Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims

 

Sommaire

La crise de l’Europe et son avenir

Nations et citoyennetés : cultures et stratégies

3 La relation du politique et de l’économique : une bifurcation culturelle européenne

La présence du gouvernement britannique à la tête des gouvernements euro-atlantistes n’étonne personne. Nombre de travaux d’historiens et d’économistes, dont ceux bien connus de Max Weber, ont mis en évidence les spécificités des cultures protestantes et leurs apports originaux dans le développement de l’Europe du Nord puis des États-Unis. Toutefois, dans cet ensemble, une évolution historique assez longue va conduire la Grande-Bretagne à prendre une place originale et unique.

Nous ne reviendrons pas sur ce développement historique dont nous avons traité ailleurs en détail (Demorgon, 2002). Disons seulement que les protestantismes ont partout contribué au développement des activités économiques. Cependant, en Allemagne, ils l’ont fait, en même temps qu’ils consolidaient les divisions politiques préexistantes. Par contre, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, le développement économique va se trouver solidaire d’un développement politique relativement unifié. Certes, ces pays ne vont pas aller, comme la France, dans une direction visant à quasiment fusionner leurs différentes régions. Leur processus d’unification à dominante économique va se substituer à cet effort politique.

Il faut bien comprendre qu’il y a eu là une très importante bifurcation historique dans les cultures européennes. Le politique va tendre à rester la dimension principale, visant à contrôler l’économique dans des pays comme la France, royale et catholique, et comme l’Allemagne impériale, à la fois catholique et protestante.

A l’opposé, aux Pays-Bas, comme en Grande-Bretagne, le primat de l’économique sur le politique va permettre une référence libérée et accrue à l’informationnel scientifique et technique. Un plus grand développement économique va s’en suivre, permettant, plus particulièrement à l’Angleterre, de devenir, dès le 19ème siècle, la première nation-marchande industrielle du monde. Toutefois, dans cette perspective, au 20ème siècle, la Grande-Bretagne allait être largement dépassée par les États-Unis.

Il va de soi que les divisions de l’Europe, au 20ème siècle, les violences et les horreurs extrêmes qu’elles ont entraînées ne pouvaient manquer d’affaiblir l’Europe. Même dans cette faiblesse partagée, les pays européens restent encore divisés en raison de leurs cultures différentes.

Dans ces conditions, la continuité historique entre la Grande-Bretagne et les États-Unis ne peut manquer de peser. Traditionnellement opposée au Continent, la Grande-Bretagne trouve un écho de sa grandeur passée dans son alliance avec les États-Unis. Toutefois si, sur l’engagement militaire en Irak, les populations britanniques se sont opposées à leur gouvernement, c’est peut-être aussi parce qu’elles sont devenues davantage proches de celles du Continent.

Dans la crise actuelle, entre les États-Unis et le groupe des Européens multilatéralistes – Allemagne, Belgique, France et Grèce – de même que dans l’opposition de certaines populations à leurs gouvernements plus atlantistes on peut lire une importante différence culturelle et stratégique. Pour les Européens multilatéralistes, les instances politique et juridique doivent légitimement contrôler l’économique et le militaire. Pour les États-Unis et la Grande-Bretagne, c’est le primat de l’économique qui détermine la légitimité politique et militaire. Depuis longtemps, l’aristocratie britannique a considéré comme politique sa liberté d’initiative dans le domaine économique, d’où sa volonté de marginalisation de la royauté poursuivie régulièrement depuis la Grande Charte de 1215.

Finalement, qu’importe que l’on soit citoyen ou sujet de Sa Majesté car, de toute façon, Sa Majesté n’est nullement ce qu’elle paraît être. Plutôt que sujet ou citoyen, le Britannique se sent un individu libre dans un pays qui comporte plusieurs nationalités, dans un pays qui est parvenu à être la première nation-marchande industrielle. Cette réussite a bien évidemment laissé des traces dans la fierté identitaire de chaque Britannique, bien conscient que cette réussite est telle qu’elle s’est finalement imposée comme un modèle pour le reste du monde.


3.1 Paradoxale citoyenneté britannique

Aux dernières nouvelles, comme le souligne dans L’Express, Christophe Barbier (2003) : « Le Royaume-Uni a bien déposé une contribution à la Convention sur l’avenir de l’Europe ». De quoi s’agit-il ? De proposer « la fin de la primauté du droit communautaire sur les droits nationaux ». Pour Christophe Barbier, cela équivaut à proposer « la mort de l’Europe ».

Consulté sur France Inter le mardi 1er avril 2003, au Journal de 13 heures, un journaliste britannique se dit « sujet de sa Majesté » ; il espère être aussi « un bon citoyen ». Cette déclaration d’identité est déjà tout un programme dont nous allons prendre conscience. Il ne s’agit pas de chercher ce qui déterminerait l’avenir de la Grande-Bretagne. Rien ne prouve que, demain, le Britannique ne puisse pas devenir sujet de Sa Majesté, citoyen britannique et bon citoyen de l’Europe. Reste à savoir comment ?


1) Citoyenneté : une notion peu prégnante ; un mot très employé

Il nous a paru prudent de faire appel à un « Britannique », plein d’humour, pour mieux comprendre la paradoxalité de la citoyenneté britannique. Bernard C. Swift (2001) emprunte à G. Bush une vision très élogieuse du citoyen : « individu libre, actif, sociable, indépendant, engagé de façon compréhensive avec ses semblables ; et non un quelconque subordonné ». Bush concluait pompeusement : « Nous sommes des citoyens et non des sujets ». Swift le reconnaît : « C’est là une simple évidence aux États-Unis, comme en France. Par contre, au Royaume-Uni, on ne passe pas des nuits blanches à se tourmenter l’esprit de questions sur les droits et les obligations du sujet et du citoyen. Au Royaume- Uni, l’idée de citoyenneté est, au fond, peu répandue ; elle demeure théorique : citoyen ou sujet, peu importe, car, à partir de la mythologique Grande Charte (1215), une longue tradition de respect pour la liberté individuelle devance l’invention d’une citoyenneté pour ainsi dire républicaine ».

De nouveau, contrairement aux États-Unis, où la cérémonie d’accès à la citoyenneté « est une fête splendide, réunissant les nouveaux citoyens », au Royaume-Uni, la cérémonie d’obtention de la citoyenneté est « une affaire technique, morne, essentiellement bureaucratique ».

Pourtant si, toujours selon B.C. Swift, la notion de citoyenneté ne fait pas recette, les usages du terme « citoyen » dans la langue courante sont fréquents et très variables. Citoyens seront les titulaires d’un passeport britannique, même s’ils n’habitent pas au Royaume-Uni ; citoyens, ceux qui ont un droit de vote ; citoyens, les habitants de Londres ; citoyens, les consommateurs de services publics qui s’en plaignent (« Citizen’s Charter ») ; citoyens, ceux qui demandent à être conseillés sur leurs droits (« Citizens’ Advice Bureaux ») ou encore les personnes âgées auxquelles on applique le nouvel euphémisme de « senior citizen ». Enfin, un citoyen, c’est aussi un particulier qui arrête un malfaiteur (« Citizen’s arrest »).


2) Des orientations historiques successives, différentes et conservées

En fait le débat est plus général. Les « Britanniques » ont résolu, les uns après les autres, les problèmes qu’ils rencontraient au cours de l’histoire, sans forcément les relier. Ainsi, quand leurs aristocrates souhaitaient se prémunir contre un possible absolutisme royal, ils s’en donnaient les moyens sans en faire une théorie. Pourtant, finalement, ils mettaient en oeuvre une invention capitale pour la démocratie, celle du Parlement. On n’instituait pas encore pour autant une démocratie et une citoyenneté. Tout cela s’enchaînera plus tard. D’autant que c’est à travers le primat des activités économiques que le politique a évolué.

Au contraire, en France, l’évolution dominante s’est toujours traduite en termes politiques. Entre l’Ancien Régime, royal, et le Nouveau Régime, républicain, un terme distinctif, comme celui de citoyen, était indispensable pour marquer clairement la rupture.

En Grande-Bretagne, « la constitution britannique - plus précisément, la situation constitutionnelle du Royaume-Uni » - peut être vue comme « un enchevêtrement d’anomalies ». C’est simplement le fruit d’une accumulation de décisions historiques successives, devenues ensuite peu compatibles.

Swift se fait un malin plaisir d’en préciser quelques-unes :

« Vivre sous une monarchie constitutionnelle sans avoir de constitution écrite...

Enlever des pouvoirs au souverain tout en investissant ces pouvoirs dans un Premier ministre, non pas élu mais nommé par le souverain...

Pour les ressortissants du pays, être à la fois sujets et apparemment citoyens...

Confondre l’Angleterre et la Grande-Bretagne comme on le fait couramment en Grande-Bretagne...

Croire à la liberté religieuse des individus, en même temps retenir une Église d’Angleterre dont le souverain est le chef...

Garder en vigueur, dans les lois, l’article qui impose une succession protestante, en jugeant bon quand même d’interdire, en plus, au souverain le mariage avec un ou une catholique ».

Dernière anomalie toute récente : en 1707, il y avait deux Parlements indépendants, l’un pour l’Angleterre, l’autre pour l’Écosse. « Cette distinction fut annulée pour créer un seul parlement britannique. En 1999, c’est ce parlement britannique qui crée un parlement écossais, mais il ne crée pas pour autant un parlement anglais ».


3) Un recensement en Grande-Bretagne : où est le Britannique ?

Après cette indifférence relative concernant la distinction entre « citoyen britannique » et « sujet de sa Majesté britannique », une seconde précision capitale s’impose concernant la nationalité. Étant donné qu’au Royaume Uni, l’État comporte quatre « nations » de populations fort inégales - anglaise, écossaise, galloise et irlandaise, le concept de l’État-nation n’a qu’une valeur restreinte. Cependant, en Angleterre, l’idée de l’État-nation britannique est souvent confondue avec celle d’une nation anglaise. Ainsi, en 1999 encore, la direction de la BBC est obligée de rappeler à ses employés qu’ils ne doivent pas se référer à la nation lorsqu’il s’agit du Royaume-Uni puisque ce territoire ne représente pas qu’une seule nation.

Dans la réalité, les choses sont encore plus compliquées. Ainsi : « Dans le recensement du 29 avril 2001, les Britanniques ont été obligés de répondre à des questions comme celles-ci : « Dans quel pays êtes-vous né ? A quel groupe ethnique appartenez-vous ? ». Quant aux « pays » d’origine, le choix, dans la version écossaise du formulaire, était : l’Écosse, l’Angleterre, le Pays de Galles, l’Irlande du Nord, la République d’Irlande et « ailleurs ».

La répartition par groupes « ethniques » commençait par « Blanc » ; il était suivi, en Écosse, de « écossais », « autre groupe britannique », « irlandais » et « autre groupe blanc ».

Par contre, dans les versions anglaise et galloise du formulaire, le choix « ethnique blanc » se limitait à « britannique », « irlandais » et « autre groupe blanc », si bien qu’on ne précisait pas les origines anglaise, galloise, écossaise ».

Enfin, on a beau chercher, on ne trouve, dans les formulaires du recensement, ni « citoyen, ni citoyenneté, ni aucune référence à la nation et à la nationalité ».

Swift évoque le rapport « Runnymede », du nom du lieu de signature de la Grande Charte. Ce rapport, publié dans The Guardian (2000) traite des identités ethniques en Grande-Bretagne.

Il y est précisé que le terme de britannique n’est convenable qu’à condition d’être qualifié : « Britannique noir, Britannique indien, Britannique musulman, et ainsi de suite ».

Pour finir, Swift se demande si Norman Davies (1999) dans son livre « Les Iles : une histoire » n’a pas raison d’écrire que « la Grande Bretagne n’existe pas en tant qu’État-Nation, elle n’existait pas et n’avait jamais existé ». Toutefois, pour Davies, si l’État britannique doit s’effondrer, « la culture britannique ou plutôt les cultures nationales des habitants des « Iles », n’en demeurent pas moins vivantes et fécondes ». A partir de Jeremy Paxman (1988), il cite « qualités et traditions dont les Britanniques et surtout les Anglais se félicitent : l’esprit de tolérance, l’originalité, un détachement interrogateur, l’entêtement, un certain esprit frondeur, les échos de la Grande Charte, l’Habeas Corpus, le jugement par jury ».

On comprendra mieux que la Presse britannique se soit fortement élevée contre le projet d’imposer, de nouveau, au citoyen britannique, la possession d’une carte d’identité lors de ses déplacements. Le journal Le Monde (2002) rend compte de cette tentative. Il souligne que « le retour possible de ce document inquiète un pays où il a été supprimé, il y a 50 ans, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ». Il avait été à l’époque « jugé nuisible aux bonnes relations entre la police et les citoyens »... « les principaux quotidiens outre- Manche mettent sérieusement en doute l’efficacité et l’utilité de ce document nommé « carte de droits » et qui serait « mis en place dans les deux années à venir ». Pour des sujets britanniques, « extrêmement chatouilleux sur la question des libertés individuelles, ce document pourrait entraîner des intrusions dans leur vie privée ». Pour The Herald, « le droit de chacun de circuler sans entrave est trop précieux, et a été trop difficilement gagné, pour être troqué contre un bout de plastique ».


4) Le Britannique en citoyen européen ?

Comme le rappelle Swift (2001), Sa Majesté, la Reine du Royaume-Uni a bien signé la résolution du Préambule du Traité de Maastricht, proposant d’établir une « citoyenneté commune aux ressortissants de tous les pays d’Europe ». En raison des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales, énoncés dans la Convention Européenne, ratifiée à Londres en 1951, le citoyen britannique avait la possibilité de faire appel à la Cour Européenne de Strasbourg. A partir de 2000, la considération de ses appels judiciaires peut désormais relever des Tribunaux britanniques. En octobre de la même année, l’hebdomadaire The Tablet (2000) consacre un éditorial à la Convention, sous le titre « non plus sujets mais citoyens ». En raison de cette loi, selon l’éditorialiste non dépourvu d’humour, « les Britanniques sont enfin devenus des « citoyens » de leur pays ». Ils ne doivent plus être considérés comme les récepteurs passifs d’un don de justice, gracieusement conférés d’en haut ; au contraire, leurs revendications sont désormais basées sur la dignité de leur propre statut de citoyen national, consacré par la Convention européenne ».

On voit bien que le citoyen britannique a, lui aussi, des problèmes d’articulation entre région, nation et Europe. Certains pensent pouvoir les résoudre aisément. C’est ainsi que Donald Dewar (2000), « First Minister » écossais, affirma dans un discours prononcé à Dublin quinze jours avant sa mort : « On me demande ce que je suis, je suis Écossais et citoyen du Royaume-Uni, et je m’intéresse profondément à l’avenir de l’Union Européenne ».

De son côté, le journaliste Esler (2000) avait déjà posé à Jack Straw, alors ministre de l’Intérieur, qui devait l’être ensuite aux Affaires étrangères, la question suivante : « La Grande-Bretagne va-t-elle mourir, écrasée peu à peu par un super État européen, la décentralisation et les anciennes rivalités de l’Angleterre, de l’Écosse, du Pays de Galles et de l’Irlande du Nord ? ». Le ministre répondit : « Non, à condition cependant qu’à la longue, la Grande- Bretagne soit réinventée ».

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