Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Klaus Eder, professeur à la Humboldt-Universität zu Berlin

 

Sommaire

La construction d’un démos européen

Les sociétés transnationales peuvent-elles produire une identité collective ?

4 Option II : Le projet d’une communauté de solidarité

4.1 L’institutionnalisation de la lutte des classes

L’Europe peut offrir une autre source pour sa conception de soi collective : une histoire particulière, moins longue, dans le traitement de la question sociale. C’est là véritablement une particularité européenne qui va de Marx et du mouvement ouvrier européen jusqu’à l’État providence européen. 36) Le mouvement ouvrier a été le moteur du développement de cet État ce qui a rendu possible le « consensus d’après-guerre ». 37) Le phénomène a été nommé « l’institutionnalisation de la lutte des classes » qui est la solution à la question sociale ayant tant agité le 19ème siècle.

La création et la stabilisation de ce consensus exigent – contrairement aux attentes de l’internationalisme qui avait une forte vertu mobilisatrice pour le mouvement ouvrier – une identité collective forte que seule l’État national pouvait offrir : la reconnaissance de son droit de redistribuer les richesses, donc de prendre aux uns et de donner aux autres. Cette logique de redistribution présuppose chez les membres de cette communauté de solidarité un fort sentiment d’appartenance : une telle communauté exige une confiance généralisée dans les principes d’équité de l’action de l’État ; elle demande à ses membres d’être prêts aux sacrifices pour un bien collectif, pour une plus grande équité. Il faut donc des identités fortes pour institutionnaliser une telle citoyenneté sociale. Jusqu’à présent, seule la communauté nationale put créer un tel sentiment. 38)

La citoyenneté sociale implique ainsi l’existence d’un consensus implicite fort qui, après l’obtention de droits sociaux, peut avoir un effet d’auto consolidation. Plus se développe l’État providence, plus il est défendu contre les intrus venus de l’extérieur, contre les « étrangers ». Ainsi l’État social devientil lui-même générateur d’une identité collective toujours plus forte de ses citoyens.

Toute ouverture d’un système national de droits sociaux et son intégration dans un système transnational met en péril cette solidarité. Dans un cadre transnational, une citoyenneté sociale fondée de façon universaliste tend plutôt à se limiter aux droits de l’homme élémentaires : au minimum nécessaire pour la survie. Ainsi le traitement médical ne peut être refusé à personne s’il est nécessaire pour sauver une vie humaine. Cet « universalisme minimaliste » de citoyenneté sociale n’exige aucunement de communauté de solidarité aux maillons resserrés, avec une identité collective forte.



4.2 Le codage universaliste d’une communauté européenne de solidarité

Pour une identité européenne codifiée de façon universaliste, une société transnationale avec un haut degré de solidarité, représente ainsi une option difficile et assujettie à des conditions multiples. Ainsi reste-t-il en Europe le choix entre une citoyenneté sociale « aux mailles relâchées » et celle « aux mailles resserrées », entre une Europe sociale des droits de l’homme minimalistes garantissant la survie et une Europe de Providence avec un tissu dense et de grandes exigences en terme de solidarité dans une communauté au-delà des nations.

Compte tenu des ruptures intervenues au cours de la dernière décennie dans les traditions de l’État providence il est aisé de concevoir une solution minimaliste. Les idées libérales, renforcées par la mondialisation, ont contribué au « désenchantement de l’État providence ». Comparée sur le plan international, l’Europe occupe, certes, encore une position d’exception 39), mais le problème d’une fondation universaliste des droits sociaux apparaît clairement : ou bien une citoyenneté sociale à caractère universaliste n’est réalisable que de façon minimaliste, ou bien elle doit s’asseoir sur une forte identité sociale en Europe capable de réaliser la redistribution.

Plus une communauté nationale est organisée sous la forme d’un État providence, moins on peut s’attendre à ce que les inclus s’engagent dans des formations communautaires transnationales. Une citoyenneté sociale maximaliste renforce plutôt l’identité collective nationale et non celle de l’Europe. Ce qui reste est une Europe « sociale » des droits minimaux.

Il y a eu, sur le plan européen, des tentatives de créer les conditions favorables à une plus forte redistribution par delà la communauté nationale de la culture et de la langue. Le dialogue social, donc l’insertion du travail et du capital dans le contexte d’un dialogue transnational représente une tentative pour recueillir les fruits du mouvement ouvrier sur un plan européen et pour faire le lien avec son « récit ». Considérer « l’exclusion sociale » comme un problème européen va dans la même direction. L’introduction de l’Euro en tant que moyen commun d’échange peut aussi être vue comme une tentative pour étendre l’espace des intérêts socio-économiques communs au-delà de l’espace national et pour produire des points communs par l’argent. Etant donné que la citoyenneté sociale est, d’abord, un rapport entre le citoyen et l’État médiatisé par l’argent, on peut s’attendre, à ce niveau, à des effets producteurs de sentiments d’appartenance transnationale.

L’Europe en tant que communauté de solidarité ouvre donc une option difficile (mais rattachée à l’histoire) pour une identité collective européenne. L’avènement d’une identité collective fondée sur la politique sociale semble néanmoins un événement peu probable. En effet, l’harmonisation 40) en terme de politiques sociales compte parmi les chapitres les plus difficiles de l’unification européenne et montre à quel point cette option d’établir une identité européenne à caractère universaliste reste invraisemblable. 41)

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