de la différence quant aux images idéalisantes de l’autre et de soi. Elle mène à la relativisation d’un idéalisme utopique dans l’éducation et la formation : elle ouvre un espace pour le savoir que l’image de l’humain sous-jacente à ces projets d’éducation est insuffisante. Le caractère normatif fait souvent oublier que même les jeunes ne sont pas influençables et changeables à volonté. Des processus d’éducation et de formation constituent des processus avec des intentions brisées et qui ne sont maniables que de façon très restreinte. Leur mise en scène et leur réalisation demandent un savoir pratique dont la complexité délimite les possibilités de le saisir sur un plan théorique et dans lequel la conscience quotidienne et l’expérience quotidienne jouent un rôle avec une distance évidente par rapport à la raison planificatrice et à sa rhétorique. Pour la durabilité de leurs effets il est nécessaire de tenir compte, dans les processus d’apprentissages interculturels, des pratiques de vie quotidienne et des expériences des jeunes. Dans la confrontation avec les difficultés et les résistances, des sujets sociaux peuvent petit à petit accéder à de nouvelles attitudes et à des changements durables.

Christoph Wulf

Bibliographie

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