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L’Europe un mythe politique ? Klaus Eder, professeur à la Humboldt-Universität zu Berlin |
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La construction d’un démos européen 3 Option I : Le projet d’une communauté de mémoire 3.1 La responsabilité collective pour l’histoire Pour chacune des formes, la mémoire sociale d’événements collectifs est d’une importance centrale. La mémoire crée un sentiment de communauté allant de la mémoire familiale, à la mémoire locale, à celle englobant la culture. L’identité collective est un processus dans lequel le « passé » en tant que cadre de référence positif ou négatif a une fonction qui fonde l’identité et oriente l’action (Münkler, 1995, 1997). Dans l’époque moderne, la mémoire culturelle s’est référée à des groupes sociaux dont l’identité la plus englobante s’arrête aux frontières de l’État national. La nation représente le plus grand collectif envisagé jusqu’à présent. Tant dans la mémoire quotidienne que dans les recherches sur les « mémoires collectives » les nations sont considérées comme le plus grand groupe possible (Halbwachs, 1985). En Europe, jusqu’à nos jours, les cadres sociaux de la mémoire qui sont le support d’identités collectives sont décidément restés « nationaux ». Dans cette mesure, les communautés de mémoire transnationales ne sont guère vraisemblables : inutile donc de parler « d’héritage collectif transnational » ou « d’imagination culturelle transnationale » ou même de récit transnational ayant valeur collective. Les nations sont des « communautés imaginées » (Anderson, 1988; Hobsbawm, 1998) qui stabilisent leur identité grâce à « un héritage culturel inventé ». 27) Ces communautés nationales sont, tout à fait dans le sens de Max Weber, des « communautés politiques » dont les fondements d’identité nationale se nourrissent, en fin de compte, de la mémoire des « luttes politiques communes », existentielles, de « vie ou de mort ». Des communautés politiques durables ne construisent un lien social émotionnel qu’en créant une communauté de mémoire par l’emphase. « En outre, la communauté politique fait partie de celles dont l’action commune inclut, en règle générale, la contrainte émanant de la mise en péril et l’anéantissement de la vie et de la liberté de mouvement aussi bien des personnes extérieures que de ses membres. Ici est exigé de l’individu d’affronter, le cas échéant, la gravité de la mort au nom des intérêts de la communauté. Elle imprime à la communauté politique son pathos spécifique et elle fonde aussi les bases durables des sentiments. Ce sont des destins politiques communs, c’està- dire, au premier chef, les luttes politiques communes « de vie ou de mort » qui constituent le tissu même des communautés de mémoire, souvent plus fort que les liens des communautés de culture, de langue, d’origine. Comme nous allons le voir, ce sont eux qui donnent la dernière note décisive à la « conscience nationale ». (Weber, 1980, 515) Max Weber a écrit ce texte avant 1914. Ce qu’il ne pouvait pas voir, c’est l’effet secondaire transnational de cette expérience de la guerre et de la mort. Les deux Guerres mondiales ont provoqué, à côté de « poussées nationales », aussi des « poussées transnationales » au moins sur le plan institutionnel (la Société des Nations, l’ONU). Les « communautés de mémoire » liées aux « combats à mort » du 20ème siècle semblent générer d’autres effets de mémoire que celles du 19ème siècle (Münkler, 1997). « L’expérience de la Résistance est une expérience fondamentale du politique » (Steinbach, 1995) et, pourrait-on ajouter, constitue une légitimation fondamentale des grands groupes politiques de la deuxième moitié du 20ème siècle. 28) La résistance contre le fascisme, contre la violence, contre le racisme fait partie des événements particuliers qui ont permis la cristallisation de points communs dans l’Europe d’après-guerre. Ces souvenirs sont certes marqués par le national et chaque société de l’Europe d’après-guerre (du moins dans les États membres de la Communauté européenne) connaît de fortes traditions pour les cultiver. Une identité collective pourrait se rattacher à ces souvenirs dans la mesure où il serait possible de parvenir à une « européanisation » de cette mémoire de la résistance. Le topos commun existe, c’est le souvenir de la résistance contre la terreur national-socialiste. Mais cette résistance a constitué, jusqu’à présent, un souvenir mobilisé par l’identité nationale qui, elle, a toujours réussi à se défendre contre l’européanisation. Avec le recul grandissant on peut néanmoins s’attendre à ce que cette main mise nationale sur un topos fondateur d’identité se réduise sur le long terme pour laisser la place à un « récit » européanisé. Quel est le récit qui s’offre à nous ? Ce ne sera pas une histoire de victoires ou de défaites. 29) Ce sera une histoire dans laquelle les victoires et les défaites seront une fois de plus soumises à une méta-narration dans le but d’une réflexion sur le bien et sur le mal pour les transformer en une nouvelle histoire. Celle-ci, ce nouveau « récit », est celui d’une communauté de responsabilité qui s’observe elle-même, d’une communauté qui dans le souvenir est consciente de la responsabilité de ce dont elle se souvient. Ici le récit est celui d’une Europe qui après deux guerres mondiales provoquées par elle prend la responsabilité pour que « cela ne se reproduise jamais plus ».
De telles « communautés de mémoire » se rattachant à l’expérience de deux guerres mondiales en Europe sont le point de départ pour un codage universaliste d’identités collectives. Jusqu’à la fin du 20ème siècle, la mémoire est pour une large part restée une histoire des vainqueurs avec une attribution différentielle de la responsabilité aux nations. L’acceptation de leur culpabilité par les Allemands 30) a été le point de départ d’un « récit » qui s’est manifesté d’abord par une narration particulière : celle de l’amitié franco-allemande. La base en est la reconnaissance d’une faute et l’attitude complémentaire du « pardon ». 31) Ce récit a fonctionné. Sur le plan intellectuel et politique, il a eu des répercussions importantes sur la théorie de l’intégration européenne en tant que facteur de stabilisation d’un ordre de paix en Europe. 32) Mais l’invocation d’un ordre de paix ne suffit pas, sur le long terme, à légitimer l’intégration européenne. Une telle explication perd de sa valeur au fur et à mesure que l’argumentation ne devient plus qu’une enveloppe vide : sa valeur devient inflationniste. Ce n’est que dans les années quatre-vingt dix et à la suite des traités de Maastricht et d’Amsterdam que l’on a pris conscience du manque d’un « récit solide ». Ajoutons à cela que la relation faute/absolution, telle qu’elle était inscrite dans le modèle de l’amitié franco-allemande ne pouvait, sur le long terme, être porteur des relations réelles au sein d’une communauté européenne en train de s’intégrer sur le plan politique. Dans ce contexte, la discussion sur la citoyenneté en Europe acquiert un sens pratique. Dans un premier temps, les citoyens deviennent tous égaux dans cette construction. Il n’existe plus de responsabilité particulière pour ce qui se produit en Europe : il y a généralisation et universalisation de cette responsabilité pour l’Europe. Par delà l’appartenance définie sur le plan national, l’idée d’un citoyen européen offre la possibilité d’inventer l’histoire (le récit) d’une Europe des citoyens qui se sentent, à parts égales, responsables d’une histoire commune. 33) L’idée de fonder une citoyenneté européenne, qui n’est, dans un premier temps, qu’une addition de citoyennetés nationales, sur une histoire dont la mémoire est commune, est un premier pas dans cette direction. Le statut de citoyenneté européenne obtiendrait une fonction identificatoire par delà toute appartenance nationale. Cette mémoire transcende le sujet juridique et son appartenance nationale. Sont en train de naître des narrations susceptibles d’être porteuses de cette transcendance. Parmi celles-ci, citons par exemple, la tentative de construire, à partir des histoires nationales de la Résistance aux régimes ici conte le fascisme en Europe un récit de mémoire transnationale. Resistenza, Résistance et Widerstand seraient ici transcendés et réunis dans une méta-narration de la culture européenne. Le bien en Europe ne se dirige plus contre l’autre, le mal à l’extérieur, mais contre le mal, l’autre en elle. La construction de tels récits ne fait que commencer. Ce codage identitaire a déjà eu des suites sur le plan institutionnel. Ainsi le Conseil de l’Europe fait-il partie des institutions où la responsabilité collective est définie et invoquée de façon normative vis-à-vis de ses membres avec des menaces d’exclusion en cas de non-respect des principes de cette communauté de responsabilité. 34) Le fondement narratif d’une communauté européenne de mémoire fait constamment l’objet de documents écrits et filmés. 35) Les discussions qui entourent ces récits se mènent avant tout dans les « feuilletons culturels » des quotidiens et des revues. Jusqu’à présent, elles ne sont politiques que marginalement. Mais ce qui frappe : il n’y plus de récits de vainqueurs qui servent de cadre narratif commun. Ce sont des narrations très problématiques et ambivalentes.
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