Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims

 

Sommaire

La crise de l’Europe et son avenir

Nations et citoyennetés : cultures et stratégies

2 Nation et citoyenneté dans le sud européen catholique

L’un des paradoxes de la conjoncture européenne, et pas le moindre, est sans doute que l’Europe se construit en essayant de faire son unité à partir de pays qui défont la leur, de façon violente comme la Yougoslavie, ou pacifique comme la Tchécoslovaquie ; et, aussi, de pays qui ont des difficultés à consolider une unité relativement fragile comme l’Italie et l’Espagne. Le déficit d’unité politique de ces deux pays tient à ce qu’ils ont toujours accordé dans le passé une part importante au secteur religieux. L’unité proprement nationale est restée partielle. Au vingtième siècle, des responsables militaires, dans ces pays, ont cru pouvoir remédier à ce manque d’unité en produisant une forme sociétale mixte, le fascisme. Celle-ci visait à dominer un développement mondial du pouvoir économique ressenti comme menaçant. Ces fascismes prennent à leur compte une perspective organique d’unification nationale.

Après la défaite du fascisme mussolinien, l’Italie, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale est passée brusquement, par référendum, à la forme de la nation-marchande démocratique. Cette forme, en Italie, contient encore nombre de données opposées qui la tourmentent. En Espagne, il a fallu inventer une transition entre fascisme et démocratie marchande. C’est la monarchie constitutionnelle qui est apparue comme seule en mesure de réussir cette transition à travers un équilibre entre unité nationale et diversité des autonomies. On sait la relativité de cette solution pour certaines régions d’Espagne. Des considérations, en partie voisines, peuvent être faites pour le Portugal. Ou encore, avec quelques différences complémentaires pour la Grèce.


2.1 Nation et citoyenneté en Italie : un Italien pluriel
1) Les Italiens : unité et diversité
Hier, on aura noté que l’Italie n’a pas déposé de contribution à la Convention sur l’avenir de l’Europe. Sans doute, dira-t-on, c’est le fait du gouvernement Berlusconi. Toutefois, le cas italien, nous allons le voir, ne préjuge pas de la relation future entre l’Italie et l’Europe de demain. Pourtant, il va garder encore longtemps des spécificités qu’il faut reconnaître. Deux perspectives fondamentales et contradictoires doivent être prises en compte pour comprendre le devenir de l’Italie.

La première est son morcellement territorial géohistorique d’autant plus important, au plan culturel, que les différentes parties de l’Italie ont pu dépendre longuement, à certaines époques, d’influences étrangères fort différentes. Les puissances étrangères intervenaient dans une Italie affaiblie et, de toute façon, scindée en deux par la présence des États Pontificaux en son centre.

La seconde perspective à prendre en compte est qu’il y a tout de même une conscience, sinon d’une nation italienne, du moins d’une italianité. Bien entendu, l’italianité est un concept difficile à définir. Cela requiert de savoir s’il existe au moins une nation culturelle. Certains le pensent en raison de la conscience d’une histoire, d’une langue et de racines communes. Cela comporterait certainement une référence à l’antique romanité comme au christianisme mais aussi à toute une orientation hautement esthétique qui s’est manifestée à différentes périodes, de la Grande Grèce à la Renaissance, en passant par la République et l’Empire romains.

Cependant, l’Italie a toujours eu de grandes difficultés à se constituer comme une nation unie. Elle était dans la nécessité de réussir cela, de façon verticale, en unifiant ses couches sociales ; et de façon horizontale, en écartant la main mise des pays étrangers sur son territoire. L’orientation choisie ne pouvait manquer d’être influencée par les plus actifs des nouveaux acteurs, les acteurs économiques, trouvant dans l’unité italienne une base plus stable et plus cohérente pour leurs entreprises. Il va de soi que les couches populaires ne faisaient guère partie de cette aventure. La référence classique à la monarchie apparut dans l’Italie du 19ème siècle, comme la meilleure des solutions pour construire une unité, dans ces conditions difficiles. La transition espagnole allait encore emprunter cette solution, dans le dernier tiers du 20ème siècle.


2) Le moment fasciste dans la construction nationale italienne
L’unité politique de l’Italie, apportée par une monarchie, à l’origine locale, allait rester fragile et paradoxale. C’est la raison pour laquelle E. Gentile (1994) a souhaité souligner l’intérêt des travaux jusqu’ici rejetés de Renzo De Felice (1961). Cet historien italien était hier jugé iconoclaste. En effet, il soulignait que le processus d’unification italienne avait connu un moment fort pendant la période mussolinienne. Sans doute, l’Italie antifasciste était exilée ou emprisonnée mais une grande majorité d’Italiens s’était relativement ralliée au régime. Selon De Felice cité par Gentile : « Il y eut, à un moment donné de la période mussolinienne, un réel consensus qui culmina avec la conquête de l’Éthiopie ». Cette thèse, trouvée suspecte hier, est aujourd’hui prise en considération de façon plus objective. En effet, cette dimension mussolinienne de l’unité nationale a pu dévaloriser le fait national en lui-même. C’est ce qu’entendait bien mettre en évidence Gentile en intitulant son étude : « La nazione del fascismo alle origini del declino dello stato nazionale ». Selon lui, le nationalisme exacerbé du fascisme va retentir de façon négative sur la conjonction des notions de patrie et de Constitution. Pour lui, c’est l’agressivité des thèses de la Ligue lombarde qui a poussé nombre d’historiens à mieux découvrir les différents moments du difficile processus de nationalisation des Italiens. Ils l’ont fait 90 en « examinant tous les instruments d’une possible pédagogie nationale : service militaire, enseignement primaire, constitution d’une histoire nationale, monumentalité publique, rôle de la monarchie, extension de la politisation ».


3) Ville, région, nation et fiertés identitaires

  1. L’Italie a fondé sa première République (2 juin 1946) par un peu plus de douze millions de voix républicaines (54,3 %) contre un peu moins de onze millions de voix en faveur de la monarchie (45,7 %). Sous cette opposition qui, d’un point de vue français, passerait pour idéologique, il faut apercevoir un réel problème d’unification générale mal résolu. Un exemple remarquable peut en être trouvé dans ce qu’on a justement nommé : les avatars de la fête nationale. En principe, celle-ci a été fixée au 2 juin puisque, nous venons de le voir, c’est le jour anniversaire de l’instauration de la République en 1946. Comme cette fête nationale était célébrée avec forces parades et défilés militaires, elle fut « supprimée en 1977, dans un climat de forte contestation anti-militariste. Elle cesse même d’être un jour férié et chômé ». Cinq ans plus tard, sous le gouvernement socialiste de Bettino Craxi, on se contente de rétablir la parade. En 1992, on fait un pas de plus en érigeant des « tribunes sur la via dei Fori Imperiali, mais aucun officiel ne s’y présente ». C’est seulement pour le 2 juin 2000 que le Président de la République Ciampi, récemment élu (1999), rétablit la fête nationale avec tous ses fastes, y compris comme jour férié.

  2. Une autre donnée historique spécifique permet de comprendre l’attitude généralement hostile de nombreux catholiques à l’égard d’une unité nationale italienne. Cela tenait à ce que l’armée piémontaise, acteur réel de la construction de l’État italien, avait cru devoir occuper les territoires du Pape. Le Vatican avait interdit aux fidèles de participer à la vie politique et par conséquent de fonder un parti. Les premiers qui le tentèrent furent même excommuniés.

  3. Une autre situation paradoxale est encore celle de la classe ouvrière. Née tardivement, en raison d’une industrialisation elle-même tardive, elle bénéficie dès le départ d’une aide de l’État. C’est seulement vers 1880, dans une perspective anarchiste (Bakounine à Naples), qu’elle tentera de s’en détacher. En réalité, le mouvement ouvrier en Italie est essentiellement celui de salariés et de saisonniers agricoles qui s’opposent, localement, aux propriétaires et aux fermiers. Apartir de là, les syndicats, même devenus industriels, vont conserver un véritable enracinement dans les régions et vont défendre leur région, comme telle, au-delà des distinctions sectorielles de métiers et de professions. Cet enracinement concret vaut d’ailleurs aux syndicats italiens de compter encore aujourd’hui près de dix millions d’adhérents.

  4. L’Italie reste ainsi divisée en plusieurs sociétés. Schnapper et Mendras (1996), par exemple, ont même parlé de trois Italies. Ces oppositions peuvent- elles trouver, dans l’Europe, un contexte sinon d’harmonisation du moins d’articulation ?

  5. Gentile, cité par Bellanger (2002), évoque un sondage, concernant les Italiens, publié par la revue Limes en 1994. La question posée était : « Vous sentez-vous très orgueilleux d’être citoyen de votre ville, de votre région, Italien, Européen, citoyen du monde ? ». Près de 72 % des Italiens interrogés placèrent en tête leur fierté d’être italiens. Ils placèrent à 62 % leur fierté régionale et ensuite à 51 % leur fierté d’être citadin de leur ville. Comme on le voit, les trois références, nationale, régionale, citadine se conjuguent plus qu’elles ne s’excluent.

  6. Mais qu’en est-il au-delà ? On notera, par exemple, que le souci du Président Ciampi est bel et bien de passer par l’Europe pour faire renaître l’Italie nation. « Il n’a de cesse de rassurer les Italiens sur la respectabilité de leur histoire, de les cajoler comme membres d’une même nation ». Bien conscient de la gravité du problème qu’il souligne ainsi, le philosophe Norberto Bobbio conclut : « Il est notre seul espoir ». Les Italiens semblent lui donner raison. En effet, sous l’influence de Ciampi, qui voulait faire tout pour assurer l’entrée de l’Italie dans la zone Euro, les Italiens sont allés jusqu’à payer, pour cela, un impôt supplémentaire.

  7. L’Italie semble donc avancer dans sa construction nationale, mais elle le fait par la voie du fédéralisme. Elle est constituée de vingt régions dont cinq « à statut spécial » : le Val d’Aoste, le Trentin-Haut-Adige, le Frioul- Vénétie Julienne, la Sardaigne et la Sicile. Toutes les régions jouissent d’une grande autonomie de gestion, en particulier à partir du Référendum du 7 octobre 2001. Elles ont à leur tête un gouverneur élu au suffrage universel. Elles disposent aussi d’un pouvoir législatif sur le commerce extérieur, l’enseignement, la protection civile et le crédit local. Une prochaine étape pourrait être l’institution d’un Sénat des régions.

Jusqu’ici, l’exemple italien pourrait bien indiquer la possibilité d’une évolution conjointe des faits de citoyenneté aux différents niveaux du local, du régional, du national et de l’européen.

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