Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims

 

Sommaire

La crise de l’Europe et son avenir

Nations et citoyennetés : cultures et stratégies

3 La relation du politique et de l’économique : une bifurcation culturelle européenne

3.2 Nations, citoyennetés et stratégies dans l’Est européen : la Pologne

Comme on l’a vu, la plupart des pays de l’Est européen – on parle aujourd’hui plus souvent d’Europe médiane – se sont presque tous associés aux cinq pays qui, parmi les quinze, étaient favorables à la démarche guerrière des États- Unis en Irak. Divers travaux comme ceux d’István Bibó (1981, 1986) et de Jenó Szúcs (1985) ont bien souligné la spécificité de cette troisième Europe. Il s’agit, le plus souvent, de pays qui ont été antérieurement intégrés, non parfois sans contrainte, dans de grands Empires, comme ce fut le cas pour la République tchèque et pour la Hongrie. Comme ce fut le cas pour les Balkans, région qui, elle, fut longtemps sous l’emprise de l’Empire ottoman. Bref, les situations militaires guerrières représentent des situations de base dans la constitution identitaire de ces pays et de leurs membres.

Bien davantage, si nous prenons le cas de la Pologne. Sa situation dans l’histoire a été plus tragique encore. Elle a connu toute une série de partages successifs entre la Russie, l’Autriche et la Prusse. A tel point qu’elle a cessé d’exister comme pays singulier. Elle s’est cependant maintenue comme communauté nationale, apte à retrouver une forme politique dans des contextes historiques redevenus favorables. Cette histoire de la Pologne situe la relation de ce pays à l’Europe, dans un contexte où ont pu primer trop souvent la violence, le mépris, l’indifférence. Par exemple, l’appui que la Pologne chercha du côté de la France a été finalement bien mal honoré.

Du côté de l’Allemagne, la situation est encore plus difficile. Le Président Kwasniewski l’a lui-même souligné, le 3 octobre 2001, lors de la célébration solennelle du Jour de l’Unité allemande : « Alors que le climat politique est tout à fait favorable à une coopération, il semble que le Polonais moyen est un être étranger à l’Allemand moyen… L’indifférence réciproque qui anime ces deux peuples est surprenante et triste. Si notre objectif consiste effectivement à conférer une qualité nouvelle à la nature du partenariat et de la symbiose germano- polonaise alors il est temps de s’engager vers d’autres formes de coopération qui parlent à des millions d’individus. Il faut que ce mouvement dépasse les bureaux et les salles de congrès ». Dans cet esprit, le Président soulignait le travail de l’Office germano-polonais qui a déjà permis la rencontre de 700.000 jeunes des deux pays.

Le sociologue Kopacki (1997) s’était déjà montré sans illusion sur le travail étendu et intense qui devrait pouvoir être fait en accompagnement de l’élargissement de l’Europe. Il écrit : « Être tout à fait européen devrait vouloir dire : déconstruire l’illusion européenne, l’idée que l’on serait à l’abri de la barbarie - la sienne et celle des autres - par décisions bureaucratiques ». Il ajoute que ce serait aussi « ne pas vouloir vivre soi-même d’une falsification “thérapeutique” de l’histoire ». Il donne des indications quant aux moyens d’un tel travail : « Pour comprendre toutes les sources des difficultés de communication polono-allemandes dans les deux sens, il faut se plonger dans l’histoire des cultures, analyser les divergences d’expérience intellectuelle des nations et suivre les lignes de force si différentes de leur vie spirituelle ».

Dans tous les pays dont les gouvernements se sont montrés favorables à une guerre en Irak, les populations, nous l’avons vu, ont été en large désaccord et l’ont manifesté. Il est intéressant de souligner qu’il en est allé de même dans plusieurs pays de l’Europe médiane. On est d’ailleurs là en présence d’un dilemme de la démocratie représentative. Elle passe par la responsabilité de ceux qui ont été précédemment élus parfois bien avant les graves événements nouveaux qui bouleversent les opinions. Pour le ministre polonais des affaires étrangères, il est clair que les élus n’ont pas à être remis en cause. Il ne se prive pas de le souligner. Une journaliste du Figaro, Arielle Thedrel (2003) lui fait remarquer que les trois-quarts des Polonais n’approuvent pas la guerre contre l’Irak, que le Pape s’est engagé dans le camp de la Paix. Il répond : « Nous comprenons les arguments moraux de Jean-Paul II et les craintes des gens ordinaires. Mais, voyez-vous, dans une démocratie, c’est à ceux qui ont été élus qu’il incombe de prendre des décisions ».

Dans cette Europe médiane, le demi-siècle passé sous la domination soviétique et la libération de ce joug comme résultat de l’accroissement de la puissance économique et militaire des États-Unis, constituent la première référence fondamentale. La seconde qui en découle est que si l’Europe dispose d’une certaine puissance économique qui justifie d’y entrer pour appuyer son propre développement, elle ne possède pas par contre la puissance militaire nécessaire à l’élémentaire protection que ces pays ne peuvent que souhaiter.

Toutes ces données permettent de mieux comprendre que les positions actuelles des gouvernements des pays de l’Est européen, en faveur d’une Europe atlantiste. Dans cet esprit, on les a vus parfois aussi soucieux, sinon plus, d’adhérer à l’OTAN qu’à l’Europe. Il ne faut toutefois pas généraliser. La Slovénie a choisi d’entrer dans l’Europe à 90% et dans l’OTAN à un pourcentage bien plus faible. La Hongrie, en avril, a choisi d’entrer dans l’Europe à 84%, même si c’est moins de la moitié de ses citoyens qui sont allés voter.

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