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L’Europe un mythe politique ? Hans Nicklas, professeur emeritus à la Johann Wolfgang Goethe-Universität, Frankfurt/Main |
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L’Europe 4 Le principe ethnique Mais il existe encore un autre fil rouge historique pour déduire l'origine de l'État-nation et déterminer qui en fait partie : c'est le principe ethnique. Au modèle républicain de la genèse et des fondements de l'État-nation, il s'oppose en Allemagne et en Europe de l'Est une conception ethnique et culturelle de sa légitimation. En Allemagne, mais également en Pologne, l'État-nation s'est développé en raison de conditions historiques différentes comme cette conception ethnique et culturelle d'appartenance. En Allemagne, il n'y avait pas d'État commun, mais les ressortissants des différents États comme la Prusse, la Bavière, la Hesse pouvaient définir ce qu'ils avaient en commun par une communauté de langue et de culture. Il en allait de même pour les Polonais à qui un État fut refusé en raison des différentes partitions de la Pologne. Le système de référence ethnique signifie que des groupes d'êtres humains ont en commun une langue et une culture communes, qu'ils partagent des expériences historiques et présentes et qu’ils fondent sur elles une conscience spécifique de solidarité. Cette représentation est une fiction, certes, mais ceci n’en diminue en rien son efficacité. Ce sont des « communautés imaginées » (Anderson), des systèmes d'ordre politique créés de façon plus ou moins arbitraire. Cependant, ils ont la capacité de séparer un peuple dans un laps de temps étonnamment bref et sans modification significative de la situation d'origine réelle, mais aussi de lier une population hétérogène, donc d'origines différentes, de telle manière qu'elle fonctionne finalement comme une unité ethnique. Si dans un Etat une minorité réclame pour elle le principe ethnique, ce qui est fréquemment le cas, ce principe peut faire éclater son unité. Dans l'histoire allemande, le facteur ethnique au sens strict, c'est-à-dire en tant que race commune, n'a pas joué de rôle essentiel dans un premier temps. Ce qui était central, c'était l'idée d'une homogénéité de langue et de culture : c'est pourquoi on a forgé le concept de « nation culturelle » (Kulturnation). L'idée de race n'a commencé à s’activer qu'à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, après que les sciences, la biologie avant tout, avaient développé le concept de race. 4) C'est pourquoi la représentation selon laquelle les Allemands auraient les Germains pour ancêtres vient du 19ème siècle, et Arminius, le prince chérusque qui a battu les Romains en l'an 9 après J.C. dans la bataille de la forêt de Teutobourg n'a reçu le nom de Herrmann qu'à ce moment là. Nous sommes donc en présence de deux modèles de légitimation de l'État-nation : le modèle républicain avec comme base la souveraineté du peuple et le modèle ethnique et culturel dont le socle est une conception de soi ethnique commune. Pour ces deux modèles historiques, Emerich Francis a proposé les caractérisations de demos et ethnos (Francis, 1965). Ce sont des concepts analytiques qui dans la réalité historique se recoupent et s'interpénètrent. C'est ainsi que le droit de la nationalité en France est une forme mixte avec des éléments ethniques et culturels ; la Loi fondamentale de la République fédérale d'Allemagne repose sur des arguments purement républicains, alors que dans les lois sur la citoyenneté on trouve encore des éléments ethniques et culturels. 5) Le modèle ethnique et culturel a fait au cours des dernières décennies une carrière mondiale. Il s'est établi comme un mode d'argumentation permettant partout dans le monde d'exiger des sécessions et de réclamer un État autonome. On pourrait établir une longue liste allant des Québécois aux Kurdes si l'on voulait compter tous les groupes qui sur la base d'un argumentaire ethnique et culturel réclament leur propre État ou au moins une gestion autonome. C'est Herder qui a fourni les fondements philosophiques du discours ethnique et culturel. Dans les Idées (Ideen zur Philosophie der Menschheit), Herder décrit l'idée d'une histoire de l'humanité comme un progrès non linéaire de croissance organique des peuples. Il part de l'idée de l'égale valeur de toutes les cultures. Chaque époque est une expression de l'humanité (Humanität) dans sa perfection spécifique et porte en elle-même le point central de sa félicité. Il en va de même pour les peuples. Aussi les peuples et environnements étrangers doivent-ils être compris à partir de leur manière de penser authentique. Celle-ci est ce qu'il y a de spécifique aux ethnies. Herder n'utilise pas le mot ethnie, mais celui de peuple, mais son concept de peuple signifie ce que nous entendons aujourd'hui par ethnie. Du reste, Herder avait déjà vu que le principe ethnique produirait une succession infinie de conflits (Herder, 1960, 77f). On peut considérer que la date de naissance de l'idée du Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes dans la pratique politique est la Déclaration du Président Wilson du 8 janvier 1918. Ce principe fut précisé et utilisé dans une commission de la Société des Nations présidée par le ministre des Affaires étrangères, Lord Curzon, qui devait déterminer la juste frontière entre la Pologne et l’Ukraine. On considérait comme « juste » une frontière qui prenait en compte la conception de soi ethnique des peuples et leur histoire. Lors de la proposition de la Curzon Line des critères ethniques furent nommés pour la première fois : la langue, les traditions culturelles et folkloriques, etc. Cela fut considéré comme un progrès considérable parce qu'auparavant, régnait le principe de l'annexion par la violence pure et simple. Toutefois, on n'utilisa pas cette frontière nouvelle et ethniquement correcte. L'initiative de la Société des Nations devait déterminer la frontière en guise de bons offices dans la guerre soviéto-polonaise. Mais il ne put y avoir de médiation, les Polonais furent vainqueurs et, s'en tenant à une méthode éprouvée, ils annexèrent les territoires ukrainiens au moment du traité de Riga en 1921. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que la ligne Curzon servit de base au tracé de la frontière entre l'Union soviétique et la Pologne. Certes, les Polonais obtinrent un dédommagement important au détriment de l'Allemagne ce qui induisit un déplacement des populations allemandes (Yakmetchouk, 1957). C'est ainsi que se poursuivra une longue série d' « épurations ethniques » (Point n’est besoin d’insister sur le fait que les nazis firent également usage du principe ethnique). Sur le plan scientifique, la théorie de l'ethnie fut développée au cours des 68 années 1930 et 1940 par l’anthropologue germano-américain Franz Boas et ses élèves, Ruth Benedict et Margaret Mead. Ce qui, selon eux, caractérise une ethnie, c'est une culture partagée par les membres qui en font partie, le concept de culture englobant à la fois les productions matérielles et les valeurs immatérielles, les normes et les règles d'action sociales qui régulent l'action humaine. La religion, les rites, les savoirs et les règles de la vie quotidienne font partie de la culture de même que la charrue et les ustensiles ménagers. Les règles culturelles sont les systèmes d'ordre conscients et inconscients d'une culture ; elles donnent aux membres d'une ethnie une assurance de conduite et un sentiment d'appartenance. Sa fonction est, certes, en premier lieu la protection et la reproduction de la vie, mais son action est beaucoup plus vaste. Lévi-Strauss souligne que l'appropriation sélective de son environnement par l'homme ne peut s'expliquer uniquement par la satisfaction de besoins organiques de reproduction ; qu'elle ne poursuit pas seulement des objectifs matériels ; elle pose en outre des exigences intellectuelles visant à une réduction de perceptions chaotiques de par une configuration introduisant un ordre et par la dénomination des choses (Lévi-Strauss, 1973, pp.11 sq.). En Allemagne le concept d'ethnie fut introduit en 1964. D'après la définition de Mühlmann, il désigne un groupe d'êtres humains formant une unité sur le plan culturel, social, historique et génétique. Le concept d'ethnie a pris le relais de celui de « souche » (Stamm) pour les peuples sans écriture et celui de « peuple » pour les sociétés développées, surtout les sociétés européennes. Les abus auxquels se sont livrés les nazis avec le concept de peuple ont certainement contribué à la carrière de la notion « ethnie » en Allemagne. Cette notion recoupe largement celle de culture. Amon avis, la différence est que le concept d'ethnie englobe généralement celui d'origine - réelle ou supposée - génétique commune, ce qui n'est pas le cas pour le concept de culture.
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