Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Hans Nicklas, professeur emeritus à la Johann Wolfgang Goethe-Universität, Frankfurt/Main

 

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L’Europe –
une nation des citoyens ou un patchwork des minorités ?

1 L’Europe des nations ou l’Europe des citoyens européens ?

La construction politique de l'Europe se trouve devant deux options qui vont déterminer de façon décisive sa structure politique : l'option d'une Europe des nations et celle d'une Europe des citoyens européens. Ces deux options sont sensiblement différentes ; l'Europe des nations serait la poursuite de la politique menée jusque-là, une Europe de la citoyenneté européenne au contraire serait quelque chose de nouveau, qui mettrait en question les modèles politiques existants et ouvrirait un champ d'expérimentation politique jamais vu.

D'un point de vue pragmatique, il y a beaucoup d'arguments en faveur d'une Europe des nations. La formule du Général de Gaulle: « L'Europe des nations » reste extraordinairement prégnante. Wolfgang Schäuble, un homme politique conservateur allemand, a écrit : si la coopération européenne et l’union doivent être acceptées durablement par les êtres humains, elles doivent encore reposer longtemps sur le ciment que constitue le national (Schäuble, 2002, 10). La citoyenneté européenne serait alors une appartenance élargie ; à la qualité d'être Français ou Allemand viendrait s'en ajouter une autre : celle d'être Européen. Il existe des exemples historiques d'une construction de ce type. C'est de cette façon que le Reich allemand s'est formé en 1871. Les citoyens d'un État-membre, par exemple les Prussiens, les Bavarois, les Hessois ont reçu en plus la nationalité allemande. Cette nationalité additive s'est vite transformée en une nationalité allemande, ce qui est probablement une conséquence de l'évolution tardive de l'Allemagne comme État-nation. En Italie, qui a connu également une unification tardive, le processus historique a été semblable.

Peut-on s'attendre à ce qu'en Europe l'évolution se déroule de manière analogue, c'est à dire que l'identité provenant des États-membres recule toujours plus en faveur d'une identité européenne ? Cela n'est pas à exclure, mais demeure peu vraisemblable. Il existe trois facteurs qui font douter d'une telle évolution. Il y avait d'abord, en Allemagne comme en Italie, la fiction d'un peuple-État. C'est-à-dire que les Allemands et les Italiens se sentaient Allemands et Italiens dès avant l'unité. L’expression clé est celle de la nation culturelle, c´està- dire un sentiment d’appartenance linguistique et culturelle (Meinecke, 1907). Il n'existe pas ce peuple-État en Europe. Il n'existe pas parmi les Européens le sentiment d’être des Européens disséminés dans différents États-nations. La définition même des frontières de l’Europe n’est d’ailleurs pas vraiment claire. La discussion sur l´élargissement de l’Union Européenne à l’Est et surtout sur une possible adhésion de la Turquie l’a clairement démontré.

D'autre part, les courants régionalistes gagnent toujours plus d'importance dans les États existants. Au lieu d'assister à une évolution allant dans le sens d'une unification et d'un rapprochement, on observe une segmentation et une parcellisation de plus en plus forte. Le troisième processus qui rend difficile une fusion des différentes identités européennes, est l'arrivée de groupes nombreux de non-Européens dans les États européens. En France, il y a cinq millions d'immigrés, en Allemagne le même nombre d'étrangers qui deviennent des immigrés en raison des naturalisations au cours des dernières années. En Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Suède et dans d'autres États européens, la situation est analogue. Les États européens tentent, certes, de limiter les flux migratoires par une politique rigide, mais ils ne sont guère en mesure de le faire. Ces nouveaux citoyens européens ne peuvent ni ne doivent être exclus.

Cette évolution mine l’un des fondements de l'État-nation, à savoir l'homogénéité de la population. Celle-ci a, certes, toujours constitué une fiction et n'a pu être réalisée qu'au prix d'une politique d'unification culturelle et linguistique rigide, comme le démontrent les tentatives infructueuses de la France pour éradiquer les langues régionales. Mais la situation actuelle est différente. Il ne s'agit pas de transformer les Bretons et les Corses en Français, les Prussiens et les Bavarois en Allemands, mais de faire d'immigrants turcs, sénégalais, afghans et d'une douzaine d’autres pays encore, des Européens. L'ancienne méthode des États européens qui consistait à intégrer puis à assimiler ne convient plus et il faut se demander si elle pourrait être opératoire, même si nous le souhaitions. En outre, selon les conceptions qui sont les nôtres aujourd'hui, nous n'avons pas le droit de retirer à des êtres humains leur identité culturelle et de les rendre semblables à nous par l'effet d'une sorte de lavage de cerveau. Il faut donc se demander s'il n'existe pas d'autres règles de cohésion sociale que celles qui se rattachent au modèle de l'État-nation. Existe-t-il une identité politique par delà l'identité nationale ? Il convient dans un premier temps de reconstituer la genèse de cette identité.

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