Quelques précisons sur ce qu’est le récit avant de commencer le dénombrement. Le récit est un jeu de langage. Cette notion de « jeu de langage » renvoie aux indications développées, dès les années 1930, par Wittgenstein d’abord dans Recherches Logiques. Un jeu de langage, c’est un système symbolique envisagé comme mode de communication complet en lui-même. Dans ce mode, l’usage des mots se trouve fixé ce qui suppose l’utilisation d’une « grammaire » contenant les règles tacites de ces usages. Quelle est donc la « grammaire » du récit fondateur de citoyenneté ? Plusieurs points sont à noter. Le récit de citoyenneté ressortit du genre de la fiction épique. La caractéristique du genre récit, en général, est qu’il ne vise pas à produire des propositions vraies (s’opposant à des propositions fausses). Le récit n’obéit pas au critère vrai/faux, comme d’autres types de discours, tels que, par exemple, le discours scientifique (où l’on doit produire des propositions vérifiables) ou le discours juridique qui vise à discriminer la culpabilité ou l’innocence d'un accusé. Je renvoie sur ce point aux travaux de Lyotard (Le post-moderne expliqué aux enfants, La condition post-moderne, publiés chez Minuit) et à mes propres travaux sur le narratif (Les mystères de la trinité, Gallimard, Paris, 1990,cf. III.1, p. 149 et sq.). Les fictions colportées par les récits fondateurs de citoyenneté ne sont pas, au premier chef, à interroger sur l’aspect du vrai. Par exemple, le récit de l’État-nation français moderne (gaullien) dit que tous les Français étaient des résistants à l’envahisseur nazi, or les travaux historiques des dernières vingt années montrent que nous sommes loin du compte. Il n’empêche que le récit de l’État-nation français moderne a eu besoin pour fonctionner de construire une fable sur la Résistance qui est devenue sa référence.
Mais, si une fiction n’est ni vraie ni fausse dans le sens où elle est indépendante des événements historiques, alors qu’est-elle ? Elle est simplement dite ou pas. Et, quand elle est dite, elle peut être réussie ou manquée. Quand elle est manquée, elle n’est pas reprise avec succès par un grand nombre de sujets (qu’on pense, par exemple, aux fables développées dans les années 90 par la Ligue du Nord en Italie, qui ont fait, semble-t-il, long feu). Et quand elle est réussie, elle est reprise par un grand nombre de sujets qui peuvent tout faire, y compris mourir, pour défendre l’existence de cette fiction (ce qui s’est passé avec, par exemple, la fable de la supériorité de la « race aryenne » développée par les nazis). On dispose de multiples exemples permettant de comprendre que l’histoire politique moderne reconstruit le passé pour y trouver à sa guise les événements qu’elle veut construire comme référence. Qu’on pense, par exemple, à la célèbre « Bataille de Bouvines » qui a vu, le 27 juillet 1214, en Flandre, un affrontement très local entre le roi de France, Philippe Auguste entouré de quelques chevaliers des provinces royales, et Otton de Brunswick, empereur et roi d’Allemagne, entouré du comte de Flandre et du comte de Boulogne, soutenus par le roi d’Angleterre, Jean sans Terre. Contre toute attente, et presque sans bataille, Otton s’est enfui et le roi de France a gagné. Mais l’événement, d’ampleur limitée, est devenu le noyau d’une grande légende monarchique au 13ème siècle, puis est tombé dans l’oubli avant de reprendre cours sous des couleurs nationalistes au 19ème siècle, puis en 1914 où il a fourni l’une des expressions la plus forte de l’esprit de revanche antiallemand 2) . On peut donc dire que, même si certaines fictions s’avèrent au final plus dangereuses que d’autres, toutes se valent dans leur fonctionnement même, dans la mesure où elles réussissent ou non à créer du lien entre des sujets colportant sans cesse un récit édifiant porteur d’une épos conquérante.
En second lieu, j’indiquerais que les récits fondateurs de citoyenneté ne sont pas des récits achevés dont les sujets se contenteraient de reprendre sans cesse la geste épique première. Ce sont des récits vivants qui ne cessent de s’entretenir de nouvelles versions (au double sens où Lévi-Strauss dit : a) qu’un mythe, un récit, est ce qui constitue par la suite sans fin ses versions et b) qu’un mythe reste mythe tant qu’il est perçu comme tel par les contemporains 3) ). Le récit en ce sens est exigeant puisqu’il impose à ses sujets de toujours poursuivre au présent le grand récit édifiant par des versions nouvelles.
En troisième lieu, il faut mentionner que les versions sont produites par les sujets qui deviennent sujets en actualisant le mythe. Dans ce sens le sujet, c’est le sujet d’un récit. Autrement dit, le sujet, c’est avant tout ce qui est assujetti : on retrouve là l’étymologie du terme sujet, du latin subjectus (soumis). Soumis en l’occurrence au récit. Soumis au point de croire, à toute force, à la véracité de la fiction qu’il soutient, tout simplement parce que cette fiction, en retour, le soutient comme sujet.
En quatrième lieu, il faut noter que, plus nos sociétés deviennent complexes et démocratiques, plus les récits se multiplient. L’existence du récit unique vaut dans les sociétés archaïques (par exemple, dans les sociétés totémiques, les récits portés par les clans patrilinéaires et patrilocaux convergeaient tous vers l’animal totémique) ou tyranniques (par exemple, le communisme, comme récit de l’émancipation du peuple, a le plus souvent proscrit les autres récits, comme par exemple le récit religieux qui pouvait pourtant être non-politique). En cas d’existence de plusieurs récits concomitants, deux possibilités peuvent se présenter. Soit les récits existants sont sans commune mesure les uns aux autres et ils peuvent alors se juxtaposer en des configurations multiples. On peut donc être le sujet de plusieurs récits coexistants, c’est-à-dire assujetti à plusieurs récits à la fois (cf. mon exemple ci-dessus du patriote, catholique et motard). Soit les récits existant sont concurrents, ils viennent alors au même endroit : par exemple, on peut (paraît-il) être catholique et juif (c'est du moins ce que prétend le cardinal Lustiger), mais pas juif et catholique, ni catholique et protestant à la fois. On peut donc trouver des sujets balançant entre plusieurs récits en compétition. De façon générale, un sujet hésitant entre deux récits concurrents est un sujet en crise.
Enfin, cinquième et dernier point, un sujet délié de tout récit est un sujet anomique : je reviendrais sur ce point à la fin de ce texte étant donné qu'on trouve beaucoup (de plus en plus ?) de sujets déliés de tout récit dans nos sociétés post-modernes. Ces sujets sont en proie à ce qu’on pourrait appeler la dé-citoyenneté.