Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims

 

Sommaire

La crise de l’Europe et son avenir

Nations et citoyennetés : cultures et stratégies

7 Pour conclure : crises et développements associés des citoyennetés

La citoyenneté est aujourd’hui conduite à s’exprimer dans le cadre d’entités sociétales qui ne se situent pas au même niveau d’extension ou de profondeur historique : cité, région, nation, ensemble de nations, terre. Ces entités sont en concurrence. Étymologiquement, le niveau national se référait à la naissance partagée mais ensuite juridiquement à la vie partagée depuis un certain temps sur un même territoire. Ces « nations », au sens étymologique du terme, ont pu exister hier, englobées dans les royaumes ou les empires. Quand ceuxci s’affaiblissaient, voire s’écroulaient, certaines de ces « nations » réalisaient parfois leur indépendance. Ce fut le cas avec le Saint-Empire romain-germanique, l’Empire ottoman, l’Empire austro-hongrois, l’Empire soviétique.

Quand les nations modernes se sont constituées, à partir des libertés religieuses, politiques, économiques et informationnelles, elles l’ont fait à partir des royaumes en s’attribuant un statut comparable et sacré d’englobant supérieur. D’où ces crises de régions qui se considéraient encore comme nations injustement englobées. Acette mise en cause résultant du passé historique, s’est ajoutée une mise en cause résultant des perspectives d’avenir.

Les populations des anciens pays d’Europe sont dans une telle situation de proximité que leur séparation nationale est minimisée, comme sont récusées les querelles extrêmes qui en dépendaient. C’est à partir de là que s’est mise en place la construction d’un englobant supérieur qui a changé de dénomination, passant de la Communauté à l’Union Européenne.

Mais une troisième donnée s’y ajoute. Avec les immigrations dues au colonialisme d’hier et à la mondialisation, les populations qui composent une nation peuvent venir d’autres sociétés, avec leurs propres références régionales, nationales, mondiales.

Chaque nation et l’Europe, avec toutes ses nations, sont dès lors des englobants supérieurs qui ne peuvent parvenir à se hisser à ce statut faute d’être en mesure de produire une unification réelle de toutes leurs diversités. Nous avons montré, à travers les analyses faites ci-dessus de l’Espagne, de l’Italie et de la Grande-Bretagne, combien ces pays étaient écartelés entre tous les niveaux de citoyenneté.

Les solutions jusqu’ici choisies n’ont pas été suffisantes. Elles ont privilégié l’homogénéisation monétaire et veulent maintenant privilégier l’homogénéisation constitutionnelle. Tout cela s’est fait et continue à se faire d’en haut pour des populations européennes qui n’étaient et ne sont toujours pas vraiment impliquées. D’où d’ailleurs la nécessité ressentie dans de nombreux pays, dont la France, de procéder par referendum à la ratification du projet de Constitution.

La crise européenne et euro-atlantiste liée à la guerre en Irak et à ses conséquences ne fait que souligner ce qu’avait indiqué déjà la crise des Balkans ou celle plus limitée de la conception des institutions qui était apparue lors de la signature du traité de Nice. La construction européenne est très loin d’être l’englobant supérieur qu’elle souhaitait devenir. Elle n’affiche pas vraiment un modèle de société qui lui serait propre et qui justifierait le sacrifice de ses membres. Elle n’a pas de véritables citoyens au sens où l’étaient hier ceux des nations. Elle n’est pas parvenue à se doter d’une véritable force de défense intégrée.

Toutefois, la complexité des situations mérite des analyses qui ne soient pas linéaires. Acôté des faiblesses ainsi recensées, l’Europe met en oeuvre, sans que ce soit encore bien visible, de nouvelles modalités d’exister ensemble. Nous l’avons montré dans plusieurs études (Demorgon, 2003 a et b).

Ces nouvelles modalités d’échange ont certainement joué leur rôle dans la capacité des populations européennes à faire entendre leurs voix contre le choix du recours à la guerre. Et cela, d’autant plus, quand leurs gouvernants adhéraient ostensiblement à ce choix. Ces populations ont montré qu’elles étaient faites de membres de leur pays qui s’impliquaient en dehors des rituels électoraux espacés, et se comportaient ainsi en citoyens de leur pays et de l’Europe. Elles ont, peut-être, en plus, montré qu’elles se comportaient déjà en futurs citoyens du monde. En effet, les attentats du onze septembre et le recours à l’option guerrière, en Afghanistan, puis différemment en Irak, indiquent assez que les sociétés actuelles sont bien capables de développer demain une guerre planétaire. C’est sans doute aussi le rejet d’une telle perspective qui a conduit tant de citoyens européens, mais aussi canadiens par exemple, à manifester si longtemps et si nombreux. En ce sens, un début de conscience planétaire citoyenne s’est peut-être mis en place.

Les spéculations sont vives, aujourd’hui, sur l’Europe et son advenir. Mais cela nous permet de mieux comprendre la complexité des évolutions et les transductions inattendues qui les permettent. Une citoyenneté mondiale apparaît, certes, aujourd’hui comme de l’ordre de l’utopie intégrale. Cependant les mondialisations financière et militaire et les crises qu’elles entraînent, conduisent aussi à des prises de conscience, à des réactions et à des actions. Il n’est pas impossible que l’inexistence actuelle de toute citoyenneté mondiale et l’impossibilité de la constituer nous indique que le seul englobant, relativement accessible non pas dès aujourd’hui mais à terme, soit celui de la Région du monde. Du moins, si nous voulons avoir une chance de reconduire et de développer les conceptions et les pratiques démocratiques. Mais la mise en oeuvre et en place d’un tel englobant nouveau représente une tâche autrement plus difficile que ne l’ont pensé les Pères de l’Europe et leurs fils. Cette tâche a quelque chance d’être mieux comprise, à mesure que les échecs la montrent nécessaire.

Dans cette perspective, il importe de souligner une évidente conclusion des études qui précèdent. Citoyennetés régionales, nationales, et citoyennetés européenne comme aussi mondiale, sont moins à opposer qu’à conjuguer. Elles ne sont pas au même niveau d’étendue, de profondeur, de développement, mais c’est précisément pour cela qu’elles peuvent se relayer dans une perspective démocratique, actuellement violemment mise à mal.

Sommes-nous ainsi victimes d’une pensée utopique ? Ce serait le cas si nous pensions que tout cela pourra se réaliser. Nous ne disons rien de tel mais simplement qu’à coup sûr, cela ne se réalisera pas, si les personnes, les groupes, les pays n’entrent pas dans des processus relationnels nouveaux, répétés, développés et inventifs. Cela s’est déjà davantage mis en oeuvre, à différents niveaux, des populations aux gouvernements, et sur de nombreux plans, économiques, politiques, technologiques et de création.

Cette perspective d’un informationnel interculturel et interstratégique, visant à permettre aux conflits d’être constructeurs et moins souvent destructeurs, n’est pas un chemin assuré, mais simplement possible, sur la base d’exigences rigoureuses. Brièvement énoncées, ce sont :

  • la pratique de rencontres prolongées, privées et publiques, professionnelles et de création ;

  • la mise en oeuvre de recherches sur les cultures et les stratégies de tous ;

  • la production et l’usage de connaissances et de conduites nouvelles, par exemple de négociation.

C’est à cela que nous voulons contribuer. Ici, nous l’avons fait, en découvrant les conceptions bien spécifiques de la citoyenneté qui sont celles des Italiens, des Espagnols, des Britanniques. Ce travail est à poursuivre. Sans ces échanges, non seulement comparatifs-descriptifs mais explicatifs-compréhensifs de nos différences et ressemblances, nous ne pourrons pas constituer les bases d’une évolution positive des Européens.

Accroître en acte la compréhension intra-européenne est indispensable à l’advenir de l’Europe. Cette perspective constitue d’ailleurs, comme telle, un modèle de société qui ne devrait pas être indifférent à un monde qui, jusqu’ici, ne parvient pas mieux que l’Europe à intégrer ses différences dans des perspectives inventives plutôt que destructrices.

retour

Sommaire

suite...