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L’Europe un mythe politique ? Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims |
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La crise de l’Europe et son avenir Nations et citoyennetés : cultures et stratégies 2 Nation et citoyenneté dans le sud européen catholique 2.2 Le citoyen espagnol, de la transition démocratique aux Autonomies Enrique A. Baloyra (1987) ou Donald Share (1987) décrivent deux possibilités opposées. On pouvait parvenir à la démocratie « en évitant toute précipitation, en échelonnant des réformes ». Ou bien, il fallait au contraire une évolution « assez rapide », pour ne pas heurter ceux qui espéraient un « réel changement ». Un des acteurs de la transition, Fernando Abril Martorell a même, plus tard, décrit pour Béatrice Bazzana (1997) l’équilibre de la progression en utilisant la métaphore de la bicyclette: « pour aller de l’avant, il fallait pédaler suffisamment vite pour ne pas perdre l’équilibre mais pas trop pour ne pas quitter la route ». Les principaux acteurs de la transition espagnole tentèrent d’associer les contraires en jeu à partir de l’idée de pacte. Deux expressions significatives furent employées. La première, « réforma pactada », va de soi. Au contraire, la seconde « ruptura pactada » est au moins problématique. S’il y a vraiment rupture entre les tenants d’une solution et les tenants d’une autre, comment peuvent- ils établir un pacte ensemble ? En réalité, ce subtil oxymore politique révèle bien ce que l’on veut cacher. La rupture est inévitablement inscrite dans l’évolution historique de l’Espagne. On ne peut reconduire le franquisme mais il y a certaines données à préserver et d’autres qu’il faudra bien abandonner. Le pacte sur cette rupture doit avoir lieu entre les tenants du fascisme d’hier et ceux de la nouvelle droite espagnole. Bazzana (1997) le dit clairement : la transition espagnole est « une transition négociée au sein des élites venues du franquisme et non directement avec l’opposition démocratique... ». Ces négociations avaient lieu entre des franquistes réformistes qui exerçaient leurs pressions sur des franquistes continuistes « afin de leur faire accepter l’inévitable réforme en profondeur du régime qu’avait laissé Franco tout en leur promettant de sauvegarder l’essentiel : la monarchie et l’unité de l’État ». La Commission des Neuf paraissait avoir été créée pour négocier la Réforme mais c’était une façade derrière laquelle « les décisions venaient directement du gouvernement sans qu’il y ait négociation avec l’opposition ». B. Bazzana cite Guy Hermet (1987) qui fait très tôt la même analyse. On peut d’ailleurs avoir confirmation de tout cela si l’on constate que les deux thèmes fondateurs d’une identité de la gauche espagnole - la revendication de la République et le droit à l’autodétermination des peuples d’Espagne - ne parvinrent jamais à devenir des thèmes négociables. Au contraire, les thèmes de la droite - la monarchie et l’unité nationale - l’emportèrent bel et bien. De nouveau, Bazzana souligne les faits. Aux élections législatives de juin 1977, « le parti au gouvernement, l’Union du centre démocratique, d’Adolfo Suarez, n’obtint pas la majorité absolue des sièges ». Dans le même temps, le succès de la gauche modérée faisait désormais apparaître le PSOE comme interlocuteur incontournable. Or, ce quinze juin 1977, le jour des élections, et sans connaître leurs résultats, Adolfo Suarez s’exprima ainsi : « Qu’ils gouvernent [les socialistes] s’ils gagnent ! Nous verrons s’ils y parviennent avec l’armée que nous avons ».
Certes, les politologues peuvent définir comme mythe la transition négociée puisqu’elle ne le fut pas vraiment. Toutefois, si les détenteurs du pouvoir tiennent à donner cette image, ce fait en lui-même est de grande importance. Il s’agit, pour eux, de se montrer à l’opposition et au peuple avec l’apparence d’une volonté démocratique. Au moment même où ils pensent qu’ils vont dans une certaine mesure leurrer le peuple, ils se leurrent aussi eux-mêmes. Subtilité des transductions (Demorgon, 2003). On est dans un jeu de miroirs assez confus qui ne serait pas compréhensible si l’on oubliait que tous les Espagnols, où qu’ils se situent politiquement, ne peuvent manquer de se référer, d’une part, à l’effroyable guerre civile qui fit un demi-million de morts et, d’autre part, au fait que, même si la dictature franquiste s’est maintenue, le monde a beaucoup changé en quelques décennies. Partout ailleurs, le processus de démocratisation s’est mis en place, dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, dans les anciens pays fascistes, Allemagne, Italie, Japon. Trente ans après, le monde a évolué dans la perspective d’une domination de la concurrence économique internationale puis mondiale. Celle-ci rend les oppositions idéologiques désormais moins crédibles. Si, au moment de la transition espagnole, l’URSS peut être encore pensée comme une menace pour l’Occident, c’est tout relatif puisqu’à cette époque Todd (1976) prévoit déjà sa « chute finale ». La situation espagnole n’est pas sans relation avec la situation italienne, même si c’est avec des différences. Dans les deux pays, la religion a joué un rôle important constituant une perspective unificatrice non politique. En Espagne, ce fut en raison d’une Reconquista de plusieurs siècles où des chrétiens s’opposèrent à des musulmans. L’unité proprement politique de l’Espagne ne s’est ainsi que très partiellement constituée. Bien que première monarchie européenne de dimension planétaire, l’Espagne, selon Luis Diez del Corral (1974) : « n’est pas parvenue à s’ériger en nation moderne au sens propre du terme ». D’où, à divers moments de l’histoire, des tentatives autoritaristes pour y parvenir. Ainsi cette question de l’unité était donc encore au coeur de la transition démocratique. Comme on le sait, elle n’a pas été vraiment réglée, loin s’en faut, en dépit du prestige de la nouvelle monarchie constitutionnelle et d’un État désormais « laïc depuis 1977 ». Actuellement encore, on le sait, l’Espagne tente de se constituer comme une association de régions autonomes. Elle n’y est parvenue que partiellement. Elle représente donc un cas d’évolution inachevée qui pourra, elle aussi, se durcir ou s’articuler en fonction du développement ou du durcissement des échanges avec ses pays voisins de l’Europe et du Maghreb.
Dans ces conditions, la pratique poursuivie de la langue originelle d’un peuple constituait une donnée irréductible de son identité. Cela rendait concevable que, dans l’avenir, son existence nationale politique puisse être retrouvée ou obtenue. L’Europe a connu de nombreuses situations où des royaumes et des empires ont intégré des peuples qui avaient pu connaître auparavant une existence politique indépendante. Le nationalisme linguistique a ainsi fonctionné comme processus de résistance. Cela est même à l’origine de l’existence de nombreuses langues européennes. Miguel Siguan (1995) recense treize langues officielles et une douzaine de langues minoritaires importantes. Il ajoute qu’avec l’Europe élargie jusqu’à l’Oural, on aurait encore « vingt autres langues officielles et une autre douzaine de non officielles ». Il y a donc pour l’Europe un réel problème. Les politiques linguistiques des États européens demeurent d’ailleurs fort différentes. Siguan énumère quelques-unes d’entre elles : « monolinguisme portugais et allemand, avec une grande richesse dialectale en Allemagne, protection des minorités linguistiques au Royaume-Uni, autonomie et co-officialité linguistique : solution d’abord adoptée par l’Union soviétique, et reprise par l’Espagne, solution que l’Italie applique aussi dans le Val d’Aoste et le Haut Adige, enfin, fédéralismes linguistiques fort différents de la Suisse et de la Belgique. Le Luxembourg est, lui, un État plurilingue. Cette variété de situations est, de fait, rendue encore plus complexe par la présence effective des langues des immigrés ».
La question qui se pose est celle d’une articulation entre la nation politique qui demeure l’Espagne et les politiques qu’entendent s’autoriser les autonomies. Autrefois, le philosophe espagnol, Ortega y Gasset, tenant compte du déficit d’unité de l’Espagne, en avait popularisé une image négative comme « Espana invertebrada ». Le Président de l’Autonomie de Valence, E. Zaplana (2001), entend lui répondre dans un ouvrage intitulé « El Acierto de Espana ». Dans son sous-titre, il emploie l’expression « d’ossature d’une nation plurielle ». Il est optimiste quant à l’articulation de la nation, des autonomies et de l’Europe. Il écrit : « Le processus de construction des autonomies, loin de constituer un facteur de désagrégation, a contribué, de manière décisive, à ce que la majeure partie des citoyens espagnols se sentent plus près de leurs racines… Nous avons besoin de nous identifier à nos propres racines, pour ne pas oublier qui nous sommes et d’où nous venons ; pour pouvoir de cette façon participer pleinement au projet commun, l’Union Européenne ». Dans cette perspective, Zaplana, qui fut, précédemment, Président du Comité des régions de l’Europe, milite pour qu’un tel Comité puisse bénéficier d’un rôle accru dans la suite de la construction de l’Europe. Il croit en une dynamique synergique entre l’interculturalité intra-espagnole et l’interculturalité européenne. Nombre d’Espagnols sont, au contraire, écartelés entre multiculturalisme et transculturalisme. Certains ne choisissent pas, d’autres le font. On peut, par exemple, le constater à la lecture de l’ouvrage « L’Espagne à la croisée de l’Europe : la réflexion espagnole actuelle », publié en 1995. Il s’agit d’une série de conférences données à l’Institut universitaire par Ortega y Gasset, dans le cadre du Programme d’Études catalanes Joan Maragall. L’ouvrage présente un multiculturalisme à venir et situe l’Europe comme une société multiculturelle. C’est en particulier ce que fait le sociologue Lamo de Espinosa (1995), sur la base d’un constat général rigoureux : « Toute identité se forge plutôt contre quelqu’un qu’en faveur de quelqu’un ». Ces remarques sont effectivement précieuses pour définir l’étendue des problèmes mais ne sauraient préjuger des évolutions. A l’opposé, Michel Siguan (1995), s’étonne que « l’Union Européenne renonce à intervenir dans les systèmes éducatifs des pays membres ». Pour sa part, il se situe loin du multiculturalisme dans une perspective franchement transculturelle en déclarant : « Nous pourrons dire que nous avançons dans la construction de l’Europe seulement quand... l’éducation se concentrera sur les traits communs, l’Histoire commune, pour préparer un avenir également commun ». Il indique, lui aussi, la perspective irréductible de la transculturalité. Selon J. Ferreras (2001), « cela aurait peut-être pour effet de rendre les langues étrangères moins étrangères et les choix linguistiques moins traumatisants ». Les trois auteurs précédemment cités se réfèrent chacun à l’une des trois dimensions irréductibles de l’adaptation européenne. Pour Lamo de Espinosa, l’Europe reste multiculturelle. Pour Michel Siguan, elle doit être transculturelle. Pour E. Zaplana, elle est nécessairement interculturelle. Dans Dynamiques interculturelles pour l’Europe (2003), nous avons déjà présenté, dans le chapitre quatre, la nécessité où se trouve l’Europe d’inventer l’équilibre de son évolution, en s’appuyant sur ce triangle adaptatif du multiculturel, du transculturel et de l’interculturel. Difficile adaptation, elle ne sera sans doute pas atteinte autrement qu’en passant par des conflits répétés entre des acteurs dont chacun privilégie l’une des trois perspectives. On le voit, c’est déjà le cas ici, en ce qui concerne les responsables politiques et les penseurs espagnols auxquels nous nous sommes référés. En conjuguant les résultats de ces analyses de l’Italie et de l’Espagne, une donnée fondamentale semble se dégager : les tentatives d’unification faites d’en haut, de manière autoritaire, restent largement artificielles et ne sont pas assurées d’atteindre leur objectif. Cela signifie que l’unité d’une nation ne peut pas se construire sans une participation réelle de ses membres. Comment cette observation, valable pour l’histoire de l’Italie et de l’Espagne, pourrait-elle ne pas l’être pour l’histoire en cours de l’Europe ? L’Europe ne pourra se construire qu’à travers un constant travail reliant multiculturalité, transculturalité et interculturalité. En ce sens, la question n’est pas « où et comment trouver l’unité de l’Europe ? ». A proprement parler, on ne peut pas la trouver car elle n’existe pas déjà. Il faut l’inventer. Cela ne se fera qu’à partir d’un long échange historique entre les Européens eux-mêmes. Ou bien, cela ne se fera pas et la construction européenne échouera. Aujourd’hui, un tel échec peut apparaître encore plus vraisemblable qu’hier, en raison des perspectives stratégiques des États-Unis, de la Grande-Bretagne et d’autres pays européens. Du moins, la question reste posée, comme elle l’est, depuis le début de la construction européenne. On le comprendra sans doute mieux après avoir étudié les singulières modalités de la société britannique et de sa citoyenneté.
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