Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims

 

Sommaire

La crise de l’Europe et son avenir

Nations et citoyennetés : cultures et stratégies

6 Pour une transitologie multilinéaire en Europe

Les remarques précédentes relèvent, elles-mêmes, d’une nouvelle discipline : la transitologie. Cette discipline cherche à réunir un ensemble de données permettant de comprendre des multiples transitions à l’oeuvre dans un monde profondément hétérogène. Pour cela, elle étudie des faits. Toutefois, elle est ellemême aux prises avec différents courants idéologiques. Une transitologie authentique ne saurait présenter d’avance des modèles de transitions à imiter. Une meilleure reconnaissance des différences effectives des personnes, des groupes, des pays doit nous conduire à rejeter la transitologie linéaire et à lui substituer une transitologie inventive.


6.1 Transitologie linéaire, transitologie multilinéaire

Chaque pays est à un moment différent d’évolution et se trouve, de ce fait, en transition. La transitologie s’est fondée pour traiter ces faits d’évolution que sont les transitions. Malheureusement, elle s’est quelque peu fourvoyée quand elle a pensé pouvoir énoncer les transitions comme des modèles de parcours définis allant d’un point précis à un autre tout aussi défini. Par exemple, des pays étaient censés être en retard et devaient rattraper ce retard en devenant des nations-marchandes, des démocraties. Comme si ces buts étaient vraiment connus et pouvaient être modélisés et reproduits, quels que soient les pays !

Une transitologie ne procède pas ainsi, pour la raison simple qu’elle ne place pas les pays sur une même ligne d’évolution. Bien au contraire, ce qu’elle cherche à établir c’est la singularité d’un pays et de sa culture. Non pas par rapport à une évolution linéaire semblable mais par rapport à sa construction propre, toujours singulière. Cette construction, à la fois antérieure et en cours, ne peut être traitée seulement en termes trop élémentaires d’avance et de retard. Cette construction est, pour chaque société singulière, une forme spécifique. Elle se constitue dans un espace-temps complexe tenant, d’une part, aux relations entre couches sociales à l’intérieur du pays et, d’autre part, aux relations avec les pays voisins.

Le but est de permettre aux membres de ces sociétés singulières d’obtenir, grâce à de nouvelles connaissances, compréhensions et actions, un meilleur ajustement de leurs relations internes et externes conflictuelles.

Il nous faut prendre conscience de cette hétérochronie des sociétés et de ses conséquences sur la difficulté des échanges et des négociations. De meilleures communications, de meilleures compréhensions, devraient pouvoir fonder une transitologie exigeante. Celle-ci doit mettre en oeuvre une analyse rigoureuse des situations culturelles et stratégiques de chaque société singulière. Aujourd’hui, l’une de ses tâches fondamentales devrait être d’établir comment chaque pays européen pourra poursuivre, avec les autres, son propre chemin et donc développer sa propre citoyenneté aux divers plans régionaux, nationaux et internationaux.

Cela comporte la perspective d’inventer une citoyenneté européenne ouverte. Une telle citoyenneté n’adviendra que si elle se construit dans la multiplicité des échanges des personnes, des groupes, des organisations et des sociétés qui composent aujourd’hui l’Europe. Certes, une monnaie commune, une Constitution, sont des éléments de cette unité européenne, fondements aussi d’une citoyenneté commune. Ce n’est pas tant leur extériorité ou leur abstraction qu’il faut critiquer, elles sont inévitables. Par contre, elles ne peuvent devenir profondément symboliques que si elles trouvent leur correspondance dans les expériences réelles des futurs citoyens de l’Europe. Ce n’est possible que s’il existe un ensemble important, en quantité et en qualité, d’expériences partagées par nombre d’Européens sur tous les plans : économiques, politiques, religieux, informationnels.

Cela suppose la référence aux multiples histoires passées, au devoir de mémoire qu’on leur doit, au sens élaboré et partagé qu’il faut être aujourd’hui en mesure de leur donner. En effet, le devoir de mémoire concernant les personnes et les évènements est premier et dernier si on le prend au sens fort. Il relie les vivants et les morts à travers une réciprocité toujours déséquilibrée entre le don que les morts nous ont fait de leur vie, et le don de pensée que nous faisons à leur mort. Le travail de mémoire, en raison de sa sacralité, ne saurait être épuisé comme tel. Il doit, de ce fait, constituer une exigence d’intelligibilité poursuivie concernant le passé tragique de l’Europe.

Ainsi, la compréhension interculturelle en Europe a une fonction profondément anticipatrice, tournée vers l’avenir. Elle doit permettre de trouver l’équilibre d’une vie ensemble, autorisant chacun à se référer à sa singularité d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Sans cela les sociétés civiles européennes risquent de devenir de simples sujets de l’économique, comme elles ont été hier de simples sujets des rois.

La citoyenneté reste toujours une conquête à faire, surtout si nous oublions qu’elle a dû être conquise hier. Elle doit l’être encore aujourd’hui dans des formes nouvelles échappant au dilemme inclusion-exclusion. Cela ne sera pas possible dans une Europe cherchant à tout prix sa puissance dans son homogénéisation. Cela le sera dans une Europe s’inventant dans l’unité profonde de ses diversités. Mais est-ce possible ?


6.2 Allemands, Français et Britanniques, au travail sur leurs divergences ?

Entre Allemands et Français, les désaccords, dans ces dernières années, n’ont pas manqué. Ainsi, au moment de la réalisation de l’unité allemande, un certain flottement a eu lieu. De même, en relation à la crise yougoslave, comme l’a particulièrement souligné J. Thorel (2000) dans « Allemagne d’aujourd’hui ».

Surtout deux données restaient importantes. On pouvait penser en France que l’Allemagne restait prioritairement solidaire des États-Unis et aussi qu’Allemagne et France n’avaient pas une conception semblable de l’Europe. D’ailleurs, lors de son avènement, le Chancelier Schröder avait laissé paraître un désir de rapprochement avec le Premier ministre britannique Tony Blair.

Le plus étonnant, c’est que, par la suite, les deux chefs d’État, allemand et français, ont procédé à une déclaration alternée pour résoudre la question controversée de la Présidence de l’Europe. Les deux chefs d’État se sont présentés à la télévision pour expliquer clairement quelle était la préférence nationale de chacun d’eux. Pour Schröder, la Commission était prioritaire. Pour Chirac, c’était le Conseil des Ministres. Ils ont ensuite évoqué la nécessité d’inventer des compromis. Ils ont alors présenté leur projet commun : il fallait retenir un système de responsabilité conservant ces deux têtes de l’Europe.

La capacité de parvenir à un tel compromis était, en quelque sorte, annoncée six mois auparavant dans une information donnée par le journal Le Monde (07-2002) : « Paris et Berlin créent des groupes de travail pour régler leurs différends ». Selon Noëlle Lenoir, alors ministre déléguée aux Affaires européennes qui s’exprimait sur Europe 1 le lundi 8 juillet : « Il est vrai que, pour l’instant, les Allemands et les Français ont une vision différente de l’avenir de l’Europe… la France défend l’idée d’un Président de l’Europe nommé par ses pairs, tandis que Berlin penche pour un renforcement du président de la Commission de Bruxelles ». Noëlle Lenoir venait de rencontrer, le 5 juillet 2002, Joschka Fischer et le secrétaire d’État chargé de l’Europe, Günter Pleuger. Conclusion de la rencontre : « La France et l’Allemagne ont décidé de créer des groupes de travail rassemblant des diplomates et des hommes politiques, groupes chargés de passer en revue les divergences entre les deux pays, afin de trouver des compromis ».

Toutefois, la méthode aura besoin d’être généralisée. On vient de voir, en ce printemps 2003, que la quasi-totalité des petits pays européens se sont regroupés pour faire pression sur l’Allemagne et sur la France, en vue de maintenir une présidence tournante de l’Europe. Celle-ci a, pour eux, le mérite de les hisser, au moins pour un temps limité, au sommet de cette Europe.

En tout cas, c’est peut-être inspiré par le succès franco-allemand, que Pierre Lellouche (2003), député UMP, ancien directeur-adjoint de l’Institut français des relations internationales, ne se montre pas pessimiste sur la reprise du dialogue entre les plus et les moins atlantistes. Son souci, c’est de sortir de cette situation d’une Europe qui n’assume pas sa défense. Selon lui : « Nous devons renouer en priorité la relation avec l’Angleterre. Elle aussi a besoin de nous, pour l’Union monétaire, pour sa présence en Europe. Et nous avons besoin d’elle pour recomposer le trio franco-anglo-germanique, sans lequel il n’y a pas d’union politique et militaire viable. C’est la seule façon de montrer aux États-Unis qu’il y a un contrepoids…C’est un énorme travail ».

Cela peut paraître utopique. Pourtant, le ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, se montre optimiste en s’adressant à quelques journalistes réunis au Foreign Office : « France et Royaume-Uni sont deux grandes nations indépendantes qui ont beaucoup en commun, notamment l’histoire. Nous avons une relation étroite mais il arrive, parfois, que nous butions sur des incompréhensions. En réalité nous avons besoin l’un de l’autre ». Jack Duplouich (2003), soulignait que « pour l’heure, le ministre se satisfaisait de ses entretiens bi-hebdomadaires avec (son) ami, Dominique » (de Villepin). Il souhaitait cependant, qu’à l’avenir, des rencontres permettent « d’effacer les méprises », car il lui semblait « indispensable d’établir un dialogue plus étroit des deux côtés de la Manche », pourquoi pas, disait-il, à titre personnel, « au niveau des parlementaires ».

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