Du quotidien, des préjugés et de l'apprentissage interculturel |
|
|
2. Le double visage du quotidien Ici, il faut s'expliquer sur ce que l'on entend par quotidien, par quotidienneté. Le répétitif et la monotonie qu'il engendre semblent caractériser le quotidien. Georges Büchner fait dire à Danton : "C'est très ennuyeux d'avoir tous les jours à mettre d'abord sa chemise puis son pantalon par-dessus, à se coucher le soir dans son lit et à s'en extraire le matin, à mettre toujours un pied devant l'autre ; et on ne voit pas comment tout cela pourrait changer..." (La mort de Danton, II, I) La vie d'un jour "ordinaire" ("Werkeltag", Marx) se déroule selon des formes stéréotypées. Nous agissons sans avoir conscience de ce que nous faisons réellement. Les questions que l'on se pose après avoir quitté la maison : Ai-je bien éteint la lumière ? Ai-je bien coupé l'électricité de la plaque chauffante ? témoignent bien de cet état d'inconscience dans lequel nous agissons. L'automatisme de ces actions et de leur déroulement a une fonction de délestage, c'est une technique pour faire face à des tâches répétitives. Dans le quotidien, les interactions entre individus se déroulent de la même manière selon des comportements rôdés. Nous savons très exactement ce qu'il faut répondre à une question précise, comment il faut réagir dans une situation donnée. Une expérience : nous saluons dans la rue quelqu'un que nous ne connaissons pas, en le croisant nous lui adressons tous les signes habituels de reconnaissance et d'amitié. On peut alors précisément reconstruire ce qui passe par la tête de l'inconnu : "Qui cela peut-il bien être ? Il m'a salué si gentiment, comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Mais je ne le connais pas. Avec la meilleure volonté du monde, je n'arrive pas à le situer... Il m'a certainement confondu avec quelqu'un d'autre". Ce n'est qu'à ce stade du raisonnement que celui qui a été salué retrouve sa quiétude, les choses lui paraissent à nouveau à leur place. La "conscience quotidienne" englobe les règles que nous appliquons pour nous accommoder de notre environnement. Ces règles réduisent la complexité de la réalité à ce que nous pouvons en saisir, à ce que nous pouvons en faire. Elles nous ménagent des passages à travers la jungle de la vie sociale. La scène de notre vie de tous les jours nous semble familière : le réverbère sous lequel on gare sa voiture, l'endroit où se trouve la clé de la maison, l'étagère de la cuisine sur laquelle se trouvent les boîtes de thé. Ce n'est qu'à certains moments que le monde de notre vie quotidienne nous paraît étrange et inquiétant : un peu comme lorsque nous nous réveillons, la nuit, d'un cauchemar et que nous cherchons en vain l'interrupteur ou la porte. Le paysage de la chambre que nous croyons si bien connaître a changé et s'y retrouver devient une expérience douloureuse. "La conscience quotidienne" nous évite de devoir continuellement interpréter et juger à nouveau les situations qui se présentent à nous. Elle nous fournit des règles de conduite qui nous font faire l'économie d'une réflexion sur ce qu'il convient de faire. "La vie quotidienne est le système des manières de faire, des formes de pensées et d'action, qui, devenues une habitude allant de soi et une routine, donnent à notre vie une structure à la fois "inconsciente" et solide. La vie quotidienne est alors justement le domaine de notre vie qui pour nous, normalement, ne pose aucun problème".2) Mais cette absence de conscience qui accompagne les actions quotidiennes a pour corollaire de nous écarter des possibilités de faire de nouvelles expériences. La manière de faire face aux expériences de la vie quotidienne prend le pas sur l'expérience elle-même, elle peut devenir un carcan qui rend impossible l'accès à la réalité telle qu'elle est. Les contenus de la "conscience quotidienne" et ses manières d'agir ont deux origines : d'abord la socialisation des individus, leur histoire individuelle et sociale, puis l'actualité des situations au travail et dans la vie quotidienne. Dans les deux s'articule du social : dans la socialisation de l'enfant, les traits spécifiques de l'histoire individuelle se trouvent de plus en plus relégués à l'arrière-plan au profit de processus de socialisation spécifiques à une classe ou à un groupe social qui donne naissance à des formes stéréotypées du caractère social de l'individu. Les organisations collectives de la socialisation, telles que les institutions d'éducation et de formation ainsi que les mass media prennent une part de plus en plus importante, tandis que l'influence des domaines dans lesquels l'individu pourrait accumuler des expériences individuelles et de nature différente va en s'amenuisant. La possibilité de faire de nouvelles expériences suppose deux conditions : l'individu doit avoir l'esprit ouvert et posséder les moyens nécessaires (psychologiques, intellectuels, etc.) pour s'engager dans de telles expériences, mais, de son côté, le champ d'expérience doit avoir une structure appropriée capable de "répondre" à l'action de l'individu. Entre les deux il y a interaction. L'individu ne peut expérimenter que si le champ d'expérience lui semble s'y prêter. Ceci signifie que ce champ doit pouvoir être perçu comme pertinent et raisonnablement "difficile" de manière à ce que l'individu se sente en mesure de le modifier en agissant sur lui. En l'état actuel de notre société, ces deux préalables ne se trouvent, la plupart du temps, plus réunis. Beaucoup ont l'impression qu'il est impossible de saisir les interactions sociales et encore moins de les changer. Surtout l'individu ne semble plus en mesure de voir les liens de dépendance qui existent entre ses propres actes et leurs conséquences. L'apathie mais aussi certains radicalismes politiques d'une partie de la jeunesse trouvent leur origine dans ce sentiment d'impuissance. Cette opacité des interrelations, interdépendances, interconnexions etc. au sein de la société, jointe à l'impuissance éprouvée par l'individu, sont producteurs d'angoisse, qui bien sûr, n'est pas mise en relation avec la situation qui l'a créée, mais sera attribuée, par des mécanismes de projection et de transfert, à d'autres causes ou à d'autres situations. C'est ainsi que, par exemple, les étrangers deviennent des "boucs émissaires" en cas de difficultés économiques. Dans la "conscience quotidienne" s'enracinent les schémas ami-ennemi, la séparation en objets et individus bienveillants ou hostiles. "L'être humain -à savoir l'enfant aussi bien que l'adulte des sociétés traditionnelles et de la civilisation industrielle dans sa vie quotidienne- veut d'abord savoir ce que signifient les choses pour lui, ce qu'il doit en attendre et comment il doit se comporter vis-à-vis d'elles. Il se sent attiré ou repoussé par elles, protégé ou menacé ; elles lui sont familières ou hostiles".3) Roland Barthes parle avec raison des "Mythes du quotidien", car les modèles de perception et d'interprétation du quotidien sont étroitement liés aux "formes de pensées (mythiques) dont on se sert pour expliquer le monde".4) Le quotidien s'offre donc à nous dans une large mesure comme une forme de vie aliénée. Ce constat ne devrait cependant pas nous aveugler au point de nous faire négliger les potentialités du quotidien, qui est également le champ d'action dans lequel la richesse de la vie peut être recréée. Aussi déformée que puisse être aujourd'hui la possibilité de faire l'expérience immédiate des interactions et interdépendances sociales dans la vie quotidienne, il ne fait aucun doute que toute tentative visant à rompre cette aliénation doit s'appuyer sur les potentialités d'authenticité inscrites dans le tissu de la vie quotidienne. Notes 3) Ernst Topitsch, Vom Ursprung und Ende der Metaphysik. (De l'origine et de la fin de la métaphysique). Eine Studie zur Weltanschauungskritik. (Une étude pour la critique de l'idéologie). Wien 1958, p. 3. 4) Roland Barthes, Mythes de la vie quotidienne (Mythen des Alltags), Frankfurt/Main.
|