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L’Europe un mythe politique ? Dany-Robert Dufour, professeur à l’Université de Paris 8 |
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Les récits de citoyennetés en Europe 4 L'absence de récit et le problème des sujets sans récit De ce qui précède, on peut déduire que l’on ne peut être sujet qu’en étant sujet d’une fiction. Autrement dit, on a besoin d’une fiction pour être (ou mieux pour « parlêtre »). Si on se retrouve sans récit de référence, le risque est tout simplement de ne plus être sujet. Ce risque pèse aujourd’hui sur une partie non négligeable des populations : les populations à risque, précisément. Elles constituent des populations sans récits, en voie de décitoyenneté. L’univers symbolique du sujet sans récits se caractérise par le fait qu’il se retrouve sans repères où puissent se fonder une antériorité et une extériorité symboliques. De sorte qu’il ne parvient plus à se déployer dans une spatialité et une temporalité suffisamment amples. Il reste englué dans un présent où tout se joue. Le rapport aux autres devient problématique dans la mesure où sa survie personnelle se trouve ainsi toujours en cause. Si tout se joue dans l’instant, alors le projet, l’anticipation, le retour sur soi deviennent des opérations très problématiques. C’est tout l’univers critique qui se trouve ainsi atteint. Que faire s’il n'y a plus de récit ? Se construire tout seul en utilisant les nombreuses ressources de nos sociétés à cet égard. Certes, mais il n’est pas sûr que l’autonomie constitue une exigence à laquelle tous les sujets peuvent satisfaire. Ceux qui réussissent en ce sens sont souvent ceux qui ont été « aliénés » avant et qui ont dû lutter pour se libérer. En ce sens, l’état apparent de liberté promu par le néo-libéralisme actuel est tout à fait leurrant. On pourrait, à cet égard, dire que la liberté comme telle n’existe pas, mais qu’il existe seulement des libérations. C’est exactement pourquoi ceux qui n’ont jamais été aliénés ne sont pas libres pour autant. Les sujets sans récits me semblent plutôt abandonnés que libres. C’est pourquoi, d’ailleurs, ils deviennent alors des proies faciles envers ce qui semble pouvoir combler leurs besoins immédiats. C’est ainsi que les nouveaux sujets de la post-modernité constituent aujourd’hui des cibles commodes pour un appareil aussi puissant que le Marché qui peut alors envahir leur vie et se mettre à tout régenter grâce à sa puissance de frappe et de quadrillage du temps et de l’espace quotidiens : je pense notamment au contrôle des images (télé, cinéma, jeu, publicité...). La docilité avec laquelle ces nouveaux sujets portent des marques de commerce et en exhibent sur leur corps des logos (qui pour le coup portent bien le nom de « griffes », de « marques ») témoigne assez d'une nouvelle servitude, involontaire, mais bien réelle et assez confondante pour la génération précédente, critique. En fait, beaucoup de ces nouveaux sujets sans récits, à défaut d’être nomades comme Deleuze voulait le croire, se retrouvent dans la position d’être simplement orphelins de tout récit. De sorte qu’ils cherchent, comme ils peuvent, à obvier au défaut de ce qu’on appelle l’Autre symbolique. On peut à cet égard repérer plusieurs tendances visant à obvier au défaut de récits, c’est-à-dire à la carence de l’Autre, au demeurant très « logiques », et ces quatre moyens me semblent amplement expérimentés par les nouveaux sujets des sociétés post-modernes :
Les événements survenus en France pendant la crise des banlieues d’octobre- novembre 2005 ont eu au moins un mérite : celui de révéler, de façon brûlante c’est le cas de le dire - cette dé-citoyenneté en cours dans une partie nonnégligeable de la population. Mais on peut craindre que le traitement du problème subisse le cours usuel des événements médiatiques : à la une pendant quelques jours avant de totalement disparaître au profit d’autres événements spectaculaires. Or, le feu couve encore sous les braises des voitures et des services publics calcinés dans les banlieues françaises. Car ce phénomène n’est probablement que le plus voyant d’une série en cours qui n’est pas close, loin de là je pense par exemple à la banalisation de la violence à l’école. La caractéristique principale de ces phénomènes est leur violence extrême et gratuite. Tout se passe comme si cette absence de récits de citoyenneté laissait les énergies et les désirs des individus en jachère tout en produisant à terme de véritables bombes libidinales, prêtes à exploser à la moindre secousse interpersonnelle ou sociale. Un rapport de synthèse des préfets français daté de décembre 2004 10) indiquait que « les Français ne croient plus en rien ». De cette prémisse juste, les malheureux préfets tiraient aussitôt une conclusion parfaitement fausse : « C'est même pour cela que la situation est relativement calme, car ils estiment que ce n’est même plus la peine de faire part de son point de vue ou de tenter de se faire entendre ». Il est vrai que les récits de citoyenneté ne captant plus les énergies, l’heure est à la dépression, voire même à une certaine jouissance dépressive : comme le montre la victoire du non au référendum français sur la constitution européenne, où l’on s'est beaucoup réjouit du négatif. Ce que les préfets avaient oublié, c’est que ces pulsions laissées en jachère et ces énergies non captées par le récit produisent aussi et en même temps l’effet inverse : pas seulement le désenchantement morose, mais aussi un climat de violence anomique de sujets portant en eux des pulsions qui ne trouvent plus d’objets à investir. Ce sont ces bombes libidinales, ces « Unabomber » 11) d’un nouveau type, qui ont mit le feu aux services publics, aux maternelles de leur quartier et incendié les voitures de leur voisin en octobre et novembre 2005. Le déficit discursif et narratif de ces émeutiers est généralement apparu particulièrement criant. L’exhibition et la monstration de la bombe (d’ailleurs très adaptées au régime médiatique) l’emportent nettement sur la nécessité critique de la démonstration discursive. J’ai essayé de montrer ailleurs qu’une dé-symbolisation accompagnait toujours cette dé-citoyenneté 12). L'univers socioculturel de l'Europe est, d’une part, saturé de récits et, d’autre part, menacé sur ses marges d’un effondrement intérieur d’où tout récit se serait retiré. Il ne peut être dessiné autrement que comme un espace topologique très complexe, à double ou triple fond, fait d’emboîtements de territoires les uns dans les autres avec, aux confins, des zones de non-lieu en proie à la décitoyenneté. Les délimitations de ces territoires tracent des frontières enchevêtrées que les individus habitant cet espace ne cessent de franchir. L’espace moderne est fait de ces multiples frontières. C’est d'ailleurs cela la modernité : toutes les références sont possibles - ce qui se vérifie aisément au seul plan esthétique (par exemple, est moderne qui peut aimer écouter de la musique grégorienne, des motets de l'Ars Nova, Bach, Chopin, Ligeti, des chants pygmées diphoniques, John Coltrane, etc...). Quand on dépend de tant de récits différents, on est forcément critique. Mais qu’en sera-t-il dans un espace postmoderne, lorsque ces univers multiples se seront homogénéisés dans la marchandise ? Ne restera-t-il que le repli tribal ou communautaire troué de ghettos sociaux pour introduire de la différence ? On peut rêver mieux pour la vieille Europe que cette citoyenneté à l’américaine.
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