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L’Europe un mythe politique ? Hans Nicklas, professeur emeritus à la Johann Wolfgang Goethe-Universität, Frankfurt/Main |
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L’Europe 9 Multiculturalité au lieu d'homogénéité Le modèle proposé par Held renonce à l'idée d'homogénéisation (excepté pour ce qui est de l'égalité des chances et des droits). Il se prétend, au contraire, être une organisation d’un vivre ensemble permettant de vivre l’altérité. L'homogénéisation était déjà inscrite dans les actes fondateurs de l'État national. Comme elle n'existait pas, il a fallu la créer. Brigitte Schlieben-Lange a montré ce processus d'unification en prenant l'exemple de la France et de la langue française. Elle voit dans la Révolution française « un projet d'uniformisation de la société surtout de l'espace et du temps, et de la langue ». Le français est pour elle la langue de l'uniformité (Schlieben-Lange, 1987). Malgré la rigidité des méthodes pour imposer le français comme langue unique, le processus ne s'effectua que lentement. En 1900, à peine la moitié des Français parlait français. En Allemagne également, on assista à des tentatives visant à accélérer le processus d'homogénéisation de la population. Mais ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que « l'Allemand normal » vit le jour : c'était là une des conséquences des énormes déplacements de population après la fuite des Allemands des territoires de l'Est et la division de l'Allemagne. Au prix d'efforts gigantesques, les États-nations ont tenté de contraindre les groupes de population vivant sur leur territoire d'adopter une identité nationale. La politique linguistique, le système éducatif, le service militaire ainsi que toute la symbolique politique furent mis au service de cette tâche. La performance historique de l'État-nation fut de rassembler différents groupes de population sur un grand territoire étatique (Elias, 1976). Ce processus avait des aspects progressistes dans la mesure où non seulement il menait à des unités politiques plus vastes mais, encore, parce que le monopole de l'État d’exercer la violence assurait sa pacification interne. La naissance des Etats-nations correspond en Europe au moment du développement des transports, de l'administration étatique et surtout de l'économie. C'est ainsi qu'en Allemagne l'unification économique (le Zollverein) précéda l'unité politique. Face à l'État-nation, l'ethnie était une forme dépassée d'organisation pré-capitaliste -en général agraire. L'objectif de l'État-nation était d'établir de grands espaces politiques et économiques, d'obtenir l'homogénéité des ethnies vivant sur un petit territoire afin de créer une nation commune. Des Bretons, des Picards, des Normands, des Alsaciens et des Lorrains on voulait faire des Français ; des Bavarois, des Prussiens et des Hessois « des Allemands ». Mais comme nous l'avons déjà précisé, l'opération n'a pas totalement réussi, les liens ethniques ne se sont pas laissés totalement éradiquer et ils ont connu une revitalisation au cours des dernières années. On doit considérer que l'apparition de formations étatiques de quelque importance sous la forme des États-nations s'inscrit dans un contexte global plus large qui est celui du développement de la modernité. L'histoire de l’époque moderne peut se lire comme celle de l'uniformisation, de l'homogénéisation des différentes sociétés, de l'Europe et du monde. Au cours de ce processus, la légitimation hiérarchique des sociétés traditionnelles se trouve relayée par un discours virtuel d'égaux. Si les sociétés traditionnelles étaient légitimées d'en haut par des structures hiérarchiques et liées en fin de compte à une transcendance - à Dieu -, ce qu'il y a de neuf dans la voie où se développe la modernité c'est le fait que l'État et la société se fondent désormais sur « le principe d'organisation évolutionniste et nouveau de l'égalité de tous ceux qui participent à une praxis communicationnelle » (Eder, 1985, 153). L'égalité est le concept central de la modernité et le contrat social conclut entre les égaux est le paradigme de la légitimation du pouvoir. Dans cette évolution cependant, il intervient une dialectique, la blessure de la modernité. La revendication des prises de décision par les sujets concernés, la souveraineté du peuple, par le peuple et pour le peuple, comme le disait Abraham Lincoln, signifie, d'une part, une sorte de libération, la cassure de structures hiérarchiques. D'autre part, le principe de l’égalité produit en même temps le gommage des différences, mise à l'écart de l'autre, de celui qui ne se soumet pas au consensus général. Karl Marx a présenté cette dialectique. Il montre que l'évolution capitaliste et bourgeoise libère, d'une part, l'individu mais le soumet, d’autre part, à la logique du système économique. Dans le Manifeste communiste, il décrit la logique d'un système qui mène à la généralisation de la production capitaliste et de ses modèles de consommation. « Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie a mené à une forme cosmopolite, à la production et à la consommation de tous les pays » (Marx, 1953, 529). Au cours de ce processus on assiste au nivellement des différences régionales et culturelles ainsi que de celles qui ressortent du monde quotidien (Lebenswelt). Les particularités ethniques cessent d'exister. Les structures et les liens traditionnels sont détruits et on trouve à leur place le « paiement en liquide », comme le dit Marx, donc le rapport d'échange universel. Le résultat en est « l'uniformisation de la production industrielle et des conditions de vie correspondantes » (Marx, 1953, 545). Des Kulturkritiker conservateurs comme Alexis de Tocqueville avaient déjà remarqué très tôt cette évolution, ils l'avaient critiquée mais avaient pourtant vu qu'elle était inéluctable. En France, bien plus encore qu'en Allemagne, l'État-nation avait tente de niveler les différences régionales en cherchant à établir une culture nationale commune. Aujourd'hui, ce processus semble se reproduire à un niveau supérieur. La généralisation des structures capitalistes de production et de consommation, l'uniformisation de la culture quotidienne et des schémas de consommation non seulement en Europe mais tendanciellement sur la planète entière ont transformé en réalité le cauchemar de Tocqueville. Dès 1835, treize ans donc avant la parution du Manifeste communiste, Tocqueville avait décrit après un voyage en Amérique les tendances égalisatrices de la société démocratique. Il voyait, dans les Etats-Unis, l'image repoussoir de l'expansion irrésistible d'une société égalitaire régie par la loi interne d'une uniformisation croissante des conditions et des modes de vie, dont la conséquence était une ressemblance allant jusqu'à celle des physionomies. Il était pour lui hors de doute que cette évolution se produirait également en France. Tocqueville se voyait à l'aube d' « un âge de l'égalité ». La marge de liberté des êtres humains, nous disait-il, ne s'agrandissait pas de par le processus de démocratisation, au contraire, « dans les centres d'égalité ... tous les liens qui avaient été jadis imposés par les classes et par les hommes étaient rompus », à présent, ils (les hommes) étaient étroitement enchaînés à la volonté commune du grand nombre ». Tocqueville poursuit : « Il est tout à fait clair que l'égalité peut prendre deux voies: une qui ouvre l'esprit de chaque homme à de nouvelles idées ; une autre qui le pousse à préférer ne pas penser du tout » (Tocqueville, 46). C'est Nietzsche qui a critiqué ce processus avec la plus grande alacrité. Il « voit le danger d'une ère de la grande médiocrité » (Nietzsche, 1956, 390), il critique « la médiocrité bornée » (Nietzsche, 1997, III, 203) qui nous mène à « l'enlaidissement », au « japonisme » (Nietzsche, 1956, 396). On trouve chez Nietzsche un concept antagonique à celui de l'uniformisation de la modernité, c'est celui « d'être autre » (Nietzsche, 1997, III, 832). Est « autre » celui qui n'est pas adapté, qui se met en travers, qui est qualitativement autre. On ne peut distinguer ce trait d'après l'effet qu'il produit ou le profit que l'on peut en tirer. Sa valeur réside en sa différence par rapport à ce qui est donné, par rapport au statu quo. C'est là le revers de la médaille de l'homogénéisation de l’époque moderne : la répression du déviant. Il ne s'agit pas seulement d'un bilan dressé par les conservateurs, gênés par l'égalité qui les privera de leurs privilèges. Il s'agit du droit d'être autrement. Dans la société de masse nivelée d'une Europe unie sur la base de modèles communs de production et de consommation, le droit à la différence sera exclu parce que gênant et dysfonctionnel. Rappelons encore les deux voies indiquées par Tocqueville, l'une qui ouvre l'esprit à des pensées nouvelles, l'autre qui pousse les gens à préférer s'abstenir de toute pensée. Au cours des dernières décennies, un adversaire de la culture unique de la technocratie est né : je veux parler des différents mouvements régionalistes qui réclament le droit aux différences et veulent garder leur culture et leur langue propres ; identité ethnique qui doit d'abord, il est vrai, être reconquise car dans la plupart des cas elle mène, ensevelie sous des décombres, une bien triste existence de folklore au service des syndicats d'initiative. En général, deux tendances sont inextricablement liées dans les mouvements régionalistes qui insistent, d'une part, à raison, sur le droit à des identités différentes. D'autre part, elles conservent des traits romantiques régressifs, voire réactionnaires : ainsi sont-ils à la recherche d'une voie menant à des formations sociales pré-modernes et souvent agraires. En Allemagne, ceci a été extrêmement fort chez les Verts avant le tournant « réaliste ». En Allemagne, « l'anticapitalisme romantique » (Lukacs) a une longue tradition allant de la fleur bleue de Novalis au mythe du sol et du sang d'Alfred Rosenberg.
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