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L’Europe un mythe politique ? Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims |
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La crise de l’Europe et son avenir Nations et citoyennetés : cultures et stratégies 1 Gouvernements et populations : une Europe doublement divisée Les Européens ne se donnaient pas les moyens de constituer une véritable unité de leur très riche diversité. Dans ces conditions, il allait de soi que cette diversité pouvait aussi représenter une menace pour la cohérence de la construction européenne. Certes, les Européens pouvaient se féliciter d’une certaine réussite de l’euro, de la mise en place d’une citoyenneté européenne minimale, faite de droits que l’on partageait et bien moins de devoirs vraiment assumés ensemble. Toutefois, aucune orientation d’ensemble, vraiment claire, n’était proposée. Les Européens restaient dans l’ambiguïté. D’un côté, leur diversité était précieuse. De l’autre, elle était dangereuse. D’un côté, l’unité était souhaitée mais les uns attendaient qu’elle vienne d’elle-même et les autres souhaitaient la brusquer. Les uns l’attendaient comme un fruit promis par l’économie. Les autres comme le résultat d’une volonté politique. Les événements, parfois brutaux comme ceux des Balkans, avaient, un moment, mis les Européens devant les insuffisances, les limites, les impuissances de leurs projets. Depuis cela, une double réponse était recherchée. La première et la plus simple, sommative, a consisté en un élargissement territorial englobant les pays antérieurement sous domination soviétique. La seconde solution se voulait de synthèse. Elle s’exprime à travers un projet de Constitution proposée aux Européens et qui, aujourd’hui, les divisent de nouveau. Or, dans les deux cas, il s’agit toujours d’une perspective proposée d’en haut. L’Europe se constitue, a minima. Dans ce contexte, même au sommet, les responsables s’emploient davantage à contourner les difficultés et les désaccords qu’à les prendre véritablement en charge. Pourtant, tout cela avait été brusquement mis en lumière déjà, au moment du Traité de Nice. Nous pouvons toujours dire qu’une dimension indispensable manque. Celle qui permettrait d’initier un véritable travail des Européens sur leurs différences et leurs ressemblances. Cela n’est pas entendu. On n’y voit au mieux qu’une gentille utopie. Pourtant, avec le développement d’une mobilité plus étendue, avec l’accroissement d’une connaissance plus profonde sur les pays et les peuples, les 85 Européens commencent à disposer de moyens pour mieux se connaître et se comprendre (Demorgon et al., 2003). Les attentats du 11 septembre 2001 contre les États-Unis ont révélé, avec brutalité, le changement dans lequel toutes les sociétés se trouvaient désormais engagées qu’elles le veuillent ou non. Les données importantes sont devenues secondairement nationales. Elles sont, en premier lieu, informationnelles-mondiales. Ceux qui disposent d’informations issues de la planète entière et qui peuvent les utiliser sur la planète entière détiennent aujourd’hui la véritable puissance. Ils peuvent être une secte comme Al-Qaida, ou bien un puissant État comme les États-Unis. Le premier trimestre de l’année 2003 fut particulièrement révélateur pour l’Europe. En janvier, la célébration du 40ème anniversaire du Traité de l’Élysée remit en évidence la relation franco-allemande comme une première condition sine qua non de l’existence d’une Europe. Très peu de temps après, les gouvernements de cinq pays parmi les quinze deux au Nord, la Grande- Bretagne et le Danemark ; trois au Sud, le Portugal, l’Espagne et l’Italie choisirent d’appuyer la stratégie guerrière des États-Unis visant à envahir l’Irak, afin de mettre fin à la dictature de Saddam Hussein, vieille d’un quart de siècle et qu’ils avaient autrefois largement utilisée. Trois importants pays prévus pour l’élargissement de 2004 : la Pologne, la République tchèque et la Hongrie s’associèrent à cette démarche. Sans parler de ceux prévus pour l’élargissement de 2007 tels que la Roumanie et la Bulgarie qui donnaient aussi des signes dans ce sens. La construction européenne apparaissait, au moins dans l’instant, comme profondément compromise. Il serait désormais impossible d’ignorer le problème. Une part importante des gouvernements des pays européens ne pouvait envisager qu’une Europe euro-atlantiste. Des gouvernements d’autres pays l’Allemagne, la Belgique, la France et la Grèce ne concevaient pas l’Europe dans une telle dépendance euro-atlantiste mais comme une entité spécifique et indépendante. Ces gouvernements se voulaient, certes, alliés des États-Unis, mais du fait d’une libre décision et non d’un destin géopolitique jugé incontournable. Pour ces gouvernements, l’Europe devait pouvoir peser sur les orientations américaines concernant l’avenir planétaire. Au contraire, les pays euroatlantistes n’imaginaient pas pouvoir le faire. Tony Blair le disait clairement : l’Europe ne pouvait pas être rivale des États-Unis. Curieux renversement des choses, la loi des sociétés dominantes était en principe celle de la concurrence exacerbée. C’est elle qui avait mis fin à l’empire soviétique. Pourtant, cette concurrence semblait devoir être bannie, du moins dans le domaine des perspectives de l’avenir planétaire. Cette querelle apparaît profonde car, en réalité, chaque camp s’appuie sur deux orientations fondamentalement différentes dont aucune ne manque de sens. Les euro-atlantistes regardent la réalité de la puissance immédiate. Les Européens multilatéralistes regardent du côté d’autres forces qui sont celles de leurs cultures et de leurs situations stratégiques dans le monde. Cette conjoncture radicalisée révèle brutalement ce que nous ne cessions de dire : les pays européens ne relèvent ni des mêmes cultures, ni des mêmes stratégies. Hier, on aurait dû le reconnaître et en faire un objet de travail, à tous les niveaux : gouvernementaux et populaires. Aujourd’hui, cela est encore plus urgent. En effet, comment parler d’une citoyenneté européenne si certains Européens partent faire une guerre que d’autres rejettent ? La situation a remis en lumière qu’une citoyenneté européenne ne peut pas être qu’une somme de droits. Elle est nécessairement aussi un ensemble de devoirs partagés. La construction européenne, en faisant l’impasse sur la construction d’une politique de défense, laissait, en fait, celle-ci, de facto, sous la dépendance des États-Unis. Il est aujourd’hui bien clair qu’il n’y aura d’Europe et de citoyens européens vraiment indépendants que s’ils sont en mesure de produire une politique de défense, elle-même indépendante, en assumant les coûts qui en résultent. Le désaccord qui est apparu n’a pas été seulement un désaccord entre l’ensemble euro-européiste multilatéraliste et légaliste et l’ensemble euro-atlantiste plus directement interventionniste. Cela fut aussi un désaccord entre les gouvernants et leurs populations. Si on laisse de côté les manifestations plus spécifiquement islamiques ou islamistes, les manifestations populaires européennes, à elles seules, ont été d’une grande d’ampleur et d’une durée inhabituelle. Ce fut plus particulièrement le cas dans les pays dont les gouvernements étaient davantage euro-atlantistes. C’est ainsi que des manifestations monstres, proches du million ou le dépassant, eurent lieu en Grande-Bretagne, en Italie et en Espagne. Cela fut aussi confirmé par une autre source d’information, celle des sondages qui montrèrent que les populations des pays européens étaient entre 70 et 90 % hostiles à la solution guerrière. Ce n’était sans doute pas un pacifisme « passif », comme certains se sont empressés de le dire. Une part importante des populations européennes était devenue consciente de l’existence de deux chemins opposés concernant l’avenir planétaire. Selon le premier chemin, il paraissait préférable de mettre un frein aux perspectives guerrières en les soumettant à la recherche collective internationale de solutions préventives. Selon le second chemin, clairement pris par les États-Unis, chaque pays, avec son gouvernement démocratiquement élu, 87 était libre de décider d’une solution guerrière si celle-ci lui paraissait nécessaire à la sauvegarde de ses intérêts. Dans ce cas, le gouvernement pouvait être pris par l’urgence. Exécutif d’un régime démocratique, il n’avait pas à consulter, de nouveau, les citoyens ; et encore moins les autres gouvernements. Les nombreux manifestants européens, peut-être indirectement en raison du contexte de pluralisme de la construction européenne, optaient clairement pour une négociation internationale et contre tout unilatéralisme de grande puissance. Comme Robert Kagan l’a souligné, les Européens, en dépit des guerres des Balkans, ont constitué leur pensée dans la perspective d’un maintien prolongé de la paix en relation à la guerre froide. Pendant ce temps, les États-Unis restaient sur pied de guerre. Aujourd’hui, la faiblesse militaire de l’Europe et la puissance des États-Unis contribuent à maintenir ces deux chemins opposés. Réduire entre eux l’écart ne sera pas possible sans un travail étendu, intense et profond sur les désaccords stratégiques que les pays ont entre eux concernant leur avenir. Un tel travail sera inévitablement mis en échec si chaque pays ne poursuit que ses intérêts du moment et cherche en conséquence l’affaiblissement de tout autre pays, adversaire ou allié. Seule une prise de distance qui mobilise les analyses historiques et stratégiques peut modifier, peut-être légèrement, cette situation. Par exemple, les États-Unis ont été conduits à combattre le terrorisme en Afghanistan et Saddam Hussein en Irak. Or, ce sont eux qui ont le plus contribué à la mise en place des premiers contre l’URSS et du second contre l’Iran. La devise est connue « Diviser pour régner ». Moins est connu l’effet boomerang des créatures qui se retournent contre leur créateur. Pour toutes ces raisons, même si le travail de prévention obstiné est bien modeste et bien peu compris, nous ne voyons pas comment il pourrait être abandonné car alors ce serait nous abandonner nous-même et prendre le risque de laisser la planète entière aller demain à des extrémités semblables à celles déjà produites au 20ème siècle, en Europe. Dans cette perspective, il est indispensable de prendre conscience de la division de l’Europe, telle qu’elle s’est manifestée par rapport à la guerre américaine en Irak. Nous essaierons d’y contribuer ici en traitant des différentes sortes de citoyennetés qui caractérisent les cultures de plusieurs pays européens.
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