Les récits de citoyennetés en Europe
3 Les récits fondateurs de citoyenneté en Europe
3.1 Le récit des États-nations
Le récit de l’État-nation peut fonctionner sur deux référents différents.
Le premier est celui de la terre. Tout ceux qui habitent sur cette terre sont, en l’occurrence, Français puisque c’est en France que fonctionne cette référence. Cette terre française doit donc avoir une histoire dont il faut faire remonter les fils le plus loin possible dans le temps (par ex., en 42 avant J.C., Vercingétorix met en échec César devant Gergovie). Dans cette recherche de sources certifiant l’ancienneté de la terre, on n’en est pas à quelques approximations près, par exemple : Charlemagne était roi des Francs en possédant l’Austrasie, la Frise occidentale, la Hesse, la Franconie, la Thuringe (régions germaniques), et en établissant sa résidence principale à Aix-la-Chapelle (dans l’actuelle Rhénanie du Nord-Westphalie). Mais peu importe, c’est le signifiant qui compte plus que la réalité : la terre commande le reste. En somme, on est Français par les pieds : puisque je pose sur cette terre et que cette terre est française, alors je suis Français. Le reste : la langue, l'esprit, les coutumes, etc... doivent en quelque sorte venir comme par surcroît. Il suffit en quelque sorte de poser les pieds sur cette terre pour qu’elle vous façonne jusqu’à la tête. Le problème commence à partir du moment où rien ne vous monte à la tête, lorsque vous foulez, vous piétinez et que rien ne s’ensuit, la francité n’advient pas...
Le second est celui du sang. Exemple : tous ceux qui peuvent prouver qu’ils possèdent des ascendants allemands sont Allemands. Dès lors, si le sang seul garantit l’appartenance, alors la terre elle-même peut varier en forme et en volume. Si le sang domine sur la terre pour certifier la citoyenneté, il est possible d’en déduire un corollaire : ceux qui sont de sang allemand ne peuvent habiter que sur une terre allemande. On voit ainsi surgir de temps à autre, avec plus ou moins de force, la revendication d’ajuster l’un à l’autre et de faire correspondre les terres allemandes au sang allemand : on voudra la « Grande Allemagne ». Le problème est qu’on ne sait guère comment reconnaître à coup sûr le « sang allemand » ; ce qui est bien normal puisque cette histoire de sang allemand est parfaitement insondable et échappe en fin de compte, comme tout récit, à toute vérifiabilité (aucune analyse de sang ne prouvera jamais la germanité d'un individu), on doit bien substituer aux critères réels des critères symboliques : on connectera (comme c'est le cas aujourd'hui) le sang à la langue : est Allemand quiconque possède du sang allemand, c’est-à-dire qui-conque parle allemand (ou, pourrait-on dire, « a parlé » cette langue dans des générations antérieures). En somme, si Herr Schmidt, qui habite actuellement la Pologne, a eu des parents ou des parents de parents parlant allemand, c’est qu’il est Allemand, même s’il a oublié l’allemand. Il suffira de lui redonner l’allemand perdu pour qu’il redevienne Allemand. À noter que la survenue du nazisme n’est pas du tout incohérente avec la référence centrale faite au sang : le sang n’y était plus seulement connecté à la langue, mais aussi à une autre référentiation, à la race, en l’occurrence à la supposée « race aryenne » qui devient alors le centre, la référence, d’un nouveau grand récit greffé sur le récit du sang, en l’exaltant.
On trouve dans les États-nations une instance proprement politique qui est chargée d’incarner avant tout la référence à la terre ou au sang. Il existera ainsi un Roi (plutôt du côté de la terre) ou un Empereur (plutôt du côté du sang), chargé de présentifier la permanence de ces grands référents. Pour plus de sûreté, on a généralement connecté cette instance à un autre récit, le récit religieux (voir ci-dessous). On sera alors Roi ou Empereur de droit divin. Ainsi garanties par deux grands récits, les dynasties peuvent avoir la vie longue et traverser de nombreuses générations. Mais lorsque le Roi ou l’Empereur s’avèrent nus, c’est le Peuple qui prend la relève avec la nécessité de s’organiser en une nouvelle instance de gouvernement des sujets. On coupe la tête au Roi, mais on garde la référence au sang ou à la terre. C’est ainsi le Peuple souverain qui décidera : un universel abstrait à qui il faut bien donner corps et consistance, la République n’est pas loin, qui pourra développer son propre récit au nom du Peuple comme gardien de la terre ou du sang.
Ces grands récits d'État-nation peuvent se fonder sur des références différentes, ils n’en sont pas moins rivaux et n’ont d’ailleurs jamais cessé de régler, par la guerre, des problèmes de mitoyenneté dans des systèmes complexes d’alliances retournables en tout sens. Les frontières ont été constituées comme bornes sacrées qui déclenchaient, sitôt franchies, le casus belli.
Le récit de l’État-nation a longtemps été le récit dominant parmi les autres récits. Cette dominance était d’ailleurs marquée par une métaphore qui indiquait très précisément l’éminente place que devait occuper ce récit pour tout sujet : l’État-nation se présentait comme le père et mère de l’individu (cf. la « mère patrie »). C'est donc un imaginaire intime et très prenant qui était mobilisé, qui mériterait une analyse en terme de psychologie collective et de clinique sociale, c’est-à-dire de mobilisation des pulsions. En un mot, on peut le circonscrire ainsi : au nom de la dette contractée par tout individu à l’égard de ses parents (à qui il doit la vie), tous les sacrifices peuvent être exigés de lui. Autrement dit, tout individu doit son existence à l’État-nation tout comme il doit sa vie à ses parents. C’est ainsi que Foucault a pu définir la souveraineté traditionnelle exercée par l’État vis-à-vis de ses sujets comme un pouvoir « faire mourir et laisser vivre » 4) . Les États-nations ne se sont évidemment pas privés d’exercer ce pouvoir faire mourir, notamment en se dressant constamment les uns contre les autres.
Dans le grand récit de l’État-nation où se rappelle sans cesse cette dette, les peuples peuvent ainsi, par le récit, se souvenir de ce qui n’a jamais existé (Bouvines comme immense bataille, Charlemagne comme empereur des Français, la France unie dans la Résistance...), de sorte que le récit fonctionne de façon homologue au souvenir écran de l’obsessionnel qui consacre sa vie à se souvenir d’un acte qu’il n’a pas commis, le contraignant à régler indéfiniment une dette qu’il ne peut jamais éponger.
L’aspect remarquable est que ces États en conflits permanents ont fini par édifier, dans leur antagonisme même, un vaste ensemble homogène. C’est l’homogénéité de ces États, si opposés qu’ils ont réussi le tour de force de produire deux guerres mondiales en quelques décennies, qui semble aujourd’hui prévaloir.