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L’Europe un mythe politique ? Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims |
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Conclusion L’Europe entre gouvernances et citoyennetés processuelles 5 Deux Américains (Kagan et Rifkin) pour un « rêve européen » Les observations précédentes peuvent nous faire comprendre une remarque importante de Paul Thibaud : « Si l’Europe est une appartenance, c’est une appartenance au second degré, raisonnée, qui n’a pas de sens si on ne l’élabore pas : par une lecture historique, par la définition d’une position dans le monde et par un projet d’améliorer celui-ci ». (15) On est très proche des trois élaborations mémorielle, solidaire et discursive présentées ici même par Klaus Eder. Définir une position dans le monde ne se décrète pas. Cela suppose que se constitue un idéal commun, prenant aussi la forme d’un rêve partagé. Est-ce le cas en Europe ? Deux Américains nous aident à répondre. Après le 11 septembre 2001, le conservateur Robert Kagan, a produit une analyse des évolutions comparées des orientations culturelles de l’Europe et des États-Unis. (16) Il montre comment se sont trouvées à l’oeuvre deux genèses interculturelles à partir d’une transduction inversée entre les États-Unis et l’Europe. Au départ, l’atlantisme naît d’une claire communauté d’intérêts face aux menaces de « l’Est ». De ce fait, les États-Unis, sur le pied de guerre, ne cessent de se fortifier. Par contre, l’Europe, ainsi protégée, et qui voulait se détourner de son passé tragique, ne s’est pas militairement fortifiée. Désireux de tarir la source des violences d’hier, les Européens ont unifié leurs références sociétales. Les anciens pays autoritaires sont devenus des démocraties. L’Europe a choisi un mode concerté de développement de ses nations reposant sur une condamnation implicite du recours à la guerre. Pour une partie d’entre elles, cette optique pacifique est même devenue comme un modèle international. Dans la mémoire du passé tragique, dans la crainte de son retour, dans l’inconscience relative du « parapluie américain », l’Europe de l’Ouest a posé de nouvelles valeurs, au moment où les États-Unis, eux, ne cessaient d’accroître leur force militaire. Il est à la portée de tout un chacun de préférer condamner soit l’Europe, soit les États-Unis. Il est autrement rare d’imaginer que les deux transductions inversées peuvent involontairement avoir un rôle dans la construction d’un imaginaire humain plus complexe. Or, aujourd’hui, celui-ci traverse une Europe faite de populations et de gouvernements plus ou moins atlantistes. L’analyse de ces transductions, faite par Kagan, permet de comprendre qu’un chercheur américain comme Rifkin puisse intituler son récent ouvrage : « Le rêve européen ou comment l’Europe se substitue peu à peu à l’Amérique dans notre imaginaire ». Il justifie, d’abord, le sentiment qu’il a du déclin avancé du rêve américain : « Nous sommes les consommateurs les plus voraces du monde… A l’origine, consommer voulait dire piller, assujettir, épuiser… Nous accordons la priorité à une croissance économique effrénée, nous récompensons les puissants et marginalisons les faibles… le choix du consommateur a commencé à remplacer la démocratie représentative comme expression ultime de la liberté humaine reflétant son nouveau statut sacré. Aujourd’hui, les Américains consomment plus du tiers de l’énergie mondiale… alors qu’ils ne représentent que 5% de la population planétaire ». (17) À Washington, en réponse à Pascal Riche de Libération, Rifkin précise : « Le rêve américain avait une grande valeur pendant la période d’expansion, quand les ressources à exploiter paraissaient illimitées, mais, aujourd’hui, le monde est si peuplé, si interconnecté, si vulnérable que chaque action des uns affecte la vie des autres. L’idée qui est au coeur du rêve américain, à savoir qu’un individu peut agir librement, de façon autonome, est devenue un mythe. Personne n’est à l’abri d’épidémies, de virus informatiques, d’attaques terroristes, du réchauffement de la planète, de scandales financiers ». (18) Il ajoute encore que les États-Unis détiennent 25% de la population carcérale du monde, que l’Université de Chicago a mis en évidence que si l’on compte les sept millions de chômeurs en fin de droit, éliminés des statistiques, le chômage aux États-Unis atteint en réalité 9%. Pour Rifkin, c’est l’Europe aujourd’hui qui crée le nouveau rêve : « Le rêve européen est fondé sur l’inclusion, il fait passer les relations communautaires avant l’autonomie individuelle, la diversité culturelle avant l’assimilation, la qualité de vie avant l’accumulation de richesses, le développement durable avant la croissance matérielle illimitée, l’épanouissement personnel avant le labeur acharné, les droits sociaux, les droits de l’homme universels et les droits de la nature avant les droits de propriété, et la coopération mondiale avant l’exercice unilatéral du pouvoir ». (19)
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