Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims

 

Sommaire

Conclusion

L’Europe entre gouvernances et citoyennetés processuelles

3 Public et privé : le politique et l’économique

De mai à novembre 2005, on aura eu deux évènements majeurs directement liés aux conditions de mise en oeuvre d’une citoyenneté européenne. Bien que très différents, le rejet du Traité constitutionnel et les trois semaines de révoltes incendiaires sur l’hexagone français, se font écho. Dans les deux cas, les populations citoyennes nationales ou « assimilées » manifestent un refus de situations réellement vécues : pertes d’emploi par délocalisation, ou bien chômage irréductible et misère sans issue. Les révoltes urbaines réclament une écoute et des remèdes même si elles sont aussi fanatisme et folie. Les responsables politiques sont accusés de ne rien (vouloir) maîtriser. Leurs intentions sont jugées suspectes. Les réalisations promises contre la fracture sociale ne sont pas au rendez-vous. Une Europe où la concurrence économique privée peut, au plan public, tenir lieu d’information unique, de politique unique, et de religion unique, n’a aucun besoin de citoyen. C’est cela que les populations rejettent. Pourtant, la croyance et l’attente demeurent encore, d’où le dynamisme de la campagne référendaire et la baisse de l’abstention.

Le Traité est rejeté, même si, comme le souligne Rifkin, la Charte des Droits est très en avance par rapport aux droits courants aux États-Unis. Toutefois, ces avancées n’ont pas été jugées crédibles, associées qu’elles étaient à la mise en concurrence exacerbée des grandes entreprises privées. Or, une telle concurrence prend totalement de revers les salariés des différents pays européens, les jouant les uns contre les autres, avec des solidarités réparatrices plus qu’insuffisantes.

Si l’Europe n’a pas d’autres choix que de s’incliner devant les conséquences d’une telle concurrence, la présentation d’un idéal de solidarité ne peut que sembler relever d’une mauvaise foi. Dans le cas contraire, sans nécessairement retourner à certaines impasses de l’État providence, l’Europe devrait être en mesure d’inventer une responsabilité publique appuyée sur des valeurs démocratiquement posées comme respectables par tous les intérêts privés. C’est ce que pensent les citoyens européens qui se sont opposés au Traité constitutionnel. Apreuve, une enquête Pew, américaine, menée en 2003, dans tous les pays européens, montre clairement l’existence d’une majorité jugeant qu’il est « plus important que le gouvernement fasse en sorte que personne ne soit dans le besoin que de laisser les individus libres de poursuivre leurs objectifs sans ingérence gouvernementale ». Par comparaison, aux États-Unis, il n’y a plus que 34% des personnes pour préférer que le gouvernement « prenne des mesures énergiques pour s’assurer que personne n’est dans le besoin » (9). Dans le même ordre d’idée, « 70% des Européens estiment que l’on doit aider davantage les pays pauvres, tandis que près de la moitié des Américains estiment que les pays riches donnent déjà trop ». (10)

Pour Hubert Védrine, le rejet français et néerlandais du Traité constitutionnel est un véritable tournant : « Il va être possible de reformuler une vision de l’Europe acceptable par les peuples ». Elle sera processuelle, modulable : « initiatives de petits et moyens groupes, au besoin hors institution, ou politiques nationales plus intelligentes et coordonnées… Aucun pays européen n’est à lui seul un modèle complet… Il y a des leçons de sécurité, de flexibilité et de dynamisme à prendre dans tous les pays. Personne ne s’opposera à cette Europe des projets. Il y a toujours des gens contre une constitution ou contre telle ou telle directive. Mais personne n’est contre des Erasmus ou des Galileo ». (11)

L’articulation du public et du privé reste un problème ouvert, et toujours à vif, qui prend différents visages. Garantir une liberté d’initiatives aux plus entreprenants ce n’est pas accepter qu’ils puissent se placer hors légalité ni même hors solidarité. Offrir à chaque citoyen l’accès à une aide en cas de difficultés ne doit pas pouvoir induire qu’il s’y installe mais qu’il en sorte. Invoquer le privé contre le public ou l’inverse témoigne de la perte d’équilibre d’une société. Cette perte d’équilibre peut se lire dans la dynamique elle-même en déséquilibre des rôles du politique et de l’économique. On a pu constater, tout au long du 20ème siècle, les méfaits d’un primat du politique. Le primat de l’économique produit déjà largement les siens. L’équilibration ne saurait relever de cette simple opposition. L’articulation à trouver doit nous référer à deux autres grandes orientations irréductibles des activités humaines : l’informationnel sous tous ses aspects techno-scientifiques, philosophiques et médiatiques. Mais encore aussi au religieux, à l’ethnique qui ont été singulièrement à l’oeuvre dans les révoltes urbaines de novembre 2005, en France.

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