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L’Europe un mythe politique ? Hans Nicklas, professeur emeritus à la Johann Wolfgang Goethe-Universität, Frankfurt/Main |
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L’Europe 3 L'Europe, une nation de citoyens ? Souligner que la souveraineté populaire est le noyau de l'État-nation ne signifie pas une méconnaissance des ressorts économiques dans l'apparition des États-nations européens. Le passage de la souveraineté, du pouvoir de domination, du suzerain féodal au peuple sonna l'heure de la naissance de l'État-nation. Le 28 mai 2001, le Premier ministre, Lionel Jospin, tint un discours sur l'unification européenne pour répondre à l'initiative prise par le Chancelier allemand, Gerhard Schröder, et du Ministre allemand des Affaires Etrangères, Joschka Fischer, après l'échec du sommet de Nice. Dans un premier temps, on n'accorda guère d'attention à ce discours à Paris, mais dans les discussions qui suivirent, il apparut clairement que Jospin avait introduit dans le débat une perspective faisant époque. Jusqu'à présent, disait Jospin, les efforts de l'Union s'étaient concentrés sur la création d'une union économique et monétaire. Mais il fallait aujourd'hui une perspective beaucoup plus vaste si l'on voulait éviter que l'Europe ne devienne qu'un simple marché entravé par les mécanismes de la mondialisation. L'Europe, nous disait Jospin, est plus qu'un marché, c'est un modèle de société qu'il importe de poursuivre. Que signifie modèle européen de société ? Un mois avant le discours de Jospin, Jürgen Habermas avait demandé dans un entretien avec Luc Ferry (alors Ministre de l’Education) publié par Le Point une Europe constituée en État fédéral. Habermas disait : « Un État fédéral sur un plan européen, composé d'États-nations, serait quelque chose de radicalement neuf - même par rapport aux États-Unis qui sont une société multiculturelle d'immigrés. L'ordre de grandeur interdit toute comparaison avec la Suisse, confédération très démocratique réunissant quatre nationalités sur un territoire de taille très réduite » (Altweg, 2001). Le modèle européen de société est la nation républicaine des citoyens. La puissance économique d'une Europe unie est la condition nécessaire de son intégration en tant que nation des citoyens (Staatsbürgernation), surtout lorsque l'on songe à l'entrée des États de l'Europe de l'Est qui ne peuvent se passer de l'aide économique des anciens membres de l'Union. L'Europe est, justement, « plus qu'un marché ». Ce « plus » pourrait se manifester dans l'identité de l'Europe en tant que nation de citoyens. Celle-ci serait la poursuite du processus de la formation des États-nations européens du 19ème siècle, mais aussi qualitativement quelque chose de nouveau. Assurément, il n'y a pas (encore) de « peuple-Etat » (Staatsvolk) européen. Mais lorsque l'on considère la formation des Étatsnations européens, il apparaît qu'il n'existait pas non plus de peuple national français ou allemand avant qu'il n'y ait d'État-nation. La construction de l'identité nationale s'est faite en interaction avec celle des États-nations. Ce n'est que par elle qu'a grandi la solidarité citoyenne qui garantit la cohésion des sociétés nationales. Cette « formation identitaire » réalisée par l'école, le service militaire, la rhétorique nationale, l'écriture de l'histoire nationale et les symboles nationaux s'effectua pour l'essentiel après la constitution politique et territoriale des États nationaux. Habermas écrit : « Si cela est exact, il n'y a pas de raison de penser que la formation d'un tel type de solidarité citoyenne doive s'arrêter aux frontières de l'État-nation » (Habermas, 2001). Quelles sont donc les conditions préalables à la formation d'un sentiment de solidarité européenne ? Habermas en nomme trois : « Premièrement la nécessité d'une société de citoyens européens ; deuxièmement la construction d'un espace public politique aux dimensions de l'Europe ; troisièmement la création d'une culture politique qui puisse être partagée par tous les citoyens européens » (Habermas 2001). Pour ce qui est de l'apparition d'une société de citoyens européens, Habermas voit comme fait central l'existence d'une constitution européenne et son effet de catalyseur. Le processus de l'établissement d'une constitution pourrait déclencher un grand débat dans toute l'Europe entraînant une communication qui dépasserait les frontières. Celle-ci fait toujours défaut. La constitution a été à peine prise en considération. De même, les référendums en France et aux Pays-Bas, ayant abouti à son refus dans les deux pays, n'ont pas engendré de discussion productive. En France, il s’agissait pour les électeurs opposés de sanctionner les élites politiques, en particulier le gouvernement Raffarin, plutôt que de s’engager dans un débat sérieux. Aux Pays- Bas la situation fut semblable. Là-bas, un mélange de chauvinisme, de xénophobie, de réaction à la crise économique et à la dégradation de l’État providence a conduit à un taux de refus encore plus élevé qu´en France bien que tous les grands partis, les élites intellectuelles et presque toute la presse aient soutenu son adoption. Dans les deux pays, la chance d’engager un processus communicationnel portant sur la structure et la forme d´une future Europe n’a pas été saisie. Faute de changement, la consolidation administrative, juridique et bureaucratique de l’Europe se poursuivra, tandis que, dans l’esprit des hommes et des femmes, son évolution stagnera. En même temps, il faudrait qu'apparaisse un espace public européen et que les circuits nationaux de communication s'ouvrent les uns aux autres. C'est l'échange d'informations et d'opinion entre la France et l'Allemagne qui va le plus loin, même si les programmes d'Arte, qui pourraient être un excellent médium, n'est encore utilisé que par trop peu de téléspectateurs. L'échange entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne est bien moindre. La grande presse anglaise ne s'intéresse aux krauts que lorsqu'elle peut leur en coller une. Cependant une grande diversité de moyens de communication devrait pouvoir permettre l'instauration d'un espace public européen fonctionnant correctement. La difficulté est la barrière de la langue qu'il serait nécessaire de surmonter en élargissant les compétences linguistiques. Un espace public européen vivant permettrait l'apparition d'une culture politique européenne partagée en commun. L'enjeu ne serait pas une harmonisation ou une assimilation des différentes cultures mais la garantie d'un fondement politique commun pour l'Europe. Les décisions politiques européennes ne doivent plus être comprises comme des simples actions de la lointaine bureaucratie bruxelloise mais comme l'affaire de chaque citoyen européen. Ceci présuppose, il est vrai, l'accroissement des possibilités de participation et de collaboration citoyenne et de leur utilisation. Il faudrait que naisse quelque chose comme un patriotisme constitutionnel (Verfassungspatriotimus) européen. Ce concept a été forgé par Dolf Sternberger pour signifier qu'il peut et doit exister une identification à l'État qui n'est pas nationaliste (Sternberger, 1982). Habermas a repris ce concept pour souligner dans une Allemagne encore divisée et contre les conceptions völkisch (racistes) que la République fédérale d'Allemagne était une nation de citoyens qui pouvait être fière d'avoir surmonté le ressentiment anti-occidental et d'avoir créé des institutions démocratiques durables.
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