Arbeitstexte de travail

Du quotidien, des préjugés et de l'apprentissage interculturel

Prof. Dr. Hans Nicklas, Frankfurt

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3. Recherches pédagogiques sur la quotidienneté en Allemagne et en France

Le quotidien en tant que problématique sociale, philosophique et pédagogique fut tout d'abord conceptualisé en France après la seconde guerre mondiale, et plus particulièrement par Henri Lefèbvre.

Dans la description que Lefèbvre fait de la vie quotidienne résonne un espoir : celui de pouvoir, en changeant le quotidien, amorcer les changements sociaux nécessaires pour élargir les libertés :

"Il s'ensuit une certaine obscurité dans le concept même de vie quotidienne. Où se trouve-t-elle ? Dans le travail ou dans le loisir ? dans la vie familiale et dans les moments "vécus" hors de la culture ? - Une première réponse à cette question s'impose. La vie quotidienne enveloppe ces trois éléments, ces trois aspects. Elle est leur unité et leur totalité, qui détermine l'individu concret. Cette réponse cependant ne peut entièrement satisfaire. Où s'opère le contact vivant de l'homme individuel concret avec les autres êtres humains ? dans le travail parcellaire ? dans la vie familiale ? dans le loisir ? Où s'accomplit-il de la façon la plus concrète ? Y a-t-il plusieurs modalités de contact ? Aboutissent-elles à des schémas représentés en modèles ? ou bien à des comportements fixes ? Sont-elles complémentaires ou contradictoires ? Quels sont leurs rapports ? Quel est le secteur essentiel décisif ? Où se situent la pauvreté et la richesse de cette vie quotidienne dont nous savons qu'elle est à la fois infiniment riche (virtuellement du moins) et infiniment pauvre, dépouillée, aliénée ; et qu'il faut la révéler à elle-même ; et la transformer pour que sa richesse s'actualise et se développe en une culture renouvelée ?...

L'extériorité des éléments de la quotidienneté (travail - vie familiale et "privée" - loisirs) comporte une aliénation. Et en même temps peut-être une différenciation, des contradictions fécondes. De toute façon il faut étudier un ensemble (une totalité) dans le rapport de ses éléments."5)

Dix ans plus tard, Lefèbvre est devenu sceptique quant aux possibilités de puiser de manière créative dans l'expérience de la vie quotidienne. Il y a eu des changements dans le développement de la vie sociale ; le quotidien est également de plus en plus pris dans les contraintes du système social. Les "richesses cachées", les "ressources" du quotidien sont dévorées par la "manipulation de la vie quotidienne".6)

Lefèbvre constate alors le changement de la vie quotidienne :

"Le concept de quotidien se modifie, mais cette modification le confirme et le renforce. Il faut abandonner une partie de son contenu, notamment le contraste poignant entre misère et richesse, entre l'ordinaire et l'extraordinaire. Ces réserves faites, non seulement le concept persiste, mais il passe au premier plan. Le quotidien dans le monde moderne a cessé d'être "sujet" (riche de subjectivité possible) pour devenir "objet" (objet de l'organisation sociale)".7)

Mais, malgré tous ces changements, on doit s'en tenir à la potentialité du quotidien. Il est vrai que maintenant cette potentialité est plus difficile à réaliser qu'auparavant.

En République Fédérale, c'est Thomas Leithäuser qui a repris et poursuivi la réflexion sur le quotidien. Son intérêt se porte plus particulièrement sur la "conscience quotidienne", c'est-à-dire sur le "mode de conscience qui transforme la représentation de notre réalité sociale dans des figures très spécifiques".8) Sa question est : comment travaillons-nous les expériences que nous faisons quotidiennement ? Cette question est d'autant plus importante que les règles de notre "conscience quotidienne" ne définissent pas seulement notre propre image et notre perception de l'environnement, mais aussi notre action.

La "conscience quotidienne" se constitue comme instrument de différenciation, de classification de notre expérience selon une grille dichotomique. Ronald Laing qui a étudié l'élaboration de ces processus dans la socialisation familiale donne la caractérisation suivante :

"Il s'opère n'importe quelle distinction, de n'importe quelle manière et à n'importe quel moment. Ces distinctions n'étaient pas là au départ. C'est à l'aide de ces distinctions que nous travaillons la matière première de ce qui nous est donné. Notre expérience est un produit qui s'est formé d'après une recette obéissant à un jeu de règles qui déterminent ce que nous devons distinguer, quand, où, et à quel sujet. Les règles sont elles-mêmes des distinctions en actes. Les opérations entre des distinctions déjà constructives sont menées de façon courante d'après des règles complémentaires. Je démantèle mon expérience en intérieur-extérieur, réel-irréel, bon-mauvais, moi et pas-moi, ici et là-bas, maintenant et autrefois ; je la trouve agréable ou douloureuse".9)

D'après Laing, des "règles orientent tous les aspects de nos expériences ; celles que nous devons faire et celles que nous ne devons pas faire ; les actions que nous devons mener et celles que nous ne devons pas mener afin de conserver une image autorisée de nous-mêmes et des autres dans le monde".10) La "conscience quotidienne" présente un système de règles de conduites définies d'après lequel nous utilisons et nous traitons nos expériences quotidiennes, elle opère une sorte de réduction à ce qui est diffus et flou, qui est supposé connu et qui, de ce fait, n'a pas besoin d'être interrogé. La "conscience quotidienne" agit ainsi à réduire le nouveau, l'inconnu à ce qui est supposé connu.11) Cela signifie "la stéréotypisation des contenus".

La "conscience quotidienne" est le mode de conscience des individus qui exprime leur absence de prise de conscience de ce que sont les rapports sociaux et de ce qui a été leur développement historique. Ce qui détermine le comportement et l'action se reflète comme dans un miroir déformant dans cette apparence de conscience. C'est ainsi que la "conscience quotidienne" désamorce les contradictions pour éviter des conflits qu'il est impossible de nier, mais qu'il est toujours possible -par divers procédés- de dissoudre, d'harmoniser ou d'oublier".12) Leithäuser formule sa critique de la "conscience quotidienne" beaucoup plus radicalement que Lefèbvre -en conséquence de la situation historique qui s'est modifiée. Cependant, il croit également ferme à la potentialité de l'expérience immédiate (aussi bloquée qu'elle puisse être) que les hommes peuvent faire dans leurs actes quotidiens.

Ces réflexions ne sont qu'en apparence éloignées des problèmes soulevés par les rencontres franco-allemandes. Une pédagogie favorable aux apprentissages interculturels doit partir de la situation de la vie quotidienne, si elle ne veut pas se contenter de mettre à jour les différences au plan verbal, mais aussi les rendre compréhensibles.

Il y a un gouffre entre l'idéologie officielle telle qu'elle est célébrée dans les "discours du dimanche" (Sonntagsreden) et les expériences quotidiennes des Allemands et des Français. Le plan sur lequel se situe la "grande" politique, la scène personnalisée du théâtre de LA politique est une chose, les expériences des hommes dans leur quotidien en sont une autre.

Il serait naïf d'exiger des individus qu'ils s'intéressent davantage à la politique. Ce n'est pas une décision volontariste qui peut faire disparaître un clivage qui n'est que le reflet des contradictions sociales. Si le citoyen essayait de prendre part de façon active au jeu de la politique officielle, il n'apprendrait que deux choses qu'il sait déjà : d'une part que la politique ritualisée13) est loin de ses besoins, de ses peurs et de ses expériences quotidiennes, d'autre part, qu'en règle générale il lui est complètement impossible d'y introduire des changements.

Il n'y a toutefois pas de doute que dans une société démocratique, cette faille devrait être comblée. Aujourd'hui apparaissent, en Allemagne et en France et de manière différente, de nombreux indices indiquant que certains groupes sociaux sont de plus en plus prêts à intégrer la dimension du politique dans des domaines de la vie quotidienne. Comités de défense, groupes de base, animations de quartier sont des illustrations de cette tendance. Les activités de ces groupes se fondent sur la conviction que l'on ne peut gagner les individus aux actions politiques et sociales que si on les lie concrètement à leurs préoccupations, à leurs peurs et à leurs besoins. La menace immédiate d'un réacteur atomique, le manque de jardins d'enfants ou la destruction de la forêt par la construction d'une nouvelle route sont des événements immédiats qui peuvent être des moyens de cristallisation pour une action politique. Les jumelages de villes pourraient servir de modèle pour une telle association du politique et du quotidien, lorsqu'ils ne sont pas détournés, comme cela était souvent le cas dans le passé, pour reproduire la "grande politique", avec des "délégations", des "discours" stéréotypés et des programmes ritualisés, mais lorsqu'ils réunissent des individus et des groupes dans des situations de vie quotidienne.

Notes
5)  Henri Lefèbvre, Critique de la vie quotidienne (Kritik des Alltagslebens, Bd. I.) München 1974, p. 40. Introduction 1946.

6)  Cf. ci-dessus p. 40.

7)  Henri Lefèbvre, La vie quotidienne dans le monde moderne (Das Alltagsleben in der modernen Welt), Frankfurt/Main 1971, p. 87 et suivantes.

8)  Thomas Leithäuser, Formen des Alltagsbewußtseins, Frankfurt/Main 1974, p. 10. (Formes de la "conscience quotidienne").

9)  Ronald D. Laing, Die Politik der Familie, Köln 1974, p. 125. (La politique de la famille).

10) Cf. ci-dessus p. 145.

11) Leithäuser, Cf. ci-dessus p. 12.

12) Cf. ci-dessus p. 11.

13) Cf. Murray Edelman, Politik als Ritual, Frankfurt/Main 1976 (La politique comme rituel).

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