Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims

 

Sommaire

Conclusion

L’Europe entre gouvernances et citoyennetés processuelles

4 Révoltes urbaines, citoyennetés en crise : le politique et l’ethnique

Les récentes révoltes urbaines représentent une réelle crise de la citoyenneté nationale qui s’est traduite, début novembre 2005 en France, par l’incendie d’écoles, de gymnases, d’entrepôts et de milliers de voitures. Il n’y a eu que quelques ramifications en Belgique et en Allemagne. Ces événements montrent combien l’analyse effectuée par Hans Nicklas demeure fondamentale. Les deux notions d’Ethnos et de Demos constituent, comme l’indique leur formulation grecque, une très ancienne opposition. Avec un sens voisin, on opposait aussi Ethnos et Polis. Dès le début, ceux qui sont en position de supériorité et de domination définissent les autres comme « ethniques. » L’ethnique est tantôt rabattu du côté de la race, tantôt du côté de la culture. Si le terme « ethnique » est d’abord péjoratif, ceux qui sont ainsi qualifiés ont pu, par antagonisme, se construire une ethnicité positive. On comprend mieux, devant ces difficultés, pourquoi plusieurs auteurs européens se sont associés pour tenter de clarifier, autour de quatorze mots clefs, ce qu’ils ont nommé « L’imbroglio ethnique ». (12) Aujourd’hui, les deux notions ne peuvent plus être pensées selon deux évaluations strictement opposées. Ainsi, le Demos s’est souvent limité aux aristocrates. Ou encore, il a été manipulé de façon plébiscitaire.

Récemment, Albert Bastenier, sociologue belge, souligne qu’on ne peut limiter la question de l’Ethnos au biologique. (13) Pour lui, l’ethnique ne disparaît pas devant le Demos. Il en exprimerait plutôt l’enracinement. Certes, un Demos peut, et c’est son avantage, contenir plusieurs ethnies. La difficulté tient à ce que, dans une évolution sur le long terme, ces ethnies en interaction vont se transformer. Cela ne signifie pas que l’ethnique disparaît mais qu’un nouvel Ethnos émerge. Ainsi, la France, royale puis républicaine, s’est constituée à partir de diverses ethnies aux origines biologiques et aux cultures diverses. Leur relative et laborieuse unification reprise sur la très longue durée a entraîné des références communes constitutives d’une quasi-ethnicité française même si elle reste en divers points variable. Ce sont ceux qui se voient qualifier d’ethniques par les Français qui vont les renvoyer à cette quasi-ethnicité culturelle en notant par exemple que la France se pose comme laïque alors que les fêtes religieuses et la structure de la semaine sont catholiques. Autrement dit le sens même du terme « ethnique » est l’enjeu d’un conflit stratégique. Les uns opposent culture nationale et ethnicité. Les autres leur renvoient que leur culture nationale est aussi ethnique. D’où une grande complexité d’autant que le nouvel Ethnos ne fait pas nécessairement disparaître les anciens, même s’il les affaiblit.

Dans la mondialisation, avec sa multiplication de flux migratoires, la fusion des ethnies – qu’on la nomme « assimilation » ou « intégration » - devient une opération difficile et parfois même impossible. L’acteur humain cherche, à travers toutes ses activités, un accomplissement social. Or, les immigrés sont singulièrement privés de reconnaissance sur les plans économique et politique. Comment pourraient-ils se priver encore d’un appui sur leur ethnicité ? Sa stigmatisation par une partie des populations d’accueil est toujours d’ailleurs en porte-à-faux dans la mesure où la culture dominante se réfère constamment à la valeur de « la diversité » dont l’ethnicité fait partie. Ainsi, loin d’être une régression, la référence aux droits, dits maintenant, ethnoculturels, est une question de survie identitaire pour les entrants, comme le souligne aussi Alain Touraine. (14)

La société ethnique devient donc une dimension irréductible de toute société. Les nouveaux entrants ne doivent pas être désignés comme s’y référant à tort. En réalité, de nombreux anciens établis le font tout autant comme le révèle la multiplicité des populismes européens.

De plus, les génocides, s’appuyant sur la manipulation de l’ethnique, ont paradoxalement mis en évidence son importance humaine. La société ethnique, réalité sociale irréductible à prendre en compte ne vise pas à se substituer au politique mais au contraire à lui indiquer un domaine où il doit cesser de croire que le passé peut s’appliquer simplement sans invention nouvelle. C’est pour avoir cru aux assimilations, censées faire disparaître l’ethnicité, que l’on a laissé s’installer les conditions des génocides. La société ethnique constitue un défi permanent, légitime et irréductible, pour la société politique. La mettre de côté en la stigmatisant comme perspective « raciste » est le meilleur moyen d’empêcher une action politique qui, aujourd’hui, doit nécessairement s’inventer avec elle.

L’Europe est ainsi en face d’un double problème. Celui de se constituer comme Europe, non pas contre mais à travers et avec ses nations. Celui aussi de se constituer, non pas contre ses multiples minorités nationales et ethniques mais à travers et avec elles. Si la première tâche la réfère à elle-même et à son passé, la seconde tâche la réfère à son actualité dans la mondialisation. Il importerait de ne pas isoler ces deux tâches, de ne pas les opposer mais de comprendre que si les contenus diffèrent de l’une à l’autre, les processus à mettre en oeuvre sont les mêmes.

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