Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Hans Nicklas, professeur emeritus à la Johann Wolfgang Goethe-Universität, Frankfurt/Main

 

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L’Europe –
une nation des citoyens ou un patchwork des minorités ?

5 L'incompréhensible triomphe de l'ethnie

Le triomphe qu'a connu le principe de l'ethnie au cours des dernières décennies est étonnant et inattendu. Dès le 19ème siècle et à plus forte raison au 20ème, le discours de l'ethnie était perçu comme dépassé et on le considérait plutôt comme un phénomène d'arriération affectant les sociétés paysannes. La nouvelle sociologie pense généralement que le principe de l'ethnos perd toujours plus de son importance en raison du développement de la société industrielle moderne. Marx, mais aussi Max Weber, Parsons et Luhmann convenaient du fait que l'évolution capitaliste allait de pair avec une indifférenciation ethnique et ils pensaient que les différences de langue, de culture et de religion s'aplaniraient toujours plus. La différenciation fonctionnelle devait faire disparaître la différenciation ethnique.

C'est Marx qui dans Le manifeste communiste tire avec les plus gros boulets. Marx décrit la logique de la société capitaliste bourgeoise qui mène à une généralisation de la production capitaliste et de ses schémas de base : « Le besoin de nouveaux débouchés pour ses produits chasse la bourgeoisie sur la planète entière. Elle doit se nicher partout, s'étendre partout, établir partout des contacts ». La conséquence en est la disparition des limitations régionales : « A la place de l'ancienne autosuffisance locale et nationale, il s'instaure une communication dans toutes les directions et une dépendance multidirectionnelle des nations les unes des autres. Il n'en va pas autrement de la production intellectuelle. Les produits intellectuels des différentes nations deviennent bien communs. La partialité et la limitation d'esprit sont toujours moins possibles. Et à partir des littératures nationales et locales, il se forme une littérature mondiale. » Et encore : « La bourgeoisie entraîne de par la rapide amélioration des instruments de production, de par les voies de communication immensément facilitées même les nations les plus barbares dans la civilisation. Les bas prix de leurs marchandises sont l'artillerie lourde avec laquelle elle détruit toutes les murailles de Chine, avec laquelle elle force à capituler la xénophobie la plus opiniâtre des Barbares. » Tout ceci signifie que « les séparations et les antagonismes nationaux des peuples » disparaissent de plus en plus (Marx, 1953, 229 f.).

La description marxienne faite il y a plus de 150 ans anticipe sur beaucoup de choses qui se sont accomplies beaucoup plus tard dans la réalité. Les « communications infiniment facilitées » étaient à l'époque de Marx des plus modestes si on les compare avec les possibilités que nous avons aujourd'hui. Dans le fond, Marx décrit ce que nous appelons aujourd'hui mondialisation. Bien que cette évolution se soit imposée d'une manière beaucoup plus radicale que ce que Marx avait imaginé, il ne saurait être question d'une disparition de la différenciation ethnique. Au contraire, nous faisons l'expérience d'un renouveau de l'ethnos dans différentes régions du monde. L'ethnicité est devenue une force politique et sociale considérable. Les raisons à cela ne sont pas claires. S'agit-il d'un mouvement en réaction à la mondialisation ? Est-ce la réaction à un retard de modernisation dans les territoires concernés ? Quoi qu'il en soit, il nous faut constater que le principe de l'ethnos est, en ce moment, d'une très grande importance. Dans l'Europe du Sud et de l'Est, nous assistons à l'invention ou à la réanimation des traditions ethniques in statu nascendi. Des dizaines d'historiens sont à l'oeuvre pour écrire des livres sur l'histoire nationale des nouveaux États, des linguistes séparent des langues qui n'en faisaient plus qu'une comme le serbo-croate, des centaines de petites mains brodent à l'envi emblèmes et 70 armoiries, cousent des drapeaux, des tailleurs font des uniformes, des musiciens composent des hymnes nationaux. La liste de ces activités est loin d'être épuisée.

Dans les États occidentaux, on assiste à une remarquable transformation dans l'évaluation du principe ethnique. Alors que les recours à l'idée des origines ethniques étaient plutôt suspects jusqu'à présent, l'invocation de racines ethniques devient aujourd'hui un bien culturel précieux.

Or, c'est le contraire qui s'est produit. On ne saurait parler d'une disparition du principe ethnique. Au contraire : la sauvegarde de l'identité ethnique est considéré comme un Droit de l'Homme. Si, dans la discussion menée jusque là, on s'appuyait sur le jus soli, donc sur l'argument du lieu de naissance, plus progressiste et démocratique, disait-on, alors que le jus sanguinis était taxé de réactionnaire et ses partisans souvent soupçonnés de fascisme. Si les discussions furent alors fort vives en Allemagne, les fronts se sont à présent inversés. On dit qu'un droit qui donnerait obligatoirement à des enfants turcs nés en Allemagne la nationalité allemande constituerait une forme de terreur exercée par la société majoritaire (la loi en vigueur en Allemagne choisit une voie médiane). L'appartenance ethnique est devenue un bien sacré intangible.

Il existe de bonnes raisons pour estimer que l’identité ethnique constitue un droit de l'homme. Mario Erdheim argumente sur le plan psychanalytique : « Il existe, nous dit-il, un point de vue largement partagé selon lequel le facteur ethnique représente un principe dépassé et réactionnaire. Je ne peux partager ce point de vue. Premièrement en raison des combats séculaires pour la sauvegarde de l'identité ethnique, deuxièmement parce que, en tant que psychanalyste, je suis confronté à des souffrances qui sont le résultat de la destruction, souvent même de la dévalorisation, de l'identité ethnique d'un sujet. J'ai déjà fait allusion au fait que je considère l'identité culturelle aussi importante que l'identité sexuelle pour pouvoir se repérer dans l'histoire et dans la société » (Erdheim, 1992, 88).

On peut discuter du premier argument, celui de l'importance de l'identité ethnique, fruit de combats séculaires. N'a-t-on pas, en effet, lutté pour des choses absurdes et fausses ! La lutte pour une cause ne dit rien de sa valeur, de son importance, ou même de sa justesse. Mais l'identité ethnique (y compris l'identité nationale) est avec la religion l'unique cause pour laquelle les hommes se battent, tuent et se font tuer. Le second argument est à prendre beaucoup plus au sérieux. Que des êtres humains souffrent lorsqu'ils sont mutilés dans leur identité ethnique est un argument de poids.

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