Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Hans Nicklas, professeur emeritus à la Johann Wolfgang Goethe-Universität, Frankfurt/Main

 

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L’Europe –
une nation des citoyens ou un patchwork des minorités ?

Réflexions sur une citoyenneté européenne

(cette contribution est dédiée à la mémoire de Jeanne Kraus)
1)

L'unification européenne progresse. Comme il est habituel pour tous les processus historiques, celui-ci ne se déroule pas non plus de façon régulière et continue. Des phases d'arrêt succèdent à des poussées d'accélération. Ce processus ne progresse pas avec la même vitesse dans tous les domaines politiques et sociaux. C'est dans les secteurs économique et administratif que l'évolution semble la plus rapide ; l'introduction d'une monnaie commune européenne en est le dernier événement spectaculaire. Dans l'économie et la technologie, l'évolution a déjà dépassé les frontières de l'Europe, l'européanisation est devenue mondialisation. A côté de ces secteurs de développement rapide vers des espaces plus grands qui dépassent depuis longtemps la limitation des Étatsnations européens, il existe des domaines où le développement d'une Europe unie ne progresse que très lentement. Il s'agit avant tout des relations communicationnelles entre les êtres humains en Europe et de la formation d'une identité et d'une citoyenneté européennes. 2) On pourrait dire pour simplifier que nous sommes bien sur la voie d'une Europe technocratique, mais non d'une Europe communicationnelle.

Quel pourrait être l'aspect d'une citoyenneté européenne ? L'idée européenne - qui ne voit dans l'Europe pas seulement un concept géographique - a une longue tradition. Unité historique, communauté des peuples, espace de civilisation, communauté de valeurs ou unité culturelle sont là les maîtres mots. On dit que l'Europe spirituelle est marquée par l'antiquité et le christianisme, qu'elle est une force historique efficace à laquelle pourrait se rattacher une identité européenne dans une Europe unie. On se demande si cette force historique existe encore et si elle peut être porteuse d'une nouvelle identité européenne. Le rêve de Nietzsche d'une Europe spirituelle n'est-il pas depuis longtemps démenti par l'évolution ? Nietzsche parle dans Jenseits von Gut und Böse (Au-delà du bien et du mal) du « Nationalitäts-Wahnsinn » (De la folie des nationalités) : « Pour tous les êtres humains importants et profonds de ce siècle, ce fut l'essentiel du travail de leur âme que de préparer cette nouvelle synthèse et d'anticiper expérimentalement l'Européen de l'avenir » (Nietzsche, 1997, II, 724). Dans La volonté de puissance, Nietzsche oppose le « nationalisme de bête à cornes » (Hornvieh) des nations européennes à la « dénationalisation », processus qui mènerait « à une fusion et à un enrichissement réciproque et dans lequel se trouvent le véritable sens et la véritable valeur de la culture actuelle » (Nietzsche, 1997, III, 660). Mais Nietzsche avait déjà prévu l'échec de cette Europe spirituelle. Il supposait que ce nouvel empire européen serait fondé à nouveau sur « les idées les plus éculées et les plus méprisées » par lui : l'égalité des droits et des voix.

Le passé nous a enseigné que la représentation d'une Europe spirituelle n'était pas en mesure d'empêcher de nombreuses guerres entre les États-nations européens. Les concepts fondateurs de cette représentation d'une Europe spirituelle semblent plus relever de « discours incantatoires » (Sonntagsreden) que de l'idée-force d'une citoyenneté européenne, même si leurs effets ne sauraient être niés totalement. 3)

Michel Rocard affirme que « le patrimoine intellectuel et culturel qui unit les Européens autour de valeurs reconnues et acceptées » est « un message qui peut résonner puissamment dans un monde déchiré par l'intolérance et le fanatisme religieux… Intensifier cet ensemble de valeurs et tester la mesure dans laquelle elles sont partagées constituent la condition nécessaire pour générer de nouvelles valeurs et pour apporter à notre Union l'identité et la cohésion qui nous permettront un jour de proposer les valeurs séculaires de l'Europe au reste du monde » (Rocard, 2003).

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