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L’Europe un mythe politique ? Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims |
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La crise de l’Europe et son avenir Nations et citoyennetés : cultures et stratégies 4 L’impossible citoyenneté européenne ?
A partir des données évoquées concernant l’Italie, l’Espagne, la Grande- Bretagne, la Pologne, et ci-après la France, on peut clairement constater que les États européens et leurs régions (souvent nommées « nations »), relèvent de cultures politiques spécifiques et des conceptions diversifiées de la citoyenneté qui en font partie. La situation est complexe puisque, si l’Europe cherche à s’unir, certains de ces pays bi ou plurinationaux se désunissent, comme l’ex- Yougoslavie ou l’ex-Tchécoslovaquie, sans parler des tendances séparatistes violentes en Espagne, en Irlande du Nord, ou moins claires, en Italie, en Belgique. Pour beaucoup, il n’y a pas, au niveau plus englobant de l’Europe, les mêmes possibilités d’expressions démocratiques ajustées que dans les actuelles nations décentralisées ou en passe de l’être. Dans ces conditions, certains auteurs estiment que ce qu’on nomme aujourd’hui « citoyenneté européenne » reste encore ambigu, confus, contestable.
Aussi, Pierre Beckouche (2001), par exemple, s’efforce-t-il de clarifier la question en s’interrogeant sur les différentes sorties de l’État-nation :
Ces ambiguïtés dans la conception de l’Europe et de la citoyenneté européenne se reflètent-elles dans la conscience commune ? Nous allons, pour le savoir, nous référer à un sondage de la Sofres pour la Fondation Robert Schuman (fin 2001) et ensuite à une enquête d’Hilary Footitt (2001) sur les discours des députés européens.
Nous avons peu parlé ici de la France et de son mode de citoyenneté dont on sait qu’il prend son origine dans la Révolution de 1789 et dans les évolutions qui ont suivi. Chacun connaît les spécificités politiques françaises. D’une part, une société, depuis si longtemps hyper-centralisée, qu’elle doit s’y reprendre à plusieurs fois pour commencer à se décentraliser un peu. D’autre part, un citoyen qui reste frondeur et attaché à ses spécificités nationales conçues comme ayant vocation à l’universel. On ne s’étonnera donc pas trop des résultats d’un sondage portant sur « Les Français face à l’Europe ». A la demande de la Fondation Robert Schuman, il a été effectué par la Sofres, du 27 au 29.11.2001, sur un échantillon représentatif de 1.000 personnes. On y apprend que 70% des Français interrogés se pensent rarement, voire jamais, comme des citoyens de l’Europe. Pour la revue Enjeux Les Échos, qui en rend compte en janvier 2002, cela montre que, dans ce contexte français en tout cas, « la citoyenneté européenne n’existe pas réellement ». Faut-il à l’Europe un président que l’on élirait ? 45% seulement sont pour. On apprend encore qu’un tiers seulement de la population franchit les frontières ; mais par contre 50% des 18-24 ans. L’étude attentive de la suite des réponses montre cependant qu’il y a une incontestable prise de conscience de l’interdépendance européenne dans le cadre mondial. Entre 55% et 80% estiment que de nombreux problèmes se situent à l’échelle européenne : la politique étrangère, la défense des Droits de l’Homme, la criminalité, le terrorisme, l’immigration mais aussi la politique économique, la protection des consommateurs comme celle de l’environnement et donc la sécurité alimentaire ou encore la recherche scientifique. Par contre, 52 à 63% réservent à l’échelle nationale la lutte contre le chômage, la protection sociale des salariés, l’éducation et la formation, la fiscalité.
C. Swift, dont nous avons déjà parlé, se réfère à une enquête d’Hilary Footitt (2001). Celle-ci dialogue avec nombre de femmes, députés européens. Et, d’autre part, elle analyse les modalités d’emploi des mots « citoyen » et « citoyenneté » dans 1.200 discours prononcés par des députés européens, hommes et femmes, lors de sessions plénières, en 1995. Swift (2001) résume : « Le citoyen européen, auquel les orateurs se réfèrent, est singulièrement passif. On lui fait des choses, mais lui ne fait quasiment rien. S’il est tout de même représenté comme sujet d’une activité, celle-ci est surtout cérébrale : il pense, il voit, il comprend, il réagit. Dans l’espace européen qu’il occupe, il est présenté comme consommateur, producteur, professionnel… Le principe du marché et du libre mouvement des ressortissants des pays membres s’est évidemment imposé au vocabulaire et à la grammaire des orateurs ». L’analyse porte encore sur les différences entre discours masculin et féminin : « Les femmes parlent moins des droits politiques et de la responsabilité civique que des sentiments personnels d’identité ». Elles utilisent plus souvent les noms des citoyens. Elles les présentent comme « engagés dans des dialogues ». Leurs énoncés portent davantage sur des citoyens minoritaires. Enfin, elles insistent sur la citoyenneté en tant qu’elle est « l’expression d’une identité européenne multiple ».
Les commentateurs sont souvent en difficulté et en opposition à propos de la citoyenneté européenne. Nombreux sont ceux qui identifient pratiquement citoyenneté et nationalité. Elisabeth Meehan (1997) le regrette, mais le constate : « Les notions de citoyenneté et de nationalité se sont tellement rapprochées qu’elles paraissent souvent interchangeables ». Dès lors, il n’est de vraie citoyenneté que nationale ; de ce fait, pour certains spécialistes, dont naguère Raymond Aron, il ne peut pas y avoir de « citoyens européens ». Pour Elisabeth Meehan, les quelques droits du citoyen qui existent, au niveau européen, ne peuvent qu’être superficiels, “cosmétiques”, selon une expression qu’elle emprunte à S. O’Leary. Bernard C. Swift (2001), qui s’appuie sur cette analyse, s’interroge doublement. D’une part, « cela permet aux politiciens qui le veulent de soutenir qu’un plus grand développement de la citoyenneté européenne n’est ni possible, ni souhaitable. Malgré un pluralisme culturel croissant, c’est une conviction assez répandue que la citoyenneté dépend essentiellement de l’homogénéité culturelle ou nationale. Dans cette perspective, il est impensable qu’une citoyenneté européenne puisse naître d’un régime lui-même constitué d’Étatsnations divers et disparates ». Mais, d’autre part, toujours selon Swift, « l’évolution de la dimension sociale du marché interne et l’émergence de droits politiques communs montrent qu’il peut y avoir des avantages sur le plan de l’activité individuelle, dans la pratique, sinon dans l’idée, à bénéficier d’une forme de citoyenneté commune ». La réalité est également complexe pour G. Raulet (2001) : « La citoyenneté (et c’est pourquoi elle se prête volontiers aux envolées rhétoriques des hommes politiques) est une notion foncièrement ambiguë, mais son ambiguïté fonde aussi sa dynamique. Le citoyen, c’est d’abord le membre de la société civile dans son rapport à l’État gérant et garant du Droit ». Il y a bien là ambiguïté, car « est-ce l’appartenance à la société civile ou le rapport à l’État qui est déterminant ? Question d’autant moins oiseuse qu’historiquement c’est l’émergence de la société civile et son affirmation, donc la distinction État-société civile, qui a permis, au 18ème siècle, la naissance de l’idée de citoyenneté, la naissance du citoyen par opposition au sujet ».
La conjoncture internationale, telle qu’elle s’est présentée en 2003, a mis, dans une lumière crue, un fait trop oublié : La construction européenne se poursuivait sans trop se soucier de doter l’Europe d’une défense commune. Avanthier, une Brigade franco-allemande avait été constituée, puis un Corps européen incluant des Belges et des Espagnols. Aujourd’hui, on parle plus souvent de la mise au point d’une force d’intervention rapide mais la présente conjoncture internationale a brutalement posé le problème de l’absence d’une définition claire des objectifs de défense d’une Europe unie. Or, c’est l’évidence que, par le passé, on n’a pas cherché à définir de tels objectifs. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que ces objectifs soient fort différents et même incompatibles. En effet, plusieurs milliers de citoyens britanniques, un millier d’Espagnols ou de Hongrois, au moins comme techniciens, viennent de participer à la seconde guerre en Irak. D’autres pays offrent leur territoire pour l’installation de bases américaines et des déplacements qui en résultent, comme c’est le cas de la Roumanie. D’autres encore, acceptent seulement que leur territoire puisse être survolé par l’aviation de la coalition. C’est le cas de la France. Un dernier groupe de pays refuse même cela, c’est le cas de l’Autriche. On le voit, les solutions retenues sont considérablement différentes. La crise a ainsi révélé l’étrange fabrique du citoyen européen. Il est, jusqu’ici, davantage préoccupé par les droits nouveaux dont il hérite, en particulier dans le domaine de ses déplacements, de sa formation, de son exercice professionnel. Il apparaît, par contre, peu préoccupé par des devoirs qui ont, jusqu’ici, toujours incombé aux citoyens, tel que celui de la défense d’un territoire. Il est vrai qu’hier, il y était né, le plus souvent comme ses ancêtres. Aujourd’hui, ses références d’attachement territorial sont autrement fluctuantes et complexes. Quels qu’ils soient, les citoyens européens sont aujourd’hui mis en face de cette grave et décisive lacune : ils n’ont pas su constituer une force de défense commune. C’est évidemment la conséquence d’une longue histoire, celle de tout le 20ème siècle. Mais cette conséquence arrive, semble-t-il, à un terme audelà duquel elle ne saurait se prolonger. Au-delà de ce marais décisionnel, trois solutions se présentent. Les pays euro-atlantistes ou du moins leurs gouvernements entendent lier sans restriction leur défense à une alliance avec les États-Unis. Les autres pays vont, sans doute, envisager, davantage aujourd’hui, la mise sur pied d’une défense spécifiquement européenne. Toutefois, dans ce dernier groupe de pays, la France et l’Allemagne peuvent encore diverger. La première accepte peut-être plus facilement de reconduire et de développer à un niveau européen la perspective traditionnelle de défense militaire. La seconde semble encore attachée à l’exploration de nouvelles voies pacifiques.
Les manifestations les plus considérables concernant la guerre en Irak ont réuni des centaines de milliers de participants dans les quatre pays que nous avons précédemment étudiés : Italie, Espagne, Grande-Bretagne et Pologne. Comme le rappellent, le 21.03.2003, les correspondants du journal Le Monde, à Rome : « La mobilisation contre la guerre est très forte en Italie, depuis le début de l’année. Elle avait réuni le 15 février, à Rome, trois millions de personnes et, un mois plus tard, à Milan, un million de personnes ». Par-delà les divergences des gouvernants, les populations ont été très majoritairement hostiles à cette guerre. Une certaine opinion populaire européenne a pu paraître ainsi se constituer. Des centaines de milliers de personnes se sont aussi rassemblées dans les différentes villes de France, du Portugal, de Grèce. Toutes ces manifestations ont tranché sur la relative indifférence ordinaire des populations, par exemple par rapport aux questions européennes. Cette indifférence tient sans doute à l’ambiguïté des positions des gouvernements tiraillés en ce qui reste d’engagement national et ce qui émerge d’engagement européen. Cependant, si des conjonctures exceptionnelles comme le cas de la guerre en Irak se présentent, les populations des pays européens peuvent les investir. Elles donnent alors une indication sur l’orientation qu’elles souhaitent, indication qui ne pouvait pas être donnée dans les morcellements institutionnels ordinaires. Ce qui conduit à faire fond sur ces manifestations, c’est non seulement qu’elles ont réuni des foules exceptionnelles mais encore qu’elles se sont reproduites à plusieurs reprises, avant, pendant la guerre et même après la chute de Bagdad. Ce fut, par exemple, le cas le samedi 12 avril avec les cinq cent mille manifestants de Barcelone, et encore les cinquante mille de Rome, et les milliers de Londres. Une telle insistance ne dépassait-elle pas la simple flambée sentimentale en faveur de la Paix ? Première naissance d’une opinion européenne ? Il est trop tôt pour le dire ! On ne peut cependant manquer de s’interroger quand l’ensemble des opinions régionales et nationales des pays européens se trouve d’accord au moment où les gouvernants, eux, sont divisés. On peut, bien entendu, suspecter de telles manifestations de n’être, quand même finalement, que des « feux de paille » conjoncturels. Ou même, de n’être pas vraiment significatives. Sur ce dernier point, il est important de souligner que les sondages ont régulièrement corroboré les indications qui résultaient des manifestations. Si ces manifestations contre la guerre en Irak ont été importantes en Europe, elles sont loin d’avoir été négligeables dans le monde : au Canada, en Australie et aux États-Unis où, par exemple, deux cent mille personnes se sont rassemblées à New York. On ne saurait négliger même si elles ont pu avoir lieu à partir de points de vue différents les manifestations qui se sont déroulées hors du monde occidental et, singulièrement, dans les pays de culture islamique. Cependant, tous ces manifestants pour la paix à travers le monde ne constituent pas, pour autant, une conscience commune.
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